ET LA CONTEMPLATION
JjSl psychologie théorique des saints : le secours qu'ils demandent aux sens, la primauté qu'ils donnent à la volonté mise sous la dépendance de l'amour. — Le saint matérialise-t-il ses conceptions ou est-ce la spiritualité qui domine en lui? — La distinction qu'il fait entre l'essence étemelle de Dieu et Dieu incarné dans l'humanité du Sauveur. — Erreur des quiétistes. — Comment l'imagioation redevient libre, une fois épurée. — Théorie de saint Jean de la Croix. — Ce que le saint demande à l'intelligence propreraent dite, c'est surtout de se tourner à aimer. — La réflexion et le doute : le sceptique et Thomme de foi, l'hérétique et le saint. — Ce que l'intelligence du saint demande et doit à la prière. — L'étude de soi-même chez le saint. — Expérience de sainte Chantai. — Principes de Bossuet. — La conscience de la sainteté. — La contemplation ou l'oraison dite passive, effet et cause d'un travail opiniâtre et efficace. — Réflexion et piété accumulées.
Aller des faits extraordinaires de la vie sainte à la continuité plus cachée de cette existence, à ses épreuves quotidiennes, à ses efforts incessants, ce ne sera donc pas descendre ; ce sera plutôt remonter à une source que la tradition la plus solide nous a appris à vénérer.
Si le saint est un homme de Dieu, il ne faut pas s'étonner que ses facultés subissent un travail profond où tout ce qui est contraire au service de Dieu s'élimine, où tout ce qui y conduit, y dispose, y ha-
bitue, grandisse et se fortifie. C'est ce que les saints eux-mêmes ont expliqué bien des fois. Sans jouer sur les mots, il y a toute une psychologie des saints qui est l'ensemble de leurs idées sur la nature de l'âme et sur l'harmonie de ses facultés. Cette psychologie théorique dont leurs écrits sont remplis ne peut qu'éclairer d'une lumière précieuse leur psychologie vécue.
Il est, en effet, une division des facultés de l'âme qui, introduite par saint Augustin, est devenue familière à ses successeurs : on la retrouve a chaque pas dans sainte Catherine de Sienne, dans sainte Thérèse, dans saint Jean de la Croix, dans saint Ignace de Loyola ; elle réduit les puissances de l'âme à tj*ois :. la mémoire, rintelligence oul'enteiid.^inent, et la volonté.
(( Sa vie est réglée, dit sainte Catherine de Sienne (i), parce qu'il a réglé les trois puissances de son âme : §a^i|\éj5Çf.ojre, reû^t ks, bienfaits Oi^u g4)2uk,«,saîiveuir ;. sou intelUgmice, s'^ipplique à cpm- Pi:e,ivdre sa yçlq^ié^ et ^§a v^olpi^liéjij'giinxer. » — « C'est là, dit-elle ailleurs , la règle de toute la vie spirituelle et corporelle, en tout lieu, en tout point, en toute circonstance qu'il se trouve... Il faut que les trois puissances de l'âme s'accordent : la mémoire à retenir les bienfaits de Dieu; l'intelligence h comprendre sa bonté ; la volonté à l'aimer tellement, qu'elle ne puisse rien aimer et désirer hors de lui. »
(i) Voyez Lettres, 1, 261^367.
LES SEiNS ET L'IMAGINATION. 129
Ainsi encore le premier « exercice » de saint Ignace demande que la méditation porte sur le premier péché, qui fut telui des anges rebelles. Cet exercice se décompose en trois : exercice de la mémoire, qui doit se bien rappeler ce péché ; exercice de l'entendement, qui « réfléchit plus en détail »; enfin, exercice de la volonté, qui devra « exciter en elle des affections en conséquence. »
Assurément, cette division tripartite n'exclut pas les subdivisions ; elle n'exclut pas celles qui éclairciraient, par exemple, la grande complexité de la volonté, ni celle qui distinguerait l'imagination de la mémoire, et ainsi de suite. Il faut le remarquer cependant, ceux qui ont usé de cette division n'ont pas tenu à faire une part bien grande aux sens et à ces impressions extérieures, où les méthodes modernes voient la source de toute connaissance et de toute science. Ils n'ont pas tenu à faire de la sensibilité une faculté séparée ; ils n'ont pas rattaché l'amour à cette^ sensibilité passive et émotive, qui semble à nos contemporains d'autant plus intéressante à étudier qu'elle se montre plus maladive et plus désordonnée. Ils n'ont pas voulu voir dans la volonté une faculté arbitraire et indifférente; mais, en l'unissant aussi étroitement à l'amour, ils ont eu conscience d'en faire toucher du doigt toute la dépendance et toute la force : — la dépendance, puisque, pour eux, une volonté qui n'aime pas et qui n'aime pas l'objet le plus digne d'elle est une puissance morte ; — la force, puisque l'amour qui est destiné à la soutenir est plus fort que la mort. Bref, dans
leurs théories courtes, mais précises, autant que dans leur vie pratique, la première place est réservée à une volonté soulevée par Tamour et éclairée par une intelligence plus soucieuse (il ne faut pas s'en étonner) de la fidélité que de l'invention.
Il faut bien cependant commencer par les sens et gar l'imagination qui en conserve, en prolonge , en renouvelle, en diversifie les impressions. Le saint est-il un homme qui méprise l'imagination et qui s'attache à l'éteindre? Est-il un homme qui la cultive et qui en use? Certainement il faut faire la part du tempérament original qui subsiste, du milieu social dont il est impossible de s'abstraire, du genre d'étude, enfin, auquel l'esprit a pu se plier. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que saint Jérôme, saint François 4'Assi8e, sainte Thérèse, saint François de Sales, aient beaucoup plus d'imagination naturelle que saint Thomas d'Aquin, sainte Jeanne de Chantai, ou le vénérable M. Olier. Mais, ceci reconnu, il reste toujours que le caractère du dogme et de la morale catholique, que la lecture des livres saints, que la pratique de certains ouvrages consacrés (comme V Imitation), que la méditation, la retraite et les habitudes des communautés, que la tradition enfin, ont dû exercer une influence suivie sur la tournure d'esprit des grands mystiques; or nous avons reconnu que tous les saints ont été tels.
