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Guerre du Péloponèse, 1. V, p

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Pourquoi ? Parce que dans notre esprit l'instinct de conservation de la famille est profondément enraciné, quoique nous en ayons peut-être à peine conscience. La famille nous apparaît comme un organisme à part, et nous sentons que les deux morales auxquelles j'ai fait allusion, contenues en de certaines limites, sont nécessaires. En effet, si chacun de nous était le premier à accuser ou~à abandonner ses parents, la famille se dissoudrait. Et de là l'œuvre de conservation qu'accomplit la morale familiale que nous appelons morale externe.

Pour la même raison et aussi par les mêmes moyens qui ne sont pas toujours très honnêtes par rapport à la morale absolue, on défend une personne de son propre parti, que ce parti soit politique, artistique ou scientifique.

Les partis ne seraient plus assez compacts ni cohérents pour aller de l'avant, si leurs affiliés n'étaient, pour ainsi dire, les avocats-nés de leurs coreligionnaires. 11 faut abdiquer un peu de sa personnalité, c'est-à-dire de ses sentiments et de ses pensées, si Ton veut que le parti, l'organisme collectif, vive et remporte la victoire. Les luttes politiques n'ont été fécondes que par l'esprit de conservation qui guidait les membres de chaque parti : si cette discipline avait manqué, que de victoires éclatantes de la liberté ne seraient venues que plus tard ! D'autre part, il ne faut pas oublier qu'on exagère cette morale externe du parti et qu'on va trop loin dans la défense de ses amis politiques. Qui ne se rappelle, dans les scandales récents des Panamas français et italien, les tentatives faites dans le Parlement et en dehors pour sau-

ver l'un ou l'autre des hommes compromis, tentatives qui ont souvent réussi pour le déshonneur de la morale ?

Ce qui a lieu pour la famille et pour le parti a lieu pour la région et pour la patrie.

Faut-il montrer que parfois les Piémontais, par exemple, soutiendront un Piémontais pour la seule raison qu'il est Piémontais, ou les Siciliens un Sicilien pour la seule raison qu'il est Sicilien ?

Peut-être le régionalisme est-il, parmi les modes de morale sociale opposés à la rigide morale privée, celui dont on peut le mieux saisir l'illogisme et qui prête le plus à la critique. Mais,chose curieuse ! ceux qui le condamnent et le traitent de préjugé, ce sont ceux-là mêmes qui sont ensuite victimes d'un préjugé analogue, celui du patriotisme. En effet l'opinion publique, qui désap^ prouve théoriquement les Piémontais prenant la défense d'un Piémontais par la seule raison qu'il est Piémontais, trouve bien que les Italiens à l'extérieur défendent un Italien par cette seule raison qu'il est Italien, et malheur à eux s'ils n'agissaient pas de la sorte ! Et cela n'est pas encore suffisant! Nous voyons, nous lisons tous les jours que certaines vérités dures pour notre pays ne doivent pas se dire hors de l'Italie, et nous avons eu l'exemple d'un de nos illustres écrivains, qui, s'étant simplement permis de juger librement son gouvernement dans un journal français, s'est vu attaqué dans sa patrie par une série d'adversaires, qui ont failli le stigmatiser du nom de traître.

Ces phénomènes dérivent tous, plus ou moins logiquement, de l'instinct de conservation. Le régionaliste,

qu'on me passe cette vilaine expression, fait tout ce qu'il peut pour conserver intact l'honneur de sa région ; le patriote condamne les manifestations de la vérilé et applaudira violemment au mensonge, à seule fin de conserver intacte à l'intérieur la gloire de sa patrie. Et tandis que la conscience moderne qui a évolué condamne le régionalisme , justement parce que la conservation de l'esprit régional n'est plus nécessaire au point de vue social ou au point de vue politique, il y a une tendance scientifique en train d'apparaître, qui voudrait condamner le patriotisme ; et assurément le patriotisme tombera quand il en sera pour les nations ce qu'il en a été pour les régions, c'est-à-dire quand la solidarité humaine ne se bornera pas à la patrie, mais embrassera l'humanité tout entière.

En tout cas quel que soit le jugement qu'on veuille prononcer à propos de ces différentes formes de la morale, et sans vouloir deviner si elles resteront ou si elles disparaîtront à l'avenir, il nous suffit d'avoir constaté leur existence présentement pour qu'il reste démontré par les faits que « tout homme a besoin de beaucoup de morales différentes suivant les différents milieux où il parle et où il agit. »

Cette conclusion, que je ne crois pas possible de récuser (1), nous aide à expliquer un des phénomènes les

1. Nous avons déjà cité La morale des différents peuples, de Spencer, où elle est plus d'une fois exposée et soutenue; il y a aussi dans les Bases de la morale du même auteur des passages qui la corro-

plus caractéristiques du moment présent : je veux dire le manque d'équilibre entre la morale privée et la morale politique.

