Voir La foule criminelle, Paris, 1892, Alcan
secte, au contraire, ouïe meneur d'une foule agit sur un public beaucoup plus vaste et plus indéterminé, il attire à lui les disciples en puissance qui sont épars çà et là ; il réunit et crée, en un mot, son peuple, et le crée en attirant à lui tous les faibles, tous les impressionnables, tous ceux — et ils sont légion — qui errent par le monde comme des papillons à la recherche d'une lumière autour de laquelle ils puissent voler et qui parfois les brûle.
Il y a donc deux ordres de facteurs qui expliquent pourquoi un meneur a sur ceux qui l'entourent une influence supérieure à celle du chef légitime d'une association ou d'une corporation : d'abord sa foi énergique et active ; et Mazzini disait que « la véritable énergie est un magnétisme sur la foule » (1) ; en second lieu, la faiblesse de volonté de ceux qui composent le milieu sur lequel il agit.
Ce sont là, d'ailleurs, énergie d'un côté et faiblesse de l'autre, les facteurs de toutes les associations et plus ils sont exagérés et, pour ainsi dire, exaspérés, plus le noyau humain formé est solide, uniforme et puissant.
L'idéal de toute association c'est l'unisson, c'est-à-dire la formation d'un seul corps et d'une seule âme, pour employer la phrase classique, avec deux ou plusieurs corps, deux ou plusieurs âmes.
Eh bien ! l'unisson ne s'acquiert que par la domination d'une partie et la subordination de l'autre. Regardez toutes les formes d'associations — depuis celle à
\. Ecrits de G. Mazzini, vol. I, p. 62. Lettera di un italiano a Carlo Alberto di Savoja.
deux jusqu'à celle à cent ou mille, depuis les formes normales jusqu'aux formes pathologiques — dans l'amour, dans le suicide, dans la folie, dans la criminalité — le phénomène est toujours identique.
Dans l'union de deux amants il y en a toujours un qui dépend psychologiquement de l'autre. C'est une observation vulgaire que deux personnes sympathisent quand elles se ressemblent beaucoup par quelques-uns des traits fondamentaux du caractère tout en ayant des qualités et des défauts différents. Deux caractères de même trempe ne pourraient s'unir — ils se briseraient. Pour que deux roues d'engrenage tournent ensemble régulièrement, il faut que la dent de l'une donne dans le creux de l'autre ; « pour donner naissance à une passion ou même à une sympathie, il convient, dit Schopenhauer (1) qu'il se produise un phénomène que Ion ne peut exprimer que par une métaphore empruntée à la chimie : les deux individualités doivent se neutraliser réciproquement comme un acide et une base se combinent pour former un sel neutre. Et le bon sens a senti cette vérité en créant le proverbe : les contraires s'aiment. Ils s'aiment parce que — je le crois — l'amour n'est au fond que le désir de se complétr physiologiquement et psychologiquement, et deux individus se complètent justement quand l'un a ce qui manque à l'autre. Cela posé, et en admettant que les contraires s'aiment, il en résulte évidemment que l'un doit conserver un certain empire moral sur l'autre. Si en effet quelques côtés du tempéra-
1. Schopenhauer. Il mondo corne volontà e corne rappresentazione, livre III, p. 298, éd. ital. Dumolard, 1888.
ment, de l'esprit et du cœur sont différents, les fonctions psychiques et intellectuelles seront nécessairement diverses, qu'ils accompliront tous les deux en visant pourtant à une fin identique ; l'un aura la volonté, l'autre l'exécution ; l'un sera la tête, l'autre le bras (1).
Dans le suicide à deux nous assistons au même fait : nous avons l'individu plus intelligent qui exerce son influence sur l'autre pour le décidera mourir, une volonté bien déterminée qui subjugue une volonté plus faible, une main qui exécute, pendant que la pensée commande (2).
Dans la folie à deux le phénomène ne change point. Legrain écrit : « C'est dans la prédisposition à délivrer d'une part, et dans la faiblesse intellectuelle qui l'accompagne d'autre part, qu'il faut chercher la véritable explication de la folie à deux (3).
De même dans le crime à deux c'est le criminel-né qui s'impose et hypnotise le complice (4).
Elevez-vous maintenant de ces cas simples aux cas complexes : passez du suicide à deux, de la folie à deux,
1. Voira ce propos, J. Rambosson, Phénomènes nerveux* intellectuels et moraux, leur transmission par contagion, Paris, Firmin-Didot, 1883.
2. Voir mon étude : Uevoluzione del suicidio alV omicidio net drammi d'amore, Turin, Bocca, 1891.
3. Legrain, Du délire chez les dégénérés, Paris, 1896, p. 173.
4. Je n'apporte pas de preuves pour soutenir les idées que j'avance, parce que j'ai donné assez de ces preuves dans mon volume : Le crime à deux et que j'en ai donné encore plus dans la deuxième édition italienne de la Coppia criminale, Turin, Bocca, 1897, j'y renvoie le lecteur.
du crime à deux, aux suicides, aux folies épidémiques, aux associations de malfaiteurs ; passez de la suggestion exercée par un maître sur son élève, à celle d'un chef de secte sur ses affiliés, vous retrouverez toujours — sur une plus grande échelle — la loi identique ; c'est-à-dire que dans toute association vous retrouverez deux forces, Tune active et Ta utre passive (1).
Et ici je me permets de rapporter une page de Gabriel Tardequi servira àillustrermonidéeetquilui donne d'ailleurs son approbation pleine d'autorité : « Une idée se fait toujours ses hommes comme un ovule fécondé se fait son corps. Elle enfonce, elle étend peu à peu ses racines dans le terrain qui lui a été préparé. Du premier qui Fa conçue, elle passe, par impressionabilité imitative, dans un seul catéchumène d'abord, puis dans deux dans trois, dans dix, dans cent, dans mille.
La première phase de cette embryogénie est l'association à deux : c'est là le fait élémentaire qu'il convient de bien étudier, car toutes les phases suivantes n'en sont que la répétition. M. Sighele a consacré un volume (2) à démontrer que, dans toute association à deux, conjugale, amoureuse, amicale, criminelle, il y a tou-
1. Nordau écrit {op. cit., vol. I, p. 60) : « La base commune, organique de toutes les formes différentes d'association, folie à deux, association entre gens nerveux, fondation d'écoles esthétiques, formation de sectes, est déterminée dans la partie active — c'est-à-dire quant aux chefs et aux initiateurs — par la prédominance des idées fortes ; et, dans la partie passive, c'est-à-dire quant aux adhérents, aux jeunes, par la faiblesse de volonté et une sensibilité excessivement facile à suggestionner.