Parmi les philosophes contemporains qui s'intéressent ou croient s'intéresser à la psychologie des saints, je trouve le passage que voici : « L'amour, l'extase, le désir de perfection, la tendance à maté-
rîalîser et à se représenter la divinité sous une forme concrète, sont les éléments essentiels du mysticisme, (i). » Voilà des éléments bien disparates ou tout au moins bien inégaux. L'amour, oui, à coup sûr, en est un ; et le désir de perfection le suit de près. L'extase, on l'a vu, est déjà un élément plus rare. Quant à la tendance à matérialiser, il y a ici de quoi nous arrêter. Qui ne sait combien de fois on a employé le mot tout différent de « spiritualité » pour désigner les aspirations et les habitudes d'esprit des mystiques? De ces deux expressions contradictoires, laquelle est la vraie ?
En général , les saints ne méprisent aucun des dons de Dieu. « Que chacune nous fasse profiter aujourd'hui de son esprit, disait sainte Thérèse à ses religieuses un jour de récréation ; personne n*en a trop, » Non, certes, personne n'en a trop ; mais le problème est d'en bien user. L'imagination, en particulier, sera condamnée si elle détourne de Dieu, c'est-à-dire si elle attache l'homme à la terre, si elle lui fait anticiper, prolonger, raffiner les plaisirs des sens , si dans chaque aspect de la nature elle lui découvre l'avant ou l'arrière-goût d'une jouissance désirée ou regrettée. Mais ceci est trop évident pour que j'aie besoin d'insister.
Les saints tiennent encore l'imagination pour dangereuse si, sous prétexte d'engager l'âme dans les voies de Dieu et de son amour, elle le représente sous des formes qui le défigurent. — ^ Est-ce que,
(i) Paulhaw, les Caractères, Paris^ Alcan.
dira-t-on, tout ce qui est sensible ne « défigure » pas la divinité? — Au sens absolu, oui, sans doute; et les saints en sont plus persuadés que qui que ce soit. Cette complaisance pour les formes imaginaires leur semble même à surveiller à deux points de vue. Ils redoutent d'abord Tillusion qui fait prendre pour des inspirations d'en haut ce qui n'est qu'un écho de voix émanées des profondeurs secrètes où l'orgueil et la sensualité travaillent presque à l'insu de celui qui s'y abandonne. J^jCasce de s'être éprouvée^ une ^sainte Thérèse finit par distingue!:, nettement les cas où Tume parle et ceux où.gjlç.jpppute. Mais que d'efforts il lui a fallu pour en arriver là î Aussi celui qui a partagé quelquefois ses extases, saint Jean de la Croix, met-il les âmes bien en garde contre la tentation de croire qu'elles écoutent, quand elles ne font que parler. « Il y a des personnes, dit-il, qui, n'ayant qu'une légère teinture de la méditation, sentent quelques-unes de ces paroles intérieures, et s'imaginent qu'elles sont de Dieu. L'amour qu'elles ont pour ces paroles et le désir qui les porte à y parvenir est cause qu'elles se répondent à elles-mêmes, et qu'elles se persuadent que c'est Dieu qui leur fait ces réponses : voilà pourquoi ces gens-là tombent dans de grandes extravagances (i). »
Une autre extravagance dont se garde le saint, c'est de ravaler l'action divine à ces phénomènes sensibles et de croire que de tels phénomènes puissent être les signes les plus authentiques de l'union de
(i) Ouvrage cité, p. i3 i. Cf. p. 82.
rame avec Dieu. « Toutes les représentatîons imaginaires, dit encore saint Jean de la Croix, sont enfermées dans des bornes très étroites, et la sagesse divine, à laquelle l'entendement doit s'unir, est infinie, toute pure, toute simple, et n'est bornée d'aucune connaissance distincte, particulière et finie. 11 est donc nécessaire que l'âme qui veut s'unir à la sagesse divine ait quelque proportion et quelque ressemblance avec elle, et, conséquemment, qu'elle soit afiranchie des espèces de l'imagination, qui lui donneraient des limites. Il faut qu'elle ne soit attachée h aucune connaissance particulière et qu'elle soit pure, simple, sans bornes, sans idées matérielles, afin d'approcher en quelque manière de Dieu, qui n'est resserré dans aucune espèce corporelle ni dans aucune intelligence particulière. »
Voilà donc un saint chez qui le mysticisme ne consiste guère à « matérialiser » ni a « se représenter Dieu sous une forme concrète ». Qu'on en soit bien convaincu, sa doctrine (si fortement appuyée sur ce qu'il a lui-même expérimenté) est celle de tous les saints. Quand l'auteur auquel j'ai emprunté la phrase hétéroclite de tout à l'heure veut donner des exemples, il tombe sur la vie de la bienheureuse Marie d'Agreda, et il est amené à dire lui-même, malgré sa théorie, qu'aussitôt qu'elle sentait que les visions et les locutions venaient par l'imagination et par les sens, et qu'elle en apercevait les effets, elle s'y refusait en quelque sorte et « se mettait dans l'indilBerence ». Elle ne permettait pas « que la partie animale et sensitive jouît des
doux effets de la miséricorde du Seigneur; mais elle tâchait de la laisser déserte (i) ». Qu'on lise avec soin sainte Thérèse, sainte Catherine de Gênes et leurs pareilles, on trouvera chez elles à tout instant des déclarations identiques.
Est-ce à dire que les saints et les saintes aient réussi à chasser toute représentation devançant ou renouvelant les visions dont quelques-uns d'entre eux furent favorisés ? Cette prétention a été celle des quiétistes. Une des erreurs que l'Église a condamnées dans leurs théories consistait a exclure de leurs oraisons tout souvenir de l'humanité même de Jésus-Christ, en soutenant que de telles images étaient des obstacles à la contemplation parfaite. Aucun saint, on peut* l'affirmer, n'a poussé la spiritualité jusque-là. La raison en est bien simple : c'est que la distinction entre Dieu conçu dans son essence éternelle et Dieu connu dans le mystère de l'Incarr nation est le fond même du christianisme. Sainte Thérèse, qui n'a pas seulement tout pratiqué, mais tout compris et tout expliqué des profondeurs de la vie sainte, s'exprime ici, comme partout, avec un gracieux et ferme bon sens.
