‹ Psychologie des sectesChapitre 32 sur 53 · LA MORALE PRIVÉE ET LA MORALE SECTAIRE · texte numérisé non relu

LA MORALE PRIVÉE ET LA MORALE SECTAIRE

La morale ne peut être unique :

I. — Les différentes formes de la morale. La morale de l'amitié et la morale de la haine. Une page de Herbert Spencer.

IL — La morale privée et les nombreuses autres morales. La morale familiale, sectaire, régionale, patriotique. Le pourquoi de leurs différences. La loi de conservation des groupes sociaux.

III. — La morale sectaire et la morale politique. Hommes honnêtes dans la vie privée, malhonnêtes dans la politique. Les mensonges de Ferry et de Bismark. Les escroqueries de Floquet. Les Panamistes. Les anarchistes. Loi qui explique l'antinomie entre la morale privée et la morale sectaire. Le crime patriotique et le crime sectaire. Leurs analogies.

IV. — Autres causes du manque d'équilibre entre la morale privée et la morale politique. Psychologie du sectaire et de l'homme politique.

On n'a plus à présent que du dédain pour l'opinion ■des spiritualistes qui veulent que la loi morale soit identique et doive être identique en tous temps et en tous lieux. L'histoire nous a appris que force actions considérées il y a quelques siècles comme des crimes sont ■devenues parfaitement licites de nos jours, ou réciproquement, et personne ne se hasarde plus à nier qu'il y a actuellement différentes morales suivant les différents degrés de longitude et de latitude, et que par conséquent il y a une morale du passé et une morale du présent, et il y a de même une morale du pôle et une morale de Téquateur.

Si cependant ce préjugé spiritualiste s est évanoui, il ne faut pas croire pour cela que toutes les erreurs en ce qui touche la morale soient détruites.

La plupart admettent que la morale varie dans le temps «t dans l'espace, mais ils n'admettent point qu'elle puisse varier chez un même individu. Le public croit encore que si les hommes ont au gré du milieu où ils vivent, des morales différentes, un homme donné ne peut avoir qu'une morale.

Cherchons à dissiper encore cette illusion.

Il y a quelques années, un député à qui on demandait

son avis sur le divorce répondit : comme homme je suis pour le divorce, comme député non.

Cette anecdote qui semble peu sérieuse a en vérité une signification profonde. Elle marque une contradiction des phis vives, des plus criantes et néanmoins des plus nécessaires de la vie sociale.

À part les ignorants, les naïfs, ou les Jésuites, je ne crois pas qu'il puisse y avoir quelqu'un pour soutenir que la seconde doive être unique.

Il y a et il doit y avoir beaucoup de morales dans un même individu, et l'homme obéit à Tune ou à l'autre, suivant qu'il parle ou agit comme citoyen, comme député, comme membre d'une classe, d'une nation, d'un parti politique ou scientifique.

Chacun de vous connaît sans doute bien des hommes d'élite qui n'ont aucune honte de vous faire des aveu* comme ceux-ci: Moi, personnellement, je suis athée et pour le moins positiviste ; mais en tant que conseiller municipal, je trouve bien que l'on enseigne à l'école 1$ religion catholique ; ou encore : moi, entant que citoyen je crois qu'on devrait laisser sa liberté et son indépendance à l'opinion publique ; mais, comme ministre de l'intérieur, je croirais d'une maladresse impardonnable de ne pas payer des journaux pour soutenir le gouvernement ; ou encore : moi, comme homme privé, jq méprise un tel, mais, comme homme politique, je dois le defondre et grand Dieu !... voter pour lui: il est de mon parti (1).

1, Si nous voulions donner des preuves de ce dédoublement de la morale* suivant que l'homme agit comme individu ou comme faisant

Et Goethe disait : Comme poète je suis polythéiste, comme naturaliste je suis panthéiste, comme être moral je suis déiste, et j'ai besoin de toutes ces formes pour exprimer mon sentiment.

Peut-être tout homme imite-t-il, sans le savoir et non point seulement en ce qui concerne la religion, le poète et le savant allemand, et a- t-il besoin de bien des morales pour expliquer toutes ses facultés.

