De l'article de G. Ferrero déjà cité
3. Voir II delitto politico de Lombroso et Laschi et Les Régicides, de E. Régis. Tous les livres d'histoire, d'ailleurs, offrent une foule de ces exemples. Pietro Acciavito qui attenta à la vie du roi Humbert, et Angiolitto qui tua Canovas — étaient deux jeunes hommes parfaitement honnêtes.
iî* PSYCHOLOGIE DES SECTES
être le cas de Charlotte Corday suffira-t-il. Une jeune fi lit* extrêmement honnête devenue assassin dans un but politique !
Tous ces faits qui impliquent une contradiction psychologique et qui, dès l'abord, semblent inexplicables, se comprennent et s'expliquent si Ton tient compte de la loi que nous avons énoncée.
Etant donné que les formes de la morale sont différentes suivant les milieux où l'homme agit, étant donné aussi que chacune de ces formes est une conséquence nécessaire de l'instinct de conservation d'un organisme social, on comprend comment le même individu peut être honnête au point de vue privé, malhonnête au point de vue politique, et comment cette malhonnêteté politique est due aux exigence du parti, qui, sans elle, verrait son existence menacée.
Aussi bien ce que nous appelons malhonnêteté politique ne mérite ce nom que si on la met en face de l'honîrôteté privée.. Prise en soi, elle n'est que la ligne de conduite fatale ment nécessaire au développement du groupe politique qu'elle sert et partant, elle ne peut, comme tout ce qui est nécessaire, être immorale, à un certain point de vue.
Une telle affirmation vous parait fort paradoxale ? Ayez l'obligeance de suivre le raisonnement que je \;\\s vous faire, et vous verrez que le paradoxe s'évanouira.
Trouvez-vous immoralle meurtre en temps de guerre ? Non, n'est-ce pas ? Et bien ! si ces homicides ne vous semblent pas des crimes, mais des actions honorables
et glorieuses, n'est-ce peut-être pas parce qu'en les jugeant, vous oubliez la morale privée qui les condamnerait et que vous vous souvenez seulement de la morale nationale et patriotique qui est, et justement pour la conservation de la patrie, contrainte de les approuver et de les exalter ?
Et ne voyez-vous pas qu'en approuvant cette contradiction entre la morale privée et la morale patriotique, dont nous sommes tous victimes, vous devez aussi logiquement approuver les contradictions entre la morale privée et la morale sectaire, dont les criminels politiques seuls sont victimes ?
Au fond, entre les meurtres imposés et approuvés par le patriotisme, et ceux dus à l'esprit de secte, il n'y a qu'une différrence de degré. De nature ils sont identiques. Si la morale patriotique fait un héros de Pietro Micca, ne vous paralt-il pas juste que la morale sectaire fasse, à son point de vue, un héros de Henry ou de Vaillant?
Entendons-nous bien : je ne fais pas ici de comparaison entre les différentes moralités individuelles d'hommes différents (1) : je ne fais que comparer les causes psychologiques qui ont déterminé leurs actions. Et ces causes sont analogues. Pour Pietro Micca ses ennemis, c'étaient des Français, des étrangers, les oppresseurs de sa patrie : pour Henry, c'étaient leshourgeois, les oppresseurs des prolétaires.
C'est la haine patriotique dans le premier cas, dans le
i. Vaillant — comme je l'ai dit plus haut — était un voleur et un filou ; Pietro Micca était un honnête homme.
second la haine sectaire qui les a décidés au meurtre. Au regard de la morale privée les victimes de l'un étaient aussi innocentes que celle des autres ; au regard de la morale politique ou de la morale sectaire il n'y avait point d'innocents. Pour la morale patriotique, les Français étaient coupables en tant qu'étrangers et oppresseurs ; pour la morale sectaire les bourgeois étaient coupables en tant que bourgeois, c'est-à-dire en tant qu'oppresseurs du peuple. Et en effet, Emile Henry disait, dans sa déclaration lue à la Cour d'Assises de la Seine : « Un moment l'accusation que Ton avait lancée à Ravachol me revint à la mémoire : et les victimes innocentes? Mais je résolus bien vite la question. La maison où se trouvaient les bureaux de la Compagnie de Carmaux n'était habitée que par des bourgeois : il n'y avait donc pas de victimes innocentes (1). » On pouvait prêter le même raisonnement à Pietro Micca au moment où il allait mettre le feu aux poudres : et les victimes innocentes ? Mais dans la citadelle il n'y avait que des Français : il ri y aurait donc point de victimes innocentes.