(c Sans doute, dit-elle, il est bon de s'éloigner de tout ce qui est corporel, puisque des personnes si spirituelles le disent; mais, à mon gré, on ne doit le faire que lorsque l'âme est très avancée, car, jusque-là, il est évident qu'on doit chercher le Créateur par les créatures (2). » Elle soutient que vou-
(i) Paulhan, ouvrage cilé, p. 191.
(2) Sa w, p. 229.
loîr aller par une autre voie c'est vouloir faire l'ange, elle le dit avant Pascal ; et c'est à ce point de vue qu'elle nous explique elle-même les dévotions sensibles de tant de saints qui l'ont devancée : dévotion à l'enfance de Jésus, dévotion à ses plaies, dévotion à sa croix, dévotion à son sang. Car qu'est-ce qu'une « dévotion », sinon une habitude réfléchie de se donner en imagination et en esprit à l'un des mystères que l'âme croyante veut à la fois contempler et méditer?
Du Christ, l'imagination des saints aime à se porter ensuite aux souffrances, aux épreuves, aux consolations et aux triomphes des autres saints, puis aux cérémonies qui les rappellent, aux fêtes dans lesquelles leurs vertus sont célébrées et symbolisées. Enfin, tout événement de l'histoire et toute partie de la nature, à plus forte raison tout miracle qui leur rappellera la toute-puissance de Dieu, seront autant de degrés qui sembleront s'offrir d'euxmêmes à la faiblesse humaine pour l'élever peu à peu jusqu'à l'essence éternelle de l'esprit pur.
Que l'imagination consente à se laisser épurer et diriger, la sainteté lui permettra tout l'élan que comporte la nature la plus ardente et la plus éprise des splendeurs du monde. Tantôt elle lui mettra sous les yeux, dans l'enfance du Christ, la fraîcheur d'un âge qui est l'innocence, qui est la faiblesse et qui est l'espérance. Tantôt elle lui fera entonner avec saint François d'Assise le cantique du soleil. Tantôt, enfin, elle lui permettra de goûter la poésie du Cantique des cantiques et de s'en inspirer dans les
comparaisons les plus hardies ; elle lui suggérera ces apostrophes à Dieu ou ces dialogues si tendres, ces allégories et ces peintures si brûlantes, où le lecteur superficiel ou prévenu serait tenté de f oir comme la révolte d'un amour sensuel affranchi de sa contrainte.
Dans sainte Gertrude, il est telle eSusion qui ressemble à une sorte de symphonie à laquelle participeraient tous les sens. Dans ces élans vers Dieu, elle paraît tout enivrée de parfums, de breuvages, de murmures et d'harmonies. Mais cet abandon apparent aux sens ne fait tort à rien de ce que peut exiger soit la métaphysique la plus épurée, soit la charité la plus patiente et la plus désintéressée.
Ceux qui parlent d'une tendance à matfijdali^gr ^^ donc, à la fois tort et raisQi^> commfi ceux^qui ije yoiejit que spij^itualité. Il est certain que le saint spiritualise tout ce» qui parle à l'imagination et aux sens, de même qu'il tient à associer sa nature à la possession de la vérité. Avec moins de liberté, avec moins de charme que saint François d'Assise, sainte Gertrude, sainte Thérèse et saint François de Sales, parce qu'il y met plus de « procédé », saint Ignace de Loyola ne manque pas de dire (2® semaine) qu'il est utile d'exercer les cinq sens de l'imagination : « Je verrai des yeux de l'imagination; j'entendrai à l'aide de l'imagination ; je goûterai à l'aide de l'imagination... » Les uns comme les autres, malgré la diversité de leurs tempéraments, sont fidèles et à la doctrine religieuse de l'Incarnation et à cette partie si considérable de la philosophie péripatéticienne qui a passé dans l'enseignement thomiste.
Ici, d'ailleurs, comme partout, il faut dans la vie spirituelle des saints distinguer plusieurs phases. Le mystique meurt, et il renaît : il meurt au monde sensuel, agité, troublant, ami de la corruption et périssable ; il renaît au monde transfiguré . Ou bien encore, pour emprunter ses propres expressions, il passe par la nuit des sens pour ouvrir ensuite ses yeux purifiés à une lumière plus éclatante. (Au fond, c'est Fallégorie de la caverne, c'est cette sublime partie de la métaphysique platonicienne qui, avant l'illumination de la raison, demande la purification des sens.) Mais ce qu'il nous importe le plus de remarquer en ce moment, c'est qu'à ces objets sensibles, le saint y retournera plus tard, pour en jouir, à sa manière sans doute, mais avec autant d'intensité que qui que ce soit. Il y retournera d'autant plus volontiers, que, si les sens auxquels parlent ces créatures étaient jadis souillés ou troublés, la faute n'en était précisément ni aux sens ni aux créatures elles-mêmes : la faute en était à l'esprit. « C'est dans l'esprit, dit profondément saint Jean de la Croix, que les désordres de la partie animale ont leur force et leur racine (i). » C'est donc par la purification de l'esprit que se sera accomplie la purification des sens : si l'esprit est guéri, le sens qu'il anime a perdu son venin. T§g tq te .Jpxérèse» liAions^noufi tout k l'heure, ggg^^t qu'il fallait d'abord cherche^ le Créateur par les créatures. Elle eût donc pu dire aussi — et ne Ta-t-elle pas dit? — qu'une fois avancée du côté de la
(i) Saint Jean de la Croix, ouvrage cité, p. 282.
perfection, l'âme devait retrouver les créatures par le Créateur, les retrouver pures et dignes d'être toutes ornées comme elles l'étaient dans l'ère de l'innocence. C'est ce que dans un langage plus abstrait expliquait son grand ami Jean de la Croix.
« Il est évident que Dieu ne veut pas détruire la nature, mais, au contraire, la perfectionner. » — (f L'âme (unie à Dieu) tombe d'abord dans un grand oubli. Elle se comporte ensuite, à l'égard des choses extérieures, avec une négligence si notable et un si grand mépris d'elle-même, qu'étant tout abîmée en Dieu, elle oublie le boire et le manger, et elle ne sait si elle a fait quelque chose ou non, si on lui a parlé ou non... Mais, lorsqu'elle s'est affermie dans l'habitude de l'union, qui est son souverain bien, elle ne souffre plus de ces oubliances dans les choses raisonnables, dans les choses morales et dans les choses naturelles. Au contraire, elle est plus parfaite dans les opérations convenables à son état, quoiqu'elle les produise par le ministère des images et des connaissances que Dieu excite d'une façon particulière dans la mémoire. Toutes les puissances de l'âme sont comme transformées en Dieu (i). »
De l'imagination et de la mémoire il nous sera aisé de passer à l'intelligence proprement dite ou à l'entendement.