Aussi bien, tout considéré, notre monde entier n'est qu'un tissu de contradictions. A côté d'un millier de prêtres qui doivent enseigner le pardon des injures on voit s'aligner des armées nombreuses, maintenues exprès pour venger par la force la moindre offense d'Etat à Etat.

En Angleterre un des chefs les plus illustres de l'Eglise, le docteur, Moorhouse peut, sans encourir la repro* bation ni des laïques ni des ecclésiastiques, se faire l'avocat d'un système d'éducation physique et morale destiné à préparer les Anglais à la guerre et exprimer le vœu « de les rendre semblables au renard qui, poursuivi par les chiens, meurt en les mordant. »

Le même orateur peut, au milieu des applaudissements, proclamer « que ce sont là les qualités morales qu'il faut encourager et développer dans le peuple et

partie d'un groupe, nous n'en finirions pas de sitôt. — Sim^on Lucb raconte, dans son Histoire de Du Guesclin, que « les Grandes Compagnies du Moyen-Age, durant la guerre de Cent ans, professaient un • athéisme collectif et ensemble ces guerriers buvaient dans les calices sacrés, yolés et profanés : individuellement ils étaient dévots et superstitieux. »

que à son avis, la grâce divine, en descendant dans les cœurs, les rendra victorieux ». Et sur cette terre toute couverte d'églises et de chapelles chrétiennes, le sentiment populaire est en complète harmonie avec l'exhortation de l'évêque de Manchester. Le peuple lit avec un intérêt passionné les comptes rendus des parties de football qui donnent lieu à un accident mortel en moyenne par semaine ; il se précipite en foule sur les journaux qui racontent les assauts brutaux de boxe avec des milliers de détails, tout en consacrant quelques lignes à peine au travaux d'un congrès de paix ; enfin il accorde toute sa faveur et toute sa sympathie aux revues illustrées où la moitié au moins des gravures représente des crimes, des désastres, en un mot des spectacles qui montrent la destruction violente de la vie humaine (1).

En France, nous assistons à une antinomie encore plus évidente entre la morale de l'amitié, théoriquement adoptée, et la morale de la haine qui est pratiquée de fait. Ce n'est certainement pas en vue d'un but philanthropique que les Français subissent le poids énorme de leur budget militaire, mais bien pour reprendre par la force les territoires qui leur ont été enlevés en punition de leur humeur trop agressive.

La situation est identique dans l'Allemagne protestante, la patrie de Luther et la terre classique de la théologie chrétienne.

Dans l'ordre du jour qu'il adressa à ses soldats en montant sur le trône, l'empereur disait « que c'était la

t. Herbert Speiscer, La morale des différents peuples, Paris, Guillaumin, 1893, p. 20, 21.

volonté de Dieu qui le mettait à la tête de l'armée » et il finissait en faisant le « serment de se souvenir toujours que le regard de ses ancêtres le suivait du haut des cieux, et qu'un jour il devrait leur rendre compte de sa gloire et de l'honneur de son armée. » Pour faire pendant à ce serment, payen par la pensée et par la forme, Guillaume II faisait, il n'y a pas bien longtemps, un éloge du duel, éloge suivi immédiatement de la célébration de l'office divin à bord du yacht impérial 1

Que dire de l'Italie ?

Il y a quelque temps, quand le sort des armes nous fut favorable en Afrique, un frère plein de bonté et de générosité fut le premier à rendre grâce à Dieu parce que la victoire nous avait souri et que beaucoup d'indigènes étaient tombés sous le fer ou le plomb italiens. Et maintenant ils ne manquent pas, ceux qui tirent du désastre national, une seule conséquence, le désir d'une vengeance féroce.

Devant ces faits, on en viendrait à se demander : mais quelle religion proclam e-t-on au nom de la civilisation? Celle de l'amitié ou celle de la haine ?

L'une et l'autre, par malheur : la religion de l'amour doit servir seulement pour les rapports entre les individus d'une même nation : avec les étrangers c'est la religion de la haine qu'on doit suivre.

