Milne Edwards dans Darwin,* Origine délie specie
3. Le Bon, dans son travail déjà cité et auquel je ferai encore allusion par la suite, répète presque toutes les observations que j'ai faites sur la psycho physiologie de la foule, sans en indiquer la source. Cela me fait plaisir, parce que, quand on prend les idées des autres pour se les approprier, cela veut dire qu'on les trouve justes. On ne prend que ce qui plait. Et Cabanis disait (Œuvres complètes, Paris, 1824, p. 18) : « quand quelqu'un s'approprie nos idées sans nous citer, c'est le genre d'éloges le moins suspect qu'on puisse désirer ».
£° Non anonymes (assemblées parlementaires, par exemple).
B. Foules homogènes
V Sectes (politiques, religieuses, etc.) ;
2° Castes (militaires, sacerdotales, etc.) ;
3° Classes (bourgeoises, ouvrières, etc.).
Cette classification prête par bien des raisons le flanc à la critique.
Et avant tout on peut observer que le nom de foule donné à un groupement humain quelconque est impropre. Et au point de vue grammatical cette opinion me parait irréfragable. Tarde distinguait avec plus d'exactitude les foules, les associations et les corporations (1).
Mais nous conservons le terme générique de foule, parce qu'il indique le premier stade du groupe social, celui qui est la source de tous les autres et parce qu'avec ses distinctions successives, il n'est pas possible qu'il prête à l'équivoque .
En second lieu on ne comprend pas bien pourquoi Le Bon fait de la secte une foule homogène quand il classe les assemblées parlementaires parmi les foules hétérogènes. Les membres dune secte sont généralement bien plus différents les uns des autres par la naissance, l'éducation, la profession, le milieu, que ne le sont en général les membres d'une assemblée politique.
Mais à quoi bon se perdre dans la critique si facile d'une classification faite plutôt pour la commodité que pour définir véritablement les diverses espèces de grou-
i t Tarde, Foules et sectes au point de vue criminel^ dans la Revue des Deux-Mondes t i* r décembre 1893.
pes sociaux. En sociologie et dans la psychologie collective il ne peut y avoir de classifications précises et absolues; Les nuances sont infinies et il faut se contenter de les indiquer, sans vouloir les faire rentrer dans une classification rigoureuse.
En laissant de côté ces critiques et en négligeant l'analyse des foules hétérogènes que nous avons faite ailleurs (1), voyons à fixer les caractères principaux des trois grandes catégories de foules homogènes : les classes, les castes, les sectes.
La foule hétérogène se compose de tout le monde, de gens comme vous, comme moi, comme la première personne qui passe dans la rue. Le hasard réunit physiquement ces individus, Y occasion les réunit psychologiquement ; ils ne se connaissent point et, passé le moment où ils se trouvent ensemble, ils ne se retrouveront peut-être jamais plus. C'est le météore psychologique, si j'ose ainsi parler : tout ce qu'il y a de plus imprévu, de plus éphémère, de plus transitoire.
Sur cette base accidentelle et fortuite se dressent çà et là d'autres foules, toujours hétérogènes, mais qui ont un certain caractère de stabilité ou du moins de périodicité. Les spectateurs dans un théâtre, les membres d'un club, d'un salon littéraire ou mondain, constituent aussi une foule, mais une foule différente de celle de la rue. Ils se connaissent un peu, ils ont, sinon un but, du moins une habitude commune. Ce sont encore des foules anonymes, comme les appellerait Le Bon, parce
i. Voir mon volume, La foule criminelle, Paris, Alcan, 1892.
qu'il n'y a pas en elles l'étincelle de l'organisation. Mais elles sont moins hétérogènes que les autres.
Allons plus loin. Nous trouverons des foules encore hétérogènes, mais non plus anonymes, les jurys par exemple, et les assemblées. Ces petites foules connaissent un sentiment nouveau, inconnu aux foules anonymes : celui de la responsabilité qui peut donner parfois à leurs actions une orientation différente. Puis les foules parlementaires se distinguent des autres, parce que, — comme l'observait Tarde avec sa pénétration habituelle, — ce sont des foules doubles : elles entretiennent en effet une majorité combattue par une ou plusieurs minorités, ce qui préserve en bien des cas du danger le plus menaçant que présentent les foules, l'unanimité.
Avançons encore. Nous arrivons aux foules non seulement non anonymes mais homogènes.
Le premier type de ces foules c'est la secte. On y trouve encore des individus différents par la naissance, par l'éducation, par la profession, par le milieu, mais réunis et je dirai volontiers cimentés par un lien extrêmement solide : une foi, un idéal commun. La foi — religieuse, scientifique ou politique — crée rapidement une communion de sentiments capable de donner à qui la possède une grande homogénéité et une grande puissance. Nous savons ce que sont devenus les Barbares sous l'influence du Christianisme, et les Arabes transformés en secte par Mahomet. On peut supposer ce que deviendront sous peu — grâce à leur organisation en secte — les socialistes actuels (1).