(i) Ouifrage citc\ p. 146.
Il ne faut pas demander à Dieu de multiplier les miracles. La sainteté peut rapprocher bien des âmes dans l'égalité acquise d'un même amour et d'un même dévouement : nous ne devons pas espérer qu'elle transforme à ce point les intelligences. On le sait déjà, le cerveau de saint Paul est resté jusqu'au bout très supérieur à celui de saint Pierre. Et cependant qui fut plus rapproché qu'eux de la source par excellence de la lumière et de la vérité? A plus forte raison pouvons-nous dire : le dernier des compagnons de saint François Xavier pouvait avoir à un degré aussi sublime que lui l'héroïsme du martyre ; mais Dieu ne lui devait pas plus l'esprit de direction du grand apôtre qu'il ne devait à tant de pieux ou saints moines le génie métaphysique de saint Augustin et de saint Thomas ou le génie créateur de saint Vincent de Paul.
L'intelligence est donc une faculté qui, plus que toutes les autres^ P^^^j ^^^^s ce qu'elle a de naturel, varier considérablement chez les saints. Il y a eu des saints relativement simples d'esprit, très ignorants même au sens humain : c'est à eux qu'on pense quand on se figure (comme le font beaucoup de gens) que la sainteté est liée, aux yeux de l'Église, à une mortification qui comprime et qui étouffe les dons de la naissance. Puis, quand on se reporte à d'autres saints qui passent pour avoir eu du génie, on ne veut voir en ces derniers qu'une foi qui s'est aveuglément soumise; on croit qu'ils ne se sont rendus saints qu'en sacrifiant en eux la nature et en se réduisant artificiellement à l'humble
état où étalent nés et où étaient toujours demeurés les autres. Mais c'est là une erreur grossière. En réalité, cfe R!est p,as rignorance qui a fait Ij^ sainteté dentelle |eune innocente martyre, pas plus que ce n'est le génie qui a fait la sainteté de saint Thomas. La psychologie des saints n'a donc pas à expliquer le degré d'intelligence où se sont arrêtées ni celui où se sont élevées les âmes de tels ou tels bienheureux. Elle cherche seulement ce qu'ils font les uns et les autres de leur intelligence et ce que celle-ci, petite ou grande, tend à devenir sous l'action de la sainteté.
Aucune connaissance, aucune science ne leur est suspecte en raison de son objet. A coup sûr, le saint aime mieux méditer sur la vie du Christ et sur celle de rÉglise que sur la vie des plantes ou sur la constitution des minéraux; mais, chez les autres, et même dans la mission qui a pu lui être imposée, il respecte tous les travaux, et il ne méprise aucune connaissance, tout ce qui est susceptible d'être étudié étant également l'œuvre de Dieu.
Ce dont le saint demande le plus compte à la science, c'est de l'esprit dans lequel elle est cherchée, acquise et propagée. Tout peut se résumer dans le mot célèbre de Bossuet : « Malheur à la science qui ne se tourne pas à aimpr 1 » Or aimer veut dire ici agir, agir pour la gloire de Dieu, pour la justice et pour le soulagement des misères. C'est pourquoi le saint réprouve la science orgueilleuse, parce que l'orgueilleux n'aime pas. Il proscrit aussi la science téméraire, parce que la témérité est une
des formes de l'orgueil. Mais, quand la science n'est ni orgueilleuse ni téméraire, le saint en apprécie toute la valeur; car il croit queX»(CjLiQA.eJlia charité iJéàix^at tout^depx être dirigées par le savoir. Déjà les Évangiles avaient recommandé de ne pas mettre la lumière sous le boisseau; et saint Paul avait dit aux siens : « Gs^^^ttejj^.dftUMUide,. c'est que votre cbadxé déplus en plus abonde en science et en toute intelligence, pour que vous choisissiez ce qu'il y a d^meilleur (i). » C'est là une parole qu'oublient souvent les âmes imprudentes... ou paresseuses; mais un saint Vincent de Paul ne l'oublie pas, lui qui à la charité spontanée, irréfléchie et sans méthode, nous a précisément appris à substituer la charité organisée et prévoyante.
• Sans doute, le saint est très souvent un homme d'intuition. Ou il est né tel ou il l'est devenu, et l'on dit volontiers que c'est la grâce qui, l'éclairant d'une lumière subite, lui tient lieu de réflexion et le dispense de chercher. Je ne nie pas ces inspirations; je n'examine pas, d'autre part, si parmi les saints il y a plus ou il y a moins que chez les hommes ordinaires des esprits intuitifs et de prime-saut à mettre en face d'esprits patients et réfléchis. En tout cas, les exemples de ceux qui ont longtemps cherché, longtemps hésité, sont loin d'être rares parmi eux. Le saint qui a consacré tant de veilles et tant de matinées à examiner sa conscience — et celle des autres — ne tient pas tout le monde au courant de
(i) PhiL, I, 9, lo.
ses expériences et de ses raisonnements. De temps à autre, quelques maximes ou même quelques mots d'une admirable plénitude sont arrachés à son humilité ou à son amour du silence. Lorsqu'on les creuse, on y trouve tout ce qu'il y a accumulé de réflexions et de souvenirs.
M. l'abbé Le Monnier, par exemple, a bien raison de dire qu'il y a tout un traité d'éducation condensé dans ces sept mots que saint François d'Assise confie au frère Élie : « Veille — avertis — travaille — nourris — aime — attends — crains (i). »
Il est permis de l'affirmer, ce n'est pas au début de sa vocation que le saint peut résumer en si peu de mots un si puissant enseignement : c'est après avoir beaucoup semé, beaucoup cultivé, beaucoup moissonné, et beaucoup trié en lui et en les autres.
Cependant, dira-t-on, le saint ne doute pas! — Si l'on veut dire qu'il ne doute pas de sa foi, on a raison ; mais, si l'on entend par là qu'il est toujours prêt à aller de l'avant sans y regarder et en s'abandonnant à une inspiration sur laquelle il compte aveuglément, on se nvet aux antipodes de la vérité.