C'est la morale sauvage qui se dresse, qui loue l'assassinat et le vol dont a été victime le membre d'une tribu étrangère et qui les punit, au contraire, comme des crimes si c'est un membre de la même tribu qui en a souffert. C'est la conception du patriotisme qui marque

des frontières à des sentiments moraux qui n'endevraient pas avoir et qui fait varier le caractère d'une seule et morne action, suivant qu'elle est commise au-deçà ou au-delà d'une frontière donnée. Herbert Spencer a écrit : « Si, au lieu du code nominal de l'humanité, nous consultons le code effectif de l'humanité, nous voyons que la plupart du temps ce sont les vertus guerrières qui occupent le premier rang. Parle-t-on d'un officier mort dans une guerre injuste et criminelle ? Il a péri, dua-t-on, de la mort d'un homme d'honneur ! Chez les bourgeois comme chez les soldats, on sent régner l'approbation tacite du brigandage politique qui se répand sur toute la surface du globe, et cependant personne ne proteste contre certains massacres qu'on appelle par euphémisme « châtiments » ou « malheurs » (1).

De telles paroles, écrites il y a cinq ans, sont d'une triste actualité et devraient être méditées.

Il est par trop vrai que nous approuvons sans réserve un brigandage politique quelconque et que la. mort qui nous semble la plus glorieuse est la mort sur le champ de bataille, quand bien même la bataille serait l'épisode d'une conquête criminelle ; et il est pourtant trop vrai que personne ne proteste efficacement ni contre les massacres politiques, comme ceux des Arméniens, parce que la politique suggère dans son égoïsme de ne pas s'en occuper, ni contre les massacres d'ouvriers qui ont lieu" souvent dans les mines et qu'on appelle* des catastrophes parce que la cause en est accidentelle, ce»

I'. Op. cit. y p. 15.

pendant qu'une société qui devait être digne du nom de société civilisée devrait chercher et pourrait tâcher à les fendre beaucoup moins fréquents' (1).

On doit probablement attribuer toutes ces contradictions non seulement à la résurrection de la morale sauvage et à la conception du patriotisme, mais aussi aune raison plus lointaine, plus profonde, plus intime.

Il arrive pour les idées morales ce qui arrive pour une, pierre jetée dans un lac : le seul choc de l'eau et de l'objet produit des ondes qui vont toujours s'agrandissant et s'élargissant de plus en plus depuis l'endroit où la pierre est tombée jusqu'au rivage. C'est ainsi que la> même idée morale grandit et s'élargit au point qu'on ne peut plus la reconnaître quand on l'applique non plus au cercle restreint des individus pris en eux-mêmes,, mais aux sphères plus vastes de l'individu considéré par rapport à la famille, au parti, à la caste, à la nation.

Il y a, en effet, la morale privée, rigide, absolue, inflexible; et il y a les nombreuses morales sociales, toujours plus souples et plus malléables au fur et à me-

i . Letourneau a écrit: «poignarder un homme, lui prendre la bourse, ou en empoisonner un grand nombre dans les usines..... ce sont là des actes parfaitement comparables. » Cette affirmation est évidemment paradoxale. Toutefois, il est certain que bien des catastrophes dans les mines, où en un instant il y a des centaines de vies humaines perdues, sont dues à l'inertie et à la négligence de ceux qui devraient surveiller les mines, et il est triste de constater que tout le monde est ébranlé et exalte comme des héros les victimes d'une bataille, tandis que bien peu de gens plaignent ces obscurs héros du travail. * .

titf PSYCHOLOGIE DES SECTES

sure que la société à laquelle où les applique est plu* vaste.

Voyez : la morale privée recommande de ne pas voler et le précepte est catégorique, sans exceptions. Mais la morale familiale apparaît et le code la sanctionne en établissant qu'on ne condamnera pas l'enfant qui aura volé son père. Cet acte sera un péché, mais ce ne sera pas un délit aux yeux de la loi.

Puis vient la morale politique : elle proclame que la conquête des terres étrangères, qui n'est autre chose qu'un vol collectif à main armée, est un titre de gloire cl non une action blâmable pour son auteur.

La petite onde s'est tellement élargie qu'on ne la reconnaît plus du tout.