Et là encore nous retrouverons l'illusion déjà signalée et dont le public est le jeu : composé en grande majorité de fanatiques de la psychologie, le public s'imagine que l'homme est au point de vue moral tout d'une pièce, entièrement honnête ou entièrement coquin, et il sourit d'incrédulité à ceux qui lui parlent de la pureté privée de certains ministres ou de certains députés corrompus politiquement, comme à ceux qui lui racontent les vertus domestiques de certains anarchistes lanceurs de bombes. « Vous voulez m'en donner à garder, semble-t-il dire ». Et pourtant même sans tenir

borent. A la page 4 62 de ce volume dans l'édition italienne (1886), Spencer s'exprime ainsi: « Présentement, l'individu doit tenir compte, comme il convient, dans la conduite de sa vie des existences d'autres êtres qui appartiennent à la môme société et en môme temps il est quelquefois appelé à mépriser l'existence de ceux qui appartiennent à d'autres sociétés. La môme constitution mentale ayant à satisfaire à ces deux nécessités, est fatalement en désaccord avec elle-môme et la conduite corrélative, ajustée d'abord à un besoin, ensuite à l'autre, ne peut pasôtre soumise à un système moral qui soit bien conséquent. Tantôt nous devons haïr et détruire nos semblables, tantôt les aimer et les assister. Employez tous les moyens pour tromper, nous dit l'un des deux codes de conduite, et l'autre nous dit en môme temps d'être de bonne foi dans nos paroles et dans nos actes. Saisissez-vous de tout ce qui appartient aux autres, et brûlez ce que vous ne pouvez emporter, est une des injonctions de la religion de la guerre, tandis que la religion de l'amitié condamne comme des crimes le vol et l'incendie. Tant que la conduite se compose ainsi de deux parts opposées l'une à l'autre, la théorie de la conduite reste confuse » (Spencer, Les bases de la morale évolutionniste (Paris, Germer Baillière, 1880, ch. VIII, p. 116).

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compte de ce que nous avons dit jusqu'ici et qui démontre que la coexistence de deux morales différentes est chose fort possible dans un même individu, il y a bien des faits qu'on peut citer pour prouver cet antagonisme, ce manque d'équilibre entre la morale privée et la morale politique.

Guglielmo Ferrero en a recueilli quelques-uns parmi les plus récents et les plus connus, et je crois utile de les rapporter.

« En Amérique Carter Harrison, le leader du parti démocratique de Chicago, élait un modèle d'intégrité en tant qu'homme privé ; mais son honnêteté privée ne l'empêchait pas d'être le menteur le plus éhonté dans les luttes administratives de sa ville ; pour réussir il ne se faisait aucun scrupule de promettre directement ou de faire promettre par ses agents un nombre extraordinaire d'emplois à toute une foule de malheureux sans pain ; et pourtant il savait fort bien que, même s'il était arrivé au pouvoir, il n'aurait pas pu réaliser la dixième partie de ces promesses. Quand, une fois la victoire remportée, ils allèrent demander au vainqueur une petite part du butin, ils s'entendirent répondre : Attendez ! Mais parmi les dupes qui avaient travaillé et espéré le plus, se trouvait un certain Prendergart, un déclassé qui ne manquait pas d'intelligence, pour qui l'emploi promis représentait la fin d'une misère longue et humiliante et qui à la fin, ayant su que la place à lui promise avait été donnée à un autre, se présenta devant Harrison dans son bureau de syndic de Chicago, et le tua de trois coups de revolver. Devant le jury, l'assassin ne

nia point et n'essaya pas de s'excuser ; bien mieux, il prétendit, tête haute, qu'il avait rendu service à son pays.

<( Ainsi donc voilà un homme honoré et honnête qui se croit permis pour des vues politiques de mentir et de tromper une foule de malheureux ; et un déséquilibré, non un criminel, qui s'étant vengé par un atroce assassinat de l'homme qui l'avait roulé dans ce honteux marché de conscience, proclame qu'on lui doit non les menottes, mais la couronne civique, et affirme avoir rendu service à son pays en le délivrant d'un imposteur politique.

« L'Europe n'est pas à ce point de vue mieux partagée que l'Amérique. Le mensonge est encore parmi les instruments de la politique le moins répréhensible ; et les hommes d'Etat, surtout dans les régimes parlementaires, y recourent avec une désinvolture stupéfiante,

c Jules Ferry, dont tous s'acccordent à vanter le caractère aimable et sympathique, était devenu célèbre par la sérénité avec laquelle il prononçait du haut de la tribune les mensonges les plus éhontés ; une fois il en arriva à lire en pleine Chambre un télégramme du Tonkin annonçant la prise d'une ville... six jours avant que cette ville fût prise.

« Mais à ce point de vue celui qui a été le plus loin c'est Bismarck. Ne l'a-t-on pas entendu raconter tranquillement à une commission venue pour lui porter les hommages de la patrie, l'histoire de la dépêche d'Ems, c'est-à-dire de la dépêche qu'il altéra en la falsifiant en partie pour plier la volonté de l'Empereur à certaines de ses idées, qu'il croyait importantes dans l'imminence

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■de la guerre avec la France ? La commission qui écouta «on beau discours ne sentit pas le moins du monde diminuer sa vive admiration pour le vieil homme d'Etat ; «t Bismarck ne douta jamais un seul moment que cette falsification pût constituer pour lui autre chose qu'un titre de gloire.