Pour le comprendre, on n'a qu'à comparer autour de soi le sceptique et l'homme convaincu. Le vrai sceptique ne croit ni à une providence gouvernant le monde, ni à un ordre préétabli, ni à une justice éternelle, ni à des règles immuables ; il ne voit d'iné-
(i) Le latin est encore plus expressif : Figila, adinone, lahom, pascc, ama, expecla, tlme. — Le mot pasce^ à lui seul, ne veut-il pas dire : garde-les, conduis-les dans les bons pâturages, cl fais qu'ils s'en nourrissent...?
branlables fondements ni aux convictions ni aux vertus des gens. La conséquence est qu'il juge tout possible et que, la piperie des désirs et des fantaisies aidant, il n'aperçoit pas ce qu'il peut lui>être interdit d'espérer, le cas échéant de tenter, et finalement d'affirmer. Les objections n'ont pas plus de quoi l'arrêter que les scrupules. Aussi peut-on dire sans paradoxe que le sceptique se reconnaît bien souvent à ce qu'il ne doute de rien.
Le croyant, lui, sait avec quoi il est obligé de compter. Assurément, il sait ce qui le soutient; mais il sait aussi ce qui le contient et lui résiste. Plus l'ordre de choses dont il Jait partie lui semble solide et fécond, plus il en entrevoit les infinies perspectives. C'est pourquoi, les jugeant bien difficiles à sonder pour une créature de passage et isolée, il doute loyalement jusqu'à ce qu'il ait vu et reconnu les caractères de la vérité (i).
Si du croyant nous remontons au saint, nous trouverons chez lui plus de foi encore dans la vérité totale, mais, par suite, aussi plus de défiance dans les lumières d'une intelligence imprudente, précipitée, prévenue ou égoïste. C'est pourquoi la vie intellectuelle de la plupart des saints est un mélange si extraordinairement intéressant de liberté , d'audace même, et, en même temps, de besoin d'union.
(i) On lit dans une lettre fort curieuse de sainte Catherine de Sienne à la reine Jeanne : « Si vous dites : je doute encore, restez neutre au moins, jusqu'à ce que vous voyiez avec évidence... Recherchez les explications et les conseils de ceux que vous voyez craindre Dieu. » (Lettres, 1^ 218).
On croît généralement que dans l'Eglise catholique c'est ce dernier besoin qui, en imposant la soumission, décourage tous les autres et finalement les tue. En réalité, ce n'est pas là le spectacle que nous donne l'élite de ses serviteurs. L'union, à coup sûr, les saints la veulent. Si, pour la réaliser, il fallait absolument se taire, ils se tairaient; et surtout, s'il fallait mourir, ils mourraient volontiers. Mais, s'ils croient qu'ils puissent l'obtenir en parlant, ils parleront ; et si, au lieu de se voir obligés de céder, ils sont convaincus qu'ils peuvent faire céder les autres et que, d'ailleurs, l'intérêt de la vérité l'exige, alors ils y consacreront tout le temps, tous les efforts et toutes les prières qui leur sembleront nécessaires. Les premiers doutes qui avaient arrêté si longtemps leur prudence et leur humble défiance d'eux-mêmes font place à la foi non-seulement courageuse, mais « violente » dans le sens du texte sacré.
A tout prix, saint Paul voulait marcher avec saint Pierre; mais, du jour où il crut que celui-ci errait en adoptant une pratique dont la vocation des gentils pouvait gravement souffrir, il le reprit publiquement, et il le persuada. C'est ainsi qu'ont agi à l'égard des papes des saints tels que saint Bernard, sainte Catherine de Sienne et vingt autres. Il est raconté dans l'Évangile que saint Jean courut plus vite que saint Pierre au tombeau de Jésus, qu'il y arriva et sut y regarder avant lui, mais qu'il ne voulut pas y entrer le premier. Les théologiens voient là comme un symbole de ce qui se passe habituellement dans l'Eglise. Tous les grands saints^
fondateurs ou réformateurs, ont devancé le Pape de leur époque; ce qu'ils attendaient de lui, c'était, non pas l'initiative , mais la reconnaissance définitive et la permission de compter sur une consécration universelle.
Je vais dire une chose qui au premier abord étonnera peut-être quelques lecteurs. On affecte souvent de croire que dans l'Église les vues originales, les innavations hardies, les inventions fécondes, le souci des problèmes intéressants sont le fait des hérésiarques, tandis que les saints, qui, malgré eux, dit-on, sont restés soumis à la hiérarchie, ne représentent que la résistance et l'immobilité. Il n-'y a rien de plus faux. Si le mot d'hérésie n'avait pas reçu à un certain moment, puis définitivement conservé une acception défavorable, il faudrait dire que les plus grands hérésiarques, c'est-à-dire les découvreurs les plus hardis, les plus noblement passionnés de vérités — sinon nouvelles dans leur fond et dans ce qu'elles tiennent du dogme où elles ont leurs racines, du moins nouvelles pour la génération qui les écoute — eh bien ! ce sont les saints. De quoi donc est composé l'enseignement de l'Église sinon de l'enseignement de ses docteurs? et n'est-il pas aussi vrai de dire que les saints font l'Église que de dire que l'Église fait et consacre les saints?
La différence entre les hérésiarques (i) (je re-
(i) « Ce mot, qui ne se prend à présent qu^en mauvaise part, ne désignait dans l'origine qu'un choix, un parti, une
prends ici le mot dans son sens actuel) et les saints où est-elle? En ce que les premiers suppriment, retranchent, resserrent et appauvrissent et que ce fameux « choix )) dont ils se vantent n'est jamais qu'une exclusion, exclusion de la grâce au profit apparent de la liberté ou exclusion de la liberté pour l'apparente gloire de la grâce seule, suppression de l'une des deux natures du Christ, etc. Le saint, lui, fait bien choix d'une vérité qu'il va développer, d'un besoin du peuple ou de l'Eglise qu'il va satisfaire, d'une misère qu'il va soulager, d'une œuvre qu'il va fonder ; mais s'il développe, il ne détruit rien et il ne fait qu'ajouter un rejeton de plus à l'arbre immortel.
