G. Le Bon, op. cit., p
Mais pour communiquer la foi il faut l'avoir. Les apôtres qui ont soulevé l'âme des foules, Pierre l'Ermite, Luther, Savonarole, les héros de la Révolution française, Garibaldi, Mazzini n'ont exercé une fascination qu'après avoir subi eux-mêmes la fascination d'une idée. C'est alors seulement, qu'ils ont pu créer la foi, cette puissance formidable qui asservit l'homme à son rêve. Eh bien ! ce sentiment de la foi qui se communique par suggestion, c'est le pairimoine exclusif des meneurs, c'est-à-dire des chefs qui surgissent par génération spontanée grâce à leur prestige — don de la nature.
Les chefs légitimes des groupes sociaux stables ne l'ont pas généralement. Us dirigent et commandent parce qu'ils ont été nommés ou élus au poste qu'ils occupent; mais ils ne sont pas animés, il ne sont pas^ossédés par un démon intérieur qui serait la raison de leur autorité et le secret de leur force. On les suit, on leur obéit par habitude, par peur, par sentiment du devoir ou par persuasion. Ils ont en somme autour d'eux un peuple qui répond et qui s'adapte consciemment à leur volonté, ils n'ont pas autour d'eux un peuple hypnotisé qui se jette aveuglement et tête baissée où le meneur le veut jeter (lj.
i. Pour preuve de cette assertion — qui aussi bien me semble évidente par elle-même, — il suffit de faire remarquer que dans l'histoire, les grands fascinateurs qui entraînèrent les foules sur leurs pas, furent, en grande partie, des chefs non légitimes, c'est-à-dire des personnes qui n'eurent pas le pouvoir par hérédité ou par procuration légale, mais qui surent se le conquérir par leur énergie personnelle. Les exceptions — car il y en a indubitablement — à cette règle ne font que la confirmer. Pour prendre un exemple chez nous, Victor- Emmanuel, roi légitime, fascinait la multitude, et on pouvait, psycho-
Et cela non seulement par une raison intrinsèque et personnelle, mais aussi par une raison collective.
Le milieu sur lequel agit le meneur est bien différent de celui sur lequel agit, en général, le chef d'une association légitime.
Les membres d'une association légitime sont souvent dispersés ; les membres d'une secte ou d'une foules ont presque toujours réunis ; et il est inutile que je reproduise ici les preuves mises en avant ailleurs pour démontrer que la suggestion est plus rapide et plus intense sur les individus réunis par un contact immédiat que sur les individus dispersés ou éloignés (1).
En second lieu, les membres d'une association stable et légitime sont plus cultivés, et surtout plus calmes, plus posés, plus réfléchis que les membres d'une secte ou d'une foule. La fascination personnelle a donc moins de prise sur eux ; chez eux les centres d'inhibition sont plus actifs ; la raison guide et réfrène le sentiment et l'adhésion immédiate et complète à un homme est rare et difficile, ainsi que l'enthousiasme pour une phrase, le fanatisme pour une idée.
En troisième lieu, le chef d'une association ou d'une corporation n'agit que sur ceux qui font partie de ces groupes, et il sait plus ou moins qui ils sont. Le chef de
logiquement, le définir un meneur ; mais son prestige venait d'une foi, d'un enthousiasme, d'un idéal, qui étaient étrangers à sa qualité de roi et qui justement, pour cette raison, le faisaient aimer du peuple comme un père, comme un héros. Bref, sa popularité et sa gloire dépendaient du fait qu'il était quelque chose de plus et de mieux que ce que sont les rois d'ordinaire.