« L'histoire de Panama est, elle aussi, une mine de faits de ce genre. Bien des députés qui ont été impliqués •dans ce scandale étaient des hommes honnêtes dans leur vie privée et qui se laissèrent entraîner dans l'immonde marché par des motifs politiques. Tel fut par •exemple Floquet, sur le compte duquel, en tant qu'homme privé, personne ne pouvait rien dire, mais qui, étant ministre, et voyant Boulanger à deux doigts du pouvoir -et ayant besoin d'argent pour le combattre, força par ses menaces le société de Panama à lui donner, trois -cent mille francs. Cette action est une véritable escroquerie, au sens propre du mot ; eh bien ! non seulement Floquet s'en rendit coupable, mais il protesta à la Chambre, en assurant qu'il ne s'en repentait pas, et accusa presque d'ingratitude ses amis : « Si je n'avais agi ainsi, vous seriez maintenant en exil », leur dit-il.

« Le Panama italien ne nous a-t-il pas révélé des faits semblables? N'avons-nous pas vu de nos ministres, parfaits gentilshommes et honnêtes gens dans la vie passée, qui se sont rendus au pouvoir et pour des raisons politiques coupables de graves indélicatesses ? (1) »

A ces phénomènes propres aux classes hautes et aux

1. Voir un article de Guglïelmo Ferrero, publié dans la Ri forma Sociale, ire année, fasc. 11-12.

milieux cultivés et raffinés correspondent dans les classes populaires d'autres phénomènes identiques dans leur nature mais de formes plus violentes et plus brutales. L'anarchie et ses attentats, par exemple, rentrent dans ces phénomènes.

On a souvent comparé les scandales de Panama et les attentats à la dynamite : mais il y a plus qu'une lointaine analogie, comme récrivait avec beaucoup de justesse Ferrero, il y a entre eux identité de nature : ce sont deux formes différentes d'un même phénomène : le phénomène du vice et du crime qui perd tout caractère de répulsion ou de haine, même pour les personnes honnêtes, quand il est commis dans des buts politiques, le phénomène, comme je l'ai dit ailleurs (1), de la criminalité collective qui prend des formes différentes suivant le degré de culture et d'éducation de celui qui le commet et qui est modernement jésuite si ses auteurs vivent dans des palais, ou ataviquement violent sises auteurs vagabondent par les rues.

Les anarchistes dynamiteurs ne sont pas tous des criminels ou un rebut de prisons, comme on le croit généralement (2) : il y en a qui sont honnêtes, et il y en a

1 ♦ Voir, outre Y Introduction de ce volume, mon Processo CucinietlVi dans le 77 mondo italiano, 2e série, Milan, 4893, et mon article : Moderne Verbrecher y dans la Zukunft, du 20 juillet 1895.

*i. Inutile de faire remarquer que quelques-uns, et même beaucoup, si l'on veut,des anarchistes dynamiteurs sont, comme Ravachol, de véritables criminels-nés. Cependant ils ne sont pas criminels parce qu'anarchistes: mais ils recouvrent leur criminalité instinctive de la livrée jiuIiLiijue, qui peut être commode. Et on sait que dans les partis extrêmes on enrôle, pour pêcher en eau trouble, tous Jes éléments dégùuerés et pervertis que la société produit... et conserve. Voir ma Foila delinquente, 2 e éd., p. 86, 89.

qui, sans être purs de toute tache, n'ont jamais montré un caractère assez féroce, comme on le supposerait nécessairement a priori, pour commettre un crime de ce genre. Palias, par exemple, cet anarchiste espagnol qui lança une bombe contre le général Martinez Campos à Barcelone, était resté encore quelques mois avant son crime un ouvrier tranquille et honnête, un père de famille affectueux. Vaillant est, au point de vue psychologique, une exception des plus singulières qui semble,, à première vue, renverser toutes les lois de la psychologie criminelle : c'était, il est vrai, un voleur et un filou (bien que les tristes événements de sa vie l'excusent du moins quelque peu) ; mais les voleurs et les filous et en général les criminels de fraude montrent presque toujours une répugnance des «plus vives contre les actes violents et sanguinaires (1). Henry, bien que d'un caractère inquiet, n'était rien moins qu'un criminel ; c'était un individu bizarre et honnête, qui s'est tout d'un coup montré capable de lancer froidement une bombe au milieu de la foule attablée à un café, et de faire feu à plusieurs reprises sur l'agent qui le poursuivait (2).

Si nous avions voulu rechercher, en dehors de l'histoire contemporaine, des exemples analogues dans le passé, nous en aurions trouvé des centaines (4). Et peut-

1. Consulter à ce propos le procès de Vaillant, dans les Causes criminelles et mondaines de 1894> de A. Bataille, Paris, Dentu, 1895,,

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