Dans ces efforts que fait leur intelligence, les saints, avons-nous rappelé, prient beaucoup. La vérité est fort banale. Mais pourquoi prient-ils exactement? Pour obtenir une révélation miraculeuse qui les dispense de réfléchir et de penser? Il ne le semble pas, puisque ces révélations, quand elles arrivent (et elles sont rares), inaugurent plutôt qu'elles ne terminent chez les saints la période des plus grands combats. Ce qu'ils îittçndent.ila Ja
secte bonne ou mauvaise; c'est le sens du grec aVpsaiç, dérivé de atpovjjLai, je prends^ je choisis, j^embrasse. Les philosophes appelaient hérésie chrétienne la religion enseignée par Jësus- Chi'ist. Saint Paul déclare que dans le Judaïsme il avait suivi V hérésie pharisienne, la plus estimable qu'il y eût parmi les Juifs. Si hérésie avait signifié pour lors une erreur, ce nom aurait mieux convenu à la secte des sadducéens qu'à celle des pharisiens. » (Bergier, Dict. de Théologie.)
jjpièr^i^rjc'je^-^ surtout d'écarter de leur inlelligenee tQUJt, xc qyi» étant étranger à deux ou trois î^gg^, essentielles, ne peut que Tembrouiller, Toffusquer, l'égarer (i). Ils demandent d'avoir l'œil net dont parle l'Evangile, net c'est-à-dire purifié.., purifié de quoi? Mais des causes d'erreur qu'analysent soigneusement nos logiques classiques. Il ne s'agit pas tant de multiplier les démonstrations ; il s'agit de faire tomber les voiles que tendent l'absence de simplicité, l'inquiétude, l'exagération, l'opiniâtreté, l'amour-propre, en un mot la passion. Le faux mystique se complaît dans les raffinements de ses aspirations personnelles, dans les subtilités et dans les mystères; le vrai mystique demande la clarté, celle-là même ou plutôt celle-là surtout qui met dans tout son jour la nécessité des sacrifices.
J'ai eu occasion d'opposer, dans une certaine mesure, Bossuet et M. Olier. Ici, je les trouve remarquablement d'accord dans l'hommage empressé qu'ils rendent au bon sens. Le premier applique aux saints cette parole que saint Jean met dans la bouche de Jésus s'adressant à son Père : « La clarté que vous m'avez donnée, je la leur ai donnée à mon tour. » Pour lui donc, la sainteté, c'est la lumière reçue et communiquée. De son côté, M. Olier, développant le sens intérieur de cette pensée, recom-
(i) C'est pourquoi la Bible dit : a L'âme d'un saint découvre quelquefois mieux la vérité que sept sentinelles qui sont assises dans un lieu élevé pour découvrir tout ce qui se passe. B (Ecclésiastique, XXXVII, 18.)
mande (i) à l'un de ses amis de ne pas se laisser « embrouiller » par les opinions nouvelles (il pense là tout particulièrement aux jansénistes) qui lui feraient perdre la « netteté ». — « Je prie Notre-Seigneur de vous l'y conserver comme étant une des choses les plus nécessaires à la parfaite sainteté. La netteté de la lumière est le privilège du ciel et des âmes solitaires que Dieu a délivrées du siècle et des ténèbres où il abonde. Je vous en prie, ne laissez pas offusquer votre esprit. » Et il termine par ces paroles justifiant bien ce que je disais tout à l'heure de l'hommage rendu au bon sens : « Ne songez pas à une perfection élevée et extraordinaire (2) ».
Cette simplicité qui ne cherche ni dessous, ni exceptions, ni faux-fuyants, mais qui va droit au but, elle n'est pas seulement un bienfait pour ceux que leur condition, leurs goûts ou plutôt leur vocation écartent de la science proprement dite ; elle est précieuse a ceux qui cultivent cette science , et ils en sentent tellement le besoin, que, quand ils débutent dans la vie sainte, c'est là ce qu'ils recherchent par- dessus tout. Encore jeune, saint Philippe de Néri, le futur fondateur de l'Oratoire d'Italie, vend ses livres et en donne le prix aux pauvres. Saint Dominique avait fait de même. Mais le récent biographe (3) de saint Philippe doit ajou-
(i) Lettres, I, p. 464.
(a) Ces deux mots doivent être pris cum grano salis. Je ne crois pas avoir besoin de les expliquer.
(3) Voyez Saint Philippe de Néri, par la comtesse d'Estienne. Paris, Lecoffre,
ter, pour être exact, « que plus tard II reviendra aux livres et ne craindra plus de joindre à la science sacrée qu'il aura acquise celle des chefs-d'œuvre de l'esprit humain ». Ainsi ont fait un grand nombre de saints, allant d'abord au plus pressé, quittant le livre écrit pour le livre vivant, apprenant la vie spirituelle par le détachement, par l'humilité, par l'action, mais revenant à la science quand leur amour et leur volonté se sont affermis. Ils sentent alors avec sainte Thérèse que « la^iété sans la science peut jeter les âmes dans l'illusion et les porter k des dévotions puériles et niaises » . C'est en exprimant cette conviction que la grande sainte disait tant aimer « les hommes éminents en doctrine )) et proclamait si haut que les demi-savants nuisaient gravement aux âmes. Elle ajoutait : « J'ai pu expérimenter que, quand ils ont de bonnes mœurs, il vaut mieux pour eux n'avoir pas du tout d'études que d'en avoir de médiocres. Alors, du moins, ils se défient de leurs lumières, et ils prennent conseil de gens vraiment éclairés. »
Souvent donc les saints eux-mêmes sentent le besoin d'une division du travail que rend nécessaire la division des conditions, des sexes, des vocations, des aptitudes. Tous ne peuvent pas réaliser intégralement le beau programme que trace Bossuet à propos des Pères de l'Oratoire : « Avoir toujours en main les livres sacrés pour en poursuivre sans relâche la lettre par l'étude, l'esprit par l'oraison, la profondeur par la retraite, l'efficace par la pratique, et la fin par la charité, à laquelle tout se ter-
mine... » Mai$, si tel ou tel. saint ne peut faire tout ^}\i\ seul, par ses propres forces, plusieurs doivent Ijgjhije jjgçeinjble pour le bien commun, et chacun 4ftit->^9ivoir ÇA profiter. Si les ordres religieu:»: ont faiU)Jbl^^4e,.§ili»îca.(p^^^^.^» lait la vie du*siàcley Jà
e.n est, çroyons-le bien, la meilleure explication.