J'en reviens donc à ma question sans ambages : si la morale patriotique fait de Pietro Micca un héros, ne vous paralt-il pas juste que la morale sectaire anarchiste fasse un héros de Henry ou de Vaillant ?
La répugnance que le lecteur éprouvera à répondre oui à cette question,répugnance que j'éprouve moi aussi,
1 . Voir A. Bataille, Causes criminelles de 1894, p. 877. Henry avait fait sauter avec une bombe les bureaux de la Compagnie de Carmaux pour protester contre le verdict qui avait condamné les ouvriers de cette Compagnie après leur mise en grève.
provient donc de ce que nous sentons l'esprit patriotique qui est encore une si grande partie de nous-mêmes, de notre conscience morale, tandis que nous ne sentons réellemnet point Y esprit sectaire.
Il y a plus : nous ne nous rappelons pas que notre esprit patriotique a aussi été, à ses débuts, un esprit sectaire. Les tentatives de rébellion qui ont précédé notre restaurationn'étaient-ellesdoncpasl'œuvrede sectes politiques qui se trouvaient, par rapport aux gouvernements d'alors, dans une condition identique à celle où se trouvent les sectes anarchistes et socialistes par rapport aux gouvernements actuels? Et si nous élevons ces criminels sectaires au rang de héros, qui vous assure que l'avenir ne puisse élever au rang de héros les sectaires d'aujourd'hui? Peut-être est-ce une exagération de dire avec Renan que les plus grands hommes d'une nation sont ceux qu'elle a mis à mort, mais c'est chose certaine que les criminels d'aujourd'hui sont souvent les martyrs de demain (1).
Antonio Gallenga a pu raconter que dans sa jeunesse il s'était rendu à Turin avec l'intention bien arrêtée de tuer le roi Charles Albert, intention dont par hasard il •se repentit ; et cette confession a beau lui avoir fait tort, elle n'a pas éloigné de lui ses amis, et même la popularité ne lui fît pas défaut, et il fut élu député.
Eh bien ! supposez que le cas se répète aujourd'hui ;
1. Nous autres Italiens nous en avons une preuve récente dans la faveur avec laquelle le public a accueilli les socialistes amnistiés qui lurent condamnés en 189-4, par les conseils de guerre, pendant qu'on maintenait la Sicile en état de siège.
supposez que Ton découvre maintenant qu'un homme a fermement décidé de tuerie roi Humbert, et dites-moi si l'exécration publique ne le couvrirait pas de malédictions (1)?
Que signifie donc tout cela ?
I !cla veut dire que lorsqu'on traite de la morale poli* tique, la ligne qui sépare la morale patriotique (morale admise et admirée), de la morale sectaire (non admise et punir) est une ligne fort subtile qui ne permet pas de distinctions précises et fondamentales et que par conséquent nous ne devons pas mesurer avec la même aune, saofies différences de degré, les crimes patriotiques et les crimes sectaires (dont la légitimité n'est presque toujours qu'une question de temps) puisque les uns et les au très dépendent de l'instinct de conservation d'un organisme social : la patrie ou la secte.
Je prévois une objection que le lecteur pourra faire facilement.
Je romprends, dira-t-il, que les crimes patriotiques, comme les meurtres dans une guerre ou l'espionnage
L In autre exemple qui démontre la diversité d'appréciations dont le public fait montre sur des faits analogues, c'est le jugement que noire peuple a porté sur Passanante et sur Oberdank. — Laissons de côiê la question de savoir si Passanante était fou (c'est une vérité que n'ont pas voulu entendre les jurés en 4879 et que la foule ignorante pou va il eocore bien moins comprendre) : il n'est certainement pas oun sidéré avec la sympathie qu'on accorde en Italie à la mémoire d'Oljurdiiuk. Pourquoi ? Parce que le sentiment du patriotisme — exagère ou fourvoyé — sert encore à idéaliser la figure du criminel politique qui a attenté à la vie de l'empereur d'Autriche, tandis que le nu'iik- sentiment fait haïr l'homme qui a attenté à la vie du roi Huuibert,
dans le camp ennemi, dépendent de l'instinct de conservation de la patrie, mais je ne comprends pas comment les crimes anarchistes, les bombes, les assassinats de personnes inconnues qui n'ont fait aucun mal, peuvent s'expliquer par l'instinct, de conservation de la secte; ce sont là des crimes commis par une perversité brutale et absolument inutiles, et même allant à rencontre du but que selon vous ils devraient atteindre.
