‹ Psychologie des sectesChapitre 15 sur 53 · Voir F Enm^Socialismo e scienza positiva, Rome · texte numérisé non relu

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mer et de servir les hommes d'élite, comme la femme aime et sert son mari, mais, au contraire, la foule n'est ni mère ni épouse, elle n'est que femme, et le plus souvent sa reconnaissance consiste à crucifier les Sauveurs en laissant aux esprits d'autres héros qui naîtront plus tard le soin de leur culte (1).

Jusqu'ici en effet l'œuvre que les foules ont accomplie a été, comme nous le montre l'histoire, une œuvre de destruction. Des organismes peu ou point conscients n'étaient point pour raisonner, mais seulement pour agir et spécialement — comme tous les impulsifs — d'une façon négative. Et les foules ont agi — dans le cours des siècles — à la façon de ces microbes qui décomposent les corps aflaiblis ou les cadavres.

Les barbares — qui ont été les grandes foules de l'antiquité, comme les ouvriers sont les grandes foules de nos jours — n'auraient assurément pas construit l'édifice de la civilisation romaine ; mais quand l'édifice oscilla, les barbares accoururent pour le ruiner et rendre possible la construction d'une civilisation nouvelle avec les restes du vieux colosse. C'est alors qu'apparaît l'œuvre des foules et que pour un instant la philosophie du nombre devient la seule philosophie de l'histoire.

En sera-t-il de même pour notre civilisation ? Nous pouvons le prévoir, mais nous ne pouvons le savoir. Toutefois quand bien même les foules accompliraient leur œuvre destructive, ce ne serait là qu'une phase d'où sor-

J. H. Mazel, La synergie sociale, Paris, Colin, 1896, p. 4.

tirait une société nouvelle qui s'organiserait lentement comme les sociétés anciennes se sont organisées. Les barbares qui ont créé l'empire romain ont fini malgré leur barbarie par créer une civilisation. Ils ont employé — il est vrai — dix siècles à cette œuvre. Mais il faut toujours un temps extrêmement long pour reconstruire ce qui a été renversé en un jour (1).

En attendant que le règne des foules s'établisse, notre période de transition permet d'étudier les futurs démolisseurs de notre civilisation ou tout au moins ses futurs maîtres.

Connaître la psychologie des foules c'est aujourd'hui non seulement un des buts les plus intéressants que puisse se proposer un savant, mais c'est encore ce qui constitue la dernière et suprême raison de l'homme d'Etftt, qui doit, non plus gouverner la foule — la chose serait maintenant trop difficile — mais au moins tâcher à ne pas trop se laisser gouverner par elle.

Quand il y a quelques années, j'avais dans un petit livre qui a eu du succès, étudié les « crimes des foules *, je n'avais pas entrevu, dans l'intuition première, incertaine et fragmentaire que j'avais eue de ce phénomène, toute son étendue. J'avais conçu qu'il y a des caractères communs à toutes les foules, et — comme le naturaliste qui décrirait les caractères communs à toute une famille avant de s'occuper des caractères particuliers qui

1 . Voir Gustave Le Bon, La psychologie des foules dans la Revue scientifique, 6 avril 1893.

permettent de distinguer les genres et les espèces — j'avais tenté de fixer les idées fondamentales de la psychologie de cet agrégat humain varié et hétérogène, avant de remonter à l'analyse des diverses formes où il se peut présenter.

Il y avait du vague et peu de précision dans cette étude ; mais alors on ne pouvait prétendre ni à mieux ni à plus. La science de la psychologie collective naissait à peine, et à leur naissance toutes les sciences ne peuvent donner que les idées générales et synthétiques de la nouvelle tendance. Le travail d'analyse, de division et de distinction vient ensuite : ce qui se présente avant tout c'est le canevas qui forme la matière première et qui marque les limites de l'entreprise ; ensuite il est possible — et facile — d'exécuter les broderies.

Aujourd'hui, grâce surtout à ceux qui depuis moi se sont occupés de ce thème si intéressant (1), le moment

1. Je ne connais que trois auteurs qui se soient occupés de la foule et, en général, delà psychologie collective ; Fournial, dans un opus- .

cule (Lyon, Storck, 1893), qui est une vraie piraterie littéraire ; — V / Tarde, dans un article publié dans la Revue philosophique, dans le ^ Rapport au troisième Congrès d'anthropologie criminelle à Bruxelles, en deux études : Les crimes des foules et Foules et sectes au point de vue criminel, reproduits dans Essais et mélanges sociologiques, et dans une lettre à moi adressée et publiée dans la Critica sociale, novembre 189i ; Le Bon, en deux longs articles : La psychologie des foules, publiés dans la Revue scientifique (6 et 20 avril 1895) et réunis en un livre : Psychologie des foules, Alcan, 1895, qui est aussi, en grande partie, une habile restauration de mon volume. Tout par hasard, E.. Melchior de Vogue a fait allusion à la psychologie collective, dans l'article intitulé : Exploratons parlementaires. Revue des Deux-Mondes, l«f février 1894.

où la psychologie collective peut sortir des notions vagues où elle s'était renfermée jusqu'ici, et où la foule — étudiée jusqu'ici comme une réunion quelconque d'individus — - peut être classée suivant les éléments qui la composent, suivant le mode de sa composition, suivant les buts conscients ou inconscients qui la déterminent.

Si vous voulez savoir comment sont nés et comment naissent les groupes sociaux, il vous suffira d'observer les phénomènes de réunion les plus simples qui vous tomberont sous les yeux tous les jours ^et qui justement pour être si fréquents et si communs, n'éveillent pas votre attention. C'est en effet un des phénomènes les plus curieux qu'on puisse remarquer : ce qui est près de nous et qui serait par conséquent extrêmement facile à étudier, nous est souvent moins connu que ce qui est éloigné, rare et extraordinaire. « Il se produit dans la science, écrivait Ihering, ce qui arrive tous les jours dans la vie : nous passons sans faire attention devant des faits communs, et si quelqu'un attire nos regards sur eux, nous ne parvenons plus à comprendre notre aveuglement antérieur (1) ».

Des passants dans une rue, des paysans sur une place de foire, des voyageurs dans un train de chemin de fer, tout cela constitue de simples groupements physiques, auxquels nous ne donnerons certes point le nom de foule et encore moins celui d'association. Ils portent toutefois

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