Nous laisserions de côté une partie considérable de la vie de nos héros si nous n'examinions maintenant deux états en apparence très opposés par lesquels la plupart d'entre eux ont passé : je veux dire, d'un côté, leur esprit de réflexion , leur art de s'interroger et de se juger, puis, a un autre pôle, leur abandon a cette oraison dite passive où il semble que la perfection à laquelle ils aspirent soit subordonnée à la suspension de leurs opérations rationnelles. On sait l'importance que chacun de ces deux états a dans la pratique mystique : on connaît les longues discussions qu'ils ont provoquées ; car ici la théologie se mêle intimement à la psychologie. Rien n'est plus délicat que de bien interpréter ces aspects caractéristiques des facultés propres aux saints.
Les saints se croient-ils interdit de réfléchir et de s'étudier? La question peut paraître a bon droit bizarre dans une religion où la méditation et surtout la confession après examen de conscience tiennent une place si considérable. Mais la vérité, en ellemême très simple, a été ici, comme en beaucoup d'autres matières, embrouillée comme à plaisir. Pour remettre tout à sa place, relisons d'abord ces deux articles de la conférence d'Issy, écrits de la plume de Bossu et :
(( XVI. Les réflexions sur soi-môme, sur ses actes et sur les dons qu'on a reçus, qu'on voit partout pratiquées par les prophètes et par les apôtres pour rendre grâces à Dieu de ses bienfaits et pour d'autres fins semblables, sont proposées pour exemples à tous les fidèles, même aux plus parfaits ; et la doctrine qui les éloignerait est erronée et approche de l'hérésie.
« XVII. Il n'y a de réflexions mauvaises et dangereuses que celles où l'on fait des retours sur ses actions et sur les dons qu'on a reçus, pour repaître son amour-propre, ou chercher un appui humain ou s'occuper trop de soi-même. »
Telle est bien en effet la double conviction des saints. Avant tout ils s'examinent, et pourquoi? Pour discerner l'esprit auquel ils obéissent, pour mesurer leur correspondance à la grâce, pour doser, si on peut s'exprimer ainsi, ce que l'amour-propre ou la sensualité peuvent glisser de poison caché dans les tourments ou dans les délices qui travaillent leur âme. Loin de fuir la connaissance d'eux-mêmes et de se dérober à la vue de ce qu'ils soHt , ils osent regarder en face tous les dons qu'ils reçoivent, et ils en retirent, je ne dis pas toujours, mais très souvent, la conscience involontaire de leur sainteté.
Ceci est-il incompatible avec l'humilité dont ils font le premier fondement de la vie chrétienne? Non. Nous trouvons-la une des péripéties les plus intéressantes, et je dirai volontiers les plus dramatiques de leur existence spirituelle. On a vu plus haut les doutes naïfs de saint Bernard au sujet de ses
propres miracles. Plus d'un de ses pareils a passé par la même épreuve; plus d'un, vaincu par l'évidence, a dû reconnaître, en les bénissant, les bienfaits par lesquels Dieu le faisait saint. Saint François de Sales avouait à Madame de Chantai que sa canonisation n'était pas impossible ; saint Vincent Ferrier avait, dit-on , annoncé la sienne et prédit au futur pape Calixte III que c'était lui qui la décréterait. Un psychologue, qui a sans doute recueilli quelques-uns de ces traits, écrit, en parlant des saints, que « l'orgueil et l'humilité s'exaltaient réciproquement dans leurs âmes. » C'est se crever un des deux yeux pour mieux voir, et c'est d'ailleurs vouloir allier deux expressions incompatibles. Non! Les saints n'unissent pas l'orgueil à l'humilité ; mais ils unissent à leur propre humilité la conscience réfléchie de ce que Dieu a fait en eux (fecit mihi magna qui potens est). Saint Paul n'a aucun orgueil quand il écrit : « Je suis le moindre des apôtres, et je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, mais cxst par Ja.grâcç dleJDieu ijueie suis ce que je suis, et sa. grâcfiJiia.pas.été stéjrije. en moi » (I Corinth . , xv, 9-10). C'est pourquoi il dit encore avec une noble simplicité : « Sfty£Z.,Jïi.€t imit^teursj commç j^ suis du £hgci§JU » {Ibid.y iv, 16 et xi, i.) Combien d'autres après lui ont tenu k décrire ce que Dieu opérait dans leurs âmes! Sainte Catherine de Sienne se croyait obligée de révéler ses visions à son confesseur pour qu'il jugeât ses péchés sur les grâces qu'elle recevait. Sainte Thérèse en faisait autant, et c'est là ce qui explique ces remords dont nous sommes sur-
pris, ces accusations d'infidélité qu'elle porte contre elle-même. Oui, Le SAinL4U.i a conscience des dons rggus se rend parfaitement compte des devoirs qui en^découlent pour lui : de là, non cet orgueil, mais cette a ction de grâce et cette glorification à laquelle se mêle une très sincère et très perspicace humilité.
Cette habitude de se scruter et de s'approfondir constamment n'offre-t-elle pas des dangers? Oui certes; mais ici encore il faut dire : nul ne les a mieux compris que les saints, et précisément parce qu'ils voyaient de près les abus possibles de la réflexion, ils les ont signalés dans des termes dont on a essayé de se prévaloir pour condamner complètement, et fort à tort, la pratique delà réflexion.