Il en est tout de même pour l'homicide : la morale privée vous crie de ne pas tuer et la morale politique exalte comme une action pleine de courage l'homicide en temps de guerre, et fait parfois un héros d'un assassin sectaire.

11 en est encore ainsi pour le mensonge : dans la vie privée on n'a que du mépris pour la tromperie; en politique les équivoques, la duplicité, tous les moyens d'altérer la vérité font partie de la science du diplomate.

@ Si la peinture, écrivait Priezac (avec sincérité ou d'une façon ironique, je ne sais trop), n'est jamais tant prisée que quand elle trompe la vue par ses ombres, ses faux jours, qui peut trouver étrange que la politique, c'esl-à-dire la maîtresse des arts, admette des sopbismes pour une fin plus noble et plus universelle ? (1) » I, Priezac, Discours sur la politique d'Aristofa.

PSYCHOLOGIE DES SECTES Ui<

Nous nous trouvons donc en présence de morales distinctes que le même homme peut- — ou doit — pratiquer, suivant le milieu où ses actions se déroulent.

Pourquoi ces morales diverses ?

La raison en est, à mon avis, dans la loi de conservation qui domine nécessairement tous les organismes. Tout organisme a, pour vivre, besoin de deux séries d'actions : Tune de coopération à l'intérieur, et l'autre de défense à l'extérieur.

Dans l'organisme homme, par exemple, tous les organes accomplissent, à l'effet de maintenir la vie, une série d'actes de coopération entre eux et une série d'actes de défense contre le milieu extérieur.

De même les tribus sauvages, ce premier organisme social, ont deux séries de sentiments et d'idées appropriées à deux modes différents d'activité : à l'extérieur, c'est-à-dire pour les tribus étrangères, c'est l'antagonisme qui règne ; à l'intérieur, c'est-à-dire entre les membres de la même tribu, c'est l'amitié qui règne (1).

De là, et nous l'avons déjà indiqué, dérivent deux codes de morale, nécessaires l'un et l'autre. Si en effet la tribu ne trouvait pas légitime l'homicide, le pillage, la guerre contre les étrangers, elle disparaîtrait en peu de temps, détruite par les ennemis : si, au contraire, elle

1. « Tandis que pour la défense des sociétés dans leurs luttes entre elles, des actes injustes de toutes sortes ont été nécessaires et ont acquis dans l'esprit des hommes la sanction qu'implique l'épi thè te de « légitimes », ces actions injustes n'avaient aucun rôle à remplir dans le sein même de chaque société : au contraire, on y sentait le besoin d'action d'un genre opposé ». — Spencer, La morale des différents peuples 9 ch. I, p. 15.

permettait entre ses propres membres des actes identiques, elle ne ferait que se suicider lentement.

Les sociétés civilisées ont hérité, en les transformant, de ces deux codes de morale, dont l'un vaut pour les rapports intérieurs entre les citoyens d'un Etat, et l'autre pour les rapports extérieurs.

Thucydide raconte que les Athéniens disaient des Spartiates : « Les Lacédémoniens, entre eux et en ce qui concerne les mœurs nationales, se guident en général d'après la vertu ; mais leur politique extérieure a un tout autre caractère ; il n'est pas d'hommes qui confondent plus habilement Fagréable et l'honnête, l'utile et le juste » (1).«

Et puisque l'objet de la civilisation est non seulement» dé transformer, mais encore de compliquer, nous voyons aujourd'hui se multiplier ce dualisme initial entre la morale interne et la morale externe. Solidarité familiale, esprit de parti, régionalisme, patriotisme, tels sont les • noms indiquant les degrés par où passe, en se transformant et en s'élargissant comme l'onde du lac, la morale privée unique et rigide.

Et tous ces noms, s'ils montrent l'existence d'une morale diverse, montrent eu même temps que cette diversité est due à l'instinct dé conservation de la famille ou du parti ou de la région ou de la patrie. Ai-je besoin de donner des preuves pour démontrer la vérité de cette affirmation? On défend père, mère, femme, frères, alors , même qu'ils ne le mériteraient pas, on va même jusqu'à commettre des crimes pour les défendre, et tout cela nous semble légitime et juste.

Page 1