‹ Psychologie des sectesChapitre 30 sur 53 · Le crime à deux, Lyon, Storck · texte numérisé non relu

Le crime à deux, Lyon, Storck

jours un associé qui suggestionne l'autre et le frappe à son empreinte. Et il est bon que cette démonstration ait été faite, si superflue qu'elle puisse paraître. Cela est très certain : gare au ménage où il n'y a ni meneur ni mené ; le divorce n'y est pas loin. Dans tous les couples, quels qu'ils soient, se retrouve plus ou moins apparente ou eff&cée, la distinction du suggestionneur et du suggestionné. Mais à mesure que l'association s'accroît par l'adjonction de néophytes successifs, cette distinction ne cessé pas de se produire : ce pluriel, au fond, n'est jamais qu'un grand duel, et, si nombreuse que soit une corporation ou une foule, elle est une sorte de couple aussi, où tantôt chacun est suggestionné par l'ensemble de tous les autres — suggestionneur collectif y compris le meneur dominant — tantôt le groupe entier par celui-ci » (1).

Hcsumons-nous.

Nous avons dit que dans toute association il doit y avoir et il y a quelqu'un qui commande et quelqu'un qui obéit ; nous avons ajouté qu'une association quelconque est d'autant plus forte que le commandement est plus énergique et l'obéissance plus aveugle ; nous avons démontré que, pour des raisons personnelles et collectives dans des groupes instables et illégitimes — une foule, une secte par exemple — le commandement est

KG. Tarde, Essais et mélanges sociologiques ; Lyon, Storck, OMS, p. 46.

plus énergique et l'obéissance plus aveugle que dans un groupe stable et légitime quelconque.

Nous pouvons donc affirmer que la foule et la secte sont les associations humaines les plus fortes dans ce sens que l'uniformité et l'unisson sont pour elles la règle, et qu'elles ne connaissent point la discussion, qualité des esprits indépendants, et la rébellion, conséquence qu'en tirent les agités.

Il est inutile d'employer beaucoup de mots pour démontrer la vérité de ce que nous venons de dire. « Une foule ou une secte — disait Tarde — n'a pas d'autre idée que celle qu'on lui suggère » (1).

La foule est une proie facile pour qui sait s'en rendre maître : qu'on crie vive ou à bas ! — qu'on hurle : allons tuerTitius, l'ennemi du peuple, ou: allons sauver Caïus, l'ami des pauvres — qu'on veuille un crime ou un acte d'héroïsme — la foule fera ceci ou cela, suivant le moment, suivant sa prédisposition ; mais elle agira toute d'un seul coup, d'un de ces élans passionnels qui font ressembler sa psychologie à l'éclat d'une traînée de poudre dont on aurait allumé la mèche. — Il n'y a pas de contradiction ; il n'y a pas de discorde possible ; s'il y en a, on l'annihile ; et les mille bouches ne font entendre qu'un seul hurlement, et les mille corps n'ont qu'une seule âme : l'âme de la foule. Cet unisson psychologique constitue la force invincible de la foule, et donne à ses actes l'horreur tragique de l'irréparable.

Dans la secte c'est le phénomène identique qui se pro-

Page 1