Il s'est passé à ce sujet dans sainte Chantai quelque chose d'analogue à ce qu'avait éprouvé sainte Thérèse quand elle avait si bien décrit les dangers — sentis, mais vaincus — de la tristesse, de la mélancolie, delà souffrance nerveuse. « Je n'ose relire cette lettre, écrivait-elle un jour, de peur d'ouvrir la porte aux réflexions et regards sur tout ce qui se passe dans mon intérieur, à cause de l'activité de mon esprit. » Mais il ne faut pas prendre ce texte isolément. Cette « activité » qu'elle redoute, c'est l'activité qui s'affaiblit en se dédoublant et qui, en se regardant trop agir, altère la simplicité et diminue l'énergie de son action. « Retranchez, écritelle ailleurs, les réflexions inutiles. » Puis, après les inutiles, il y a celles qui sont périlleuses parce qu'elles sont inspirées par la complaisance, par l'amour-propre, peut-être aussi par une velléité de pa-
resse, plus satisfaite de se regarder et de s'analyser que de surmonter ses hésitations ou sa langueur. Chaque chose a son temps; la grande fondatrice le rappelle avec une foijce singulière. « En la souffrance, souffrir; en l'action, agir; en la jouissance jouir humblement sans penser que nous faisons faute à ceci ou a cela ; car ce n'est que l'amourpropre qui fait telle réflexion )). AjcèJ^MSwmW' propre qui séduit le cœur, est J^ réductrice de JJl^UiliejajçbjsieQt et.du boa .sçn3^,.c'e&t-irîdke l'imagination. Lui prêter trop d'attention, n'est-ce pas précisément la provoquer? Aussi est-il dit à une des sœurs : « J'estime que ce qui se passe dans votre intérieur est de Dieu ; mais regardez-le peu, crainte de complaisance; n'examinez pas curieusement si votre imagination y a sa part, ce regard lui en donnerait. » Quelle psychologie n'y a-t-il pas là! Et quelle connaissance encore du cœur humain dans cette apostrophe : a Vous me mandez trois choses fort fâcheuses en l'esprit de notre novice : qu'elle est portée à son propre jugement et volonté, qu'elle n'a pas de simplicité et qu'elle se consume toute en réflexions... Elle est d'autant plus dangereuse qu'elle a bon esprit; car ces grands esprits-là, quand ils ne s'adonnent pas à la dévotion soumise et mortifiée, sont pour ravager toute une maison religieuse, oui même tout un ordre (i). »
Qu'on relise maintenant les deux articles d'Issy ; on verra bien vite comment le précepte qu'ils con-
(i) Voyez Lettres, ëd. citée, pages 282, 4^0^ 448, 476 etc.
tiennent n'est que le résumé fidèle de rexpérieace des saints, de leur habileté consommée à mettre tout en son temps et à sa place, sans rien exagérer, sans rien sacrifier.
Il faut dire exactement la même chose sur le prétendu état <( passif » de l'oraison ou de quiétude ou d'union.
Souvenons-nous d'abord que, même chez les plus grands saints, cet état n'est jamais que transitoire, qu'il ne devient possible que tardivement. Il est comme le repos dans la journée d'un bon travailleur. Récompense d'eflForts soutenus, il en ramasse et en fixe les résultats lentement acquis, mais il n'arrête pas, il sollicite plutôt de nouveaux efforts, rendus plus faciles et plus efficaces. Écoutons saint Jean de la Croix (i). Il nous dira que pendant longtemps (( il faut des images, des idées, des connaissances, des raisonnements, de l'oraison mentale et des objets matériels qui frappent les sens extérieurs et l'imagination pour disposer à la vie intérieure et a la perfection. » C'est à la fin seulement qu'il est expédient de se dégager de cette forme naturelle de l'activité mentale. Alors, entre les deux modes d'opération il y a la même diflFérence qu'entre une chose qui se fait actuellement et une chose qui est déjà faite, entre ce que nous souhaitons d'acquérir et ce que nous avons acquis. « Hors de ce temps-là... l'ame, dans tous ses exercices spirituels, dans tous ses actes, dans toutes ses œuvres,
(i) Éd. citée, page i45.
156 PSYCHOLOGIE DES SALNTS.
doit se servir de la mémoire et des méditations ^our augmenter sa dévotion et l'utilité qu'elle en reçoit; mais surtout elle considérera la vie, la passion et la mort du Sauveur, afin que ses actes et sa vie soient conformes a ce divin modèle. »
Croire que Fâme du saint pratique habituellement et nécessairement la suspension de son activité intellectuelle est donc une opinion contraire aux faits d'abord, puis aussi peu raisonnable que celle qui assimile les grands hommes à des somnambules recevant sans s'en douter les suggestions ouïes inspirations de l'Inconscient. On a bien voulu aggrouver cette formule que j'ai donnée de l'inspiration des hommes de génie, en disant qu'elle est 4e Ja réflexion accumulée. . . , que l'éclair s'en dégage comme il se dégage de nuages chargés de l'électricité qui s'y condense. De la contemplation dite passive des grands mystiques, ne peut-on dire également qu'elle est de la piété , de la méditation active et de la résolution... accumulées?
Non seulement « le discours » , comme dit Bossuet, c'est-à-dire la suite des opération^ discursives et des efforts a nécessairement précédé ; mais dans le temps même de l'oraison cette passivité n'est ni universelle, ni continue. « L'âme se donne comme l'épouse se donne à l'époux; elle se donne aussi activement et aussi librement que Dieu se donne à elle, parce que Dieu élève l'action de son libre arbitre à son plus haut point, afin de se faire choisir plus librement; c'est ce qu'a voulu exprimer saint Clément d'Alexandrie en disant aue l'homme pré-
destine Dieu, comme Dieu prédestine l'homme (i). » Voilà ces « opérations plus relevées » que les opérations discursives. Ce sont celles dont sainte Thérèse traite si admirablement (2) quand elle parle des âmes qui, sans perdre (loin de là !) le souvenir et la connaissance des mystères, sont devenues capables de les embrasser « d'un seul regard » et ne paraissent impuissantes à en discourir que parce qu'elles <c jouissent » dans l'immobilité de leur repos, de tout ce que leurs méditations antérieures ont si bien gravé dans leur mémoire et rendu présent à leur esprit. Mais si elle résume en un acte simple tous les mouvements qui l'ont précédée, cette oraison rend-elle incapable de réflexions nouvelles? Bossuet ne l'a point pensé quand il a écrit : « Il semble que, par sa grande simplicité, cette oraison soit moins aperçue en elle-même que dans ses effets. » Enfin, est-ce que sainte Thérèse a trouvé là la dernière des demeures du château de l'âme? Non; car ce qui a caractérisé le progrès des cinq dernières années de son existence, c'est la possession, c'est l'exercice, calme sans doute, mais plus vigoureux que jamais des « forces apostoliques » succédant aux ravissements et aux visions !
(1) Bossuet, Des états cf oraison, i«' Traité, livre VII, (1) Voyez surtout le Château de l'âmâj p. 499.