A cette objection j'ai déjà implicitemect répondu quand j'ai signalé les crimes sectaires commis parles patriotes italiens sous le gouvernement autrichien et bourbonien : les crimes, graves ou légers, justifiables ou injustifiables, avaient pour but d'épouvanter l'oppresseur et de tenir en haleine le sentiment de l'indépendance : voilà pourquoi ils dépendaient de l'instinct de conservation de la secte. Je sais que, à juger des choses objectivement, l'assassinat d'un commissaire de police autrichien, tout comme les outrages dont la population de Milan abreuvait les officiers autrichiens pour prendre des exemples extrêmes mais analogues, paraissent des crimes ou des vilenies illogiques et inutiles ; mais si l'on considère l'intention dans laquelle ils ont été commis et le temps où ils ont eu lieu, on comprend qu'ils dérivaient de l'esprit sectaire et que, sans eux, il se serait développé et aurait triomphé plus tard (1).
4. Ce que nous disons, en faisant allusion aux luttes politiques de l'Italie, on peut le dire de tous les mouvements insurrectionnels. Que serait la Révolution française si on devait la juger du point de vue de la morale privée, ou à la manière de ces sociologues myopes qui, dans les fautes politiques, né recherchent pas les raisons pro-
C'est avec le même critérium qu'il faut juger aussi les crimes actuels des sectes socialistes et anarchistes, et comprendre que ces crimes sont commis pour intimider les bourgeois et pour tenir aussi en haleine l'esprit de révolte chez les prolétaires. Que si de tels crimes sont bien souvent excessifs' et provoquent l'indignation de tous, il faut se souvenir de deux choses : d'abord que l'individu dépasse parfois la mesure dans sa défense personnelle et répond par un crime à une légère injure et que de même il se peut faire qu'une secte dépasse aussi la mesure en ce qu elle croit nécessaire à sa défense, à sa conservation, à son développement, et réponde par des crimes atroces ou par des massacres inutiles à des injustices séculaires et qui n'ont jamais été vengées ; et en second lieu il faut se rappeler que, en vertu d'une loi psychologique, les hommes réunis sont plus impulsifs, moins honnêtes et plus brutaux que l'homme isolé, et que dans les rangs des sectaires il s'enrôle souvent des criminels-nés.
Pour conclure, je crois que dans un délit sectaire quelconque, le motif fondamental c'est toujours la conservation, le développement de la secte (1), tout en
fondes ? Rien d'autre qu'un carnage impie accompli par des monstres. OlmJ y ait eu des monstres, c'est vrai, assurément ; qu'il y ait eu car- Bflge f c'est encore vrai, mais ces monstruosités humaines et ces massacres, c'était le mode nécessaire — pour déplorable qu'il fût — par lequel se manifestaient et s'imposaient les idées nouvelles, source du bien. Voyez d'ailleurs plus loin à ce sujet.
1 . 11 est bien entendu — comme d'ailleurs je Pai dit ci-dessus — que parfois le criminel sectaire n'est qu'un délinquant de droit commun qui se recouvre de la livrée politique.
admettant que, bien souvent, ce motif est mal interprété et encore plus mal exécuté, puisque Faction ne correspond point à Tinstinct qui Fa inspirée et va même jusqu'à lui faire tort.
Cependant cet instinct n'explique pas à lui seul pourquoi des hommes honnêtes dans la vie privée se laissent entraîner à commettre, dans un but politique, des actes déshonnêtes.
Assurément on peut comprendre comment un individu d'un caractère doux, qui ne toucherait pas à un cheveu de la tête de qui que ce soit, devient pendant la bataille un soldat héroïque qui tue avec joie ses ennemis, transformé qu'il est instantanément par l'idéal patriotique qui lui sourit et qui annule en lui tout sentiment pitoyable.
