Voyez Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Alcan
soit, n'était peut-être pas psychologiquement inexacte (1) . Quipourrait aujourd'hui soutenir qu'un peuple est représenté par un homme , qui en serait une manière de symbole?
Même dans la science, après la crise d'individualisme qui a éclaté et dominé partout, en économie, en morale et en droit, on en revient à étudier toute action humaine comme un produit de la collectiv ité plutôt que de la personne et on voit se propager Tonde de réaction sociologique ou socialiste qui va se briser avec une violence grandissante contre l'illusion égoïste qui peut-être a trop longtemps duré (2).
Jadis Y individu était tout en politique et dans la science. Aujourd'hui Yindividu est en baisse, en politique, devant cet être collectif qu'est le parti ou la nation — dans la science, devant cet être collectif qu'est l'espèce. On peut le comparer à la goutte d'eau dans la mer; quantité négligeable par elle-même, elle forme une puissance immense et terrible une fois unie à ses semblables (3).
1. René Worms. Organisme et Société. Paris, Giard et Brière. 1896. Chap. X, p. 218.
2. De ce courant scientifique, il est quasi superflu de donner les preuves. Notons seulement que dans l'histoire à la vieille conception que tout dépendait d'un homme ou du hasard, s'est substituée la conception que tout dépend des grands facteurs physiques ou des facteurs collectifs moraux et intellectuels, et que les hommes et les occasions ne sont que les moyens dont la nature se sert pour manifester son énergie latente et continuellement en action ; l'économie, le droit, la morale, grâce aux Loria, aux Lombroso, aux Spencer, ont subi un changement identique : les forces individuelles — intelligence ou volonté— sont bien peu de chose en face des forces collectives et sociales.
3. En ce qui concerne l'influence de l'individu et de la collectivité
PSYCHOLOCIE DES SECTES 35
Et Ton a de la vie et de ses formes la conception qu'en avait Schopenhauer qui s'exprimait poétiquement ainsi : « Les gouttes d'une cataracte se précipitent en formant une poussière impalpable et se succèdent avec la rapidité de réclair, tandis que l'arc- en ciel qu'elles soutiennent reste parfaitement immobile et identique au milieu d'un changement perpétuel. De même l'Idée, ou toute espèce d'êtres vivants, reste immuable au milieu du renouvellement incessant de ses individus. Or c'est dans l'Idée, dans l'espèce que la volonté de vivre a ses racines et fait ses manifestations ; et c'est pourquoi elle n'a aucun autre intérêt que la conservation de l'espèce. Les lions par exemple sont les gouttes d'eau de la cataracte ; mais la leonitas, l'Idée, la forme du lion, c'est Tarc-en-ciel immuable (1) ».
Présentement nous ne disons pas que « la volonté de vivre a ses racines dans l'Idée et se manifeste en elle » parce que les phrases de Schopenhauer nous semblent vieillies, obscures, métaphysiques ; mais la science et l'histoire nous enseignent que l'homme est bien peu de chose en face de l'espèce, que la nature se préoccupe de
sur le progrès humain, voir çà et là l'Introduction de mon livre : La coppia criminale, 2e éd., Turin, Bocca, 1897. — Garofalo, dans sa conférence sur UIndividuo e Vorganismo sociale (reproduite en partie dans la Fanfulla délia Domenica du 24 janvier 1897) a exagéré l'influence de l'individu en niant absolument l'influence de la foule. J'admets l'une et l'autre et j'observe que si autrefois, c'est la première qui a été la plus forte, aujourd'hui c'est — évidemment — la seconde qui l'emporte.
{. Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, 1. IV.
l'espèce et non de l'individu et que la politique de son côté — après avoir été entre les mains d'un seul ou d'un petit nombre d'individus — tend à élever à la situation de despote un être collectif : la foule.
Quelques esprits, en voyant l'identité de tendance de la science et de la politique, en tirent le présage, et plus que le présage, la preuve a priori du triomphe futur du socialisme.
Le règne de l'individualisme est fini, disent-ils, le courant sociologique ou socialiste nous entraine ; la collectivité estl'être qui nous attire etauquel nous nous livrons ; le collectivisme est la phase qui nous attend fatalement (1).
Que cette opinion soit fausse ou vraie, il est certain que l'avenir est entre les mains de la collectivité, et nous devrons accepter ce qu'elle voudra nous donner, que le résultat soit bon ou mauvais.
La foule tient entre ses mains inconscientes le sort définitif du monde. Sa part est immense ; mais c'est une part passive. C'est — vis-à-vis du produit qui s'appelle civilisation — la femme dont Famour suscite le travail et la récompense. C'est pour elle que le héros travaille, comme l'homme pour la femme ; mais justement comme la femme elle ne saurait rien produire à elle seule. Sa gloire anonyme est de procréer — toujours à son insu — le génie qui augmentera de quelques lignes la liste de ses richesses.
Aussi devrait-elle avoir comme fonction unique d'ai-