Assurément on peut comprendre comment une personne bonne, type Charlotte Corday, devient tout à coup assassin, dominée et vaincue qu'elle est par un idéal de justice qui étouffe en elle tous les devoirs de la morale privée. Ce sont, pour ainsi dire, des évolutions psychologiques où la passion, cette force irrésistible de la machine humaine, renverse avec la rapidité et la violence de la tempête tout l'amas d'idées et de sentiments de fraternité humaine que le lent développement de la civilisation avait accumulé dans notre organisme.
Mais cette passion, cet idéal patriotique ou sectaire serait-il capable à lui seul de faire mentir comme Ferry et Bismarck l'ont {ait, de faire voler comme Floquet l'a fait, et de faire lancer des bombes comme en ont lancé les anarchistes ?
Evidemment pour expliquer ces actions il faut un au |? tre motif à ajouter à celui que nous avons énoncé.
£v; Et ce motif le voici :
h '■■/ « Quand une action criminelle ou déshonorante, écrit
|: Ferrero, n'est pas accomplie dans des intentions directes
S; et personnelles, mais dans des intentions impersonnelles.
pf' et indirectes, la honte, par suite d'une loi psychologique
^ générale, en est fort diminuée.
&•' « Nous faisons pour les autres avec désinvolture
& ; et même avec plaisir des actions que nous ne ferions-
^ jamais pour nous-mêmes, parce que nous en aurions
|i honte. Combien d'hommes et de femmes, surtout dans
les classes élevées, ne se tueraient-ils pas plutôt que de demander l'aumône, si des circonstances malheureuses les plongeaient dans la misère, et sont au contraire heureux de recueillir l'argent pour une collecte ou une souscription charitable, et, en un mot, de mendier pour les autres ! Bien des personnes ont une répugnance très forte à emprunter de l'argent, pour elles, à qui que ce soit, même aux amis intimes : mais j'ai vu quelquesunes d'elles en demander tranquillement et le sourire aux lèvres, pour autrui ».
Ainsi qui de nous ne mentirait point pour défendre un de nos parents, notre femme, devant quelqu'un qui les accuserait en public même à bon droit ? Si c'était à nous que le mensonge dût servir, il nous ferait l'effet d'une action méprisable : fait pour les autres, loin de passer à nos yeux pour une mauvaise action, il nous apparaît comme dicté par le devoir.
Or c'est le phénomène identique qui arrive dans le
monde sectaire et dans le monde politique. Si un Ûfewdank, si un Caserio (je prends au hasard les noms qui viennent sous ma plume) avaient- dû commettre leurs crimes dans un intérêt purement égoïste et personnel. nul doute qu'ils eussent senti une voix intérieure les dissuadant de commettre leur crime, et qu'ils n'eusseni pu l'accomplir, mais c'est l'idée de se sacrifier pour le bien, vrai ou supposé, de leurs frères, la conviction qu'une victime est nécessaire pour inaugurer le règne de la justice, qui arme leurs bras et qui en fait des instruments sûrs pour Tidéal qu'ils ont en vue.
Pour la même raison, si un ministre, si un député devait s'humilier, mentir, voler pour lui-même, il sentirait en lui une répulsion instinctive, ne fût-ce qu'à l'idée de pouvoir être jugé sévèrement par autrui et de donner aux autres une triste opinion de sa personne ; mais quand ce ministre ou ce député accomplit ces actions sans aucun avantage personnel, dans un but qui est en dehors de son moi, il se sent étranger à l'immoralité intrinsèque de l'action et il va jusqu'à presque croire qu'il est altruiste.
Il y a, assurément, en politique les altruistes qui se sacrifient, qu'ils agissent bien ou mal, en usant de moyens honnêtes ou déshonnêtes, de bonne foi pour l'avantage d'autrui.
Dans ce cas, leurs crimes, s'ils en commettent, sont jugés avec indulgence, je dirai plus, avec sympathie. Nous nous trouvons alors en face d'hommes qui agissent par passion, qui appartiennent donc à la catégorie des criminels la plus rapprochée de la catégorie des hom-
mes honnêtes et moraux ; et en outre la passion qui les entraîne au crime est plus forte et plus noble que celle qui peut entraîner au crime un simple particulier.
Le motif en effet qui détermine le vulgaire criminel passionnel à commettre un crime est toujours, pour élevé qu'il soit, un sentiment égoïrte. C'est moi, c'est ma femme, ce sont mes fils, c'est mon honneur, c'est ma propriété que je veux défendre, c'est celui qui m'a offensé dans un de ces biens que je veux punir, et sur qui je veux me venger.
Le motif qui détermine le criminel politique par passion à commettre un crime est au contraire un sentiment non seulement élevé, mais toujours altruiste. C'est une partie de mes semblables que je veux soustraire d'un seul coup à une tyrannie vraie et supposée, c'est contre celui ou ceux qui me paraissent faire souffrir mes semblables que je veux m'ériger en vengeur (1). Non
i. Voir mon volume, La teoria positiva délia complicité, 2e éd. 4894, p. 402, Turin, Bocca. Dans une autre de mes études plus ancienne, Récrivais les lignes suivantes que, pour l'intelligence du sujet, je ne crois pas inutile de rapporter : « Dans le crime politique on retrouve, suivant Lombroso, tous les types de criminels qu'on retrouve dans les crimes communs. Toutefois l'analogie entre les deux classes des criminels politiques et de criminels vulgaires est loin d'être identique. Parmi les criminels politiques, il y a un type encore plus sympathique que ne l'est le criminel passionnel parmi les criminels vulgaires. L'homme honnête qui, dans un éclat de colère légitime, tue, par exemple, la femme adultère, prise en flagrant délit, commet une action qui n'enlève rien, si nous voulons, à son honorabilité, mais qui est l'expression seulement de son égoïsme. Au contraire, le criminel politique qui tue un tyran et se sacrifie lui-même, commet une action qui est l'expression la plus haute de l'altruisme. Le premier se venge lui-même, le second venge ses concitoyens; l'un étouffe son
seulement donc indulgence et sympathie pour ces criminels politiques, mais parfois même admiration.
Toutefois il est rare de rencontrer ces apôtres sincères et naïfs d'une idée. Souvent le soi-disant altruisme des criminels politiques, que ce soient des sectaires violents ou des ministres voleurs, n'est qu'une hallucination vaniteuse recouvrant des sentiments bas et égoïstes. Mais cela n'empêche pas que l'hallucination ait les mêmes effets que ceux de la vision réelle, et que ce soit, en outre, un phénomène des plus fréquents et des plus communs.
Tous, quel que soit notre genre de vie et quelqu'occupation que nous ayons, nous sommes soumis à cette hallucination.
En accomplissant un acte quelconque nous oublions volontiers le mouvement égoïste qui nous pousse à l'accomplir pour ne plus nous souvenir que du côté altruiste qu'il renferme.
Un avocat, par exemple, qui défend une cause, se persuade facilement qu'il fait du bien à son client et ne se souvient pas que pour défendre cette cause il a été payé ou a eu en vue un autre but égoïste quelconque.
Figurez-vous combien cette illusion doit être plus
sentiment naturel de pitié par le sentiment de la défense de son propre honneur , l'autre laisse succomber son sentiment de pitié pour l'individu sous le sentiment plus large et plus admirable de la pitié pour l'espèce. Et c'est pourquoi les différentes catégories de criminels vulgaires vont, en passant par une infinité de degrés, du criminel-né, qui est l'être le plus anti-social et le plus pervers jusqu'au criminel passionnel qu'on réunit et qu'on assimile à l'honnête homme, tandis que les diverses catégories de criminels politiques, s'ils partent aussi du criminel-né, arrivent aussi à l'honnête homme, le dépassent même et se rejoignent avec les martyrs. »
pontanée et plus fréquente chez le sectaire ou l'homme politique, qui ne travaillent pas directement pour eux comme le professionnel et le commerçant, mais qui travaillent directement pour ces êtres vagues et impersonnels qui sont : la secte, le parti, la nation, et seulement d'une façon indirecte (parfois, il est vrai, avec d'excellents résultats) pour eux-mêmes (1).
Ils auront donc deux fois plus de facilité à se persuader qu'ils sont des individus pleins de générosité et se sacrifiant dans l'intérêt d'autrui : les motifs égoïstes (ambition, luxe, etc.) qui les ont poussés à se jeter dans la vie politique demeureront obscurs dans le fond de leur conscience, et ils seront convaincus, par un phénomène très commun d'auto-suggestion, que le but qui les guide c'est seulement ce qu'ils ont absorbé, comme poison, dans leurs assemblées sectaires, ou, si ce sont des hommes politiques, ce qu'ils prêchent à leurs électeurs et au public des naïfs, c'est-à-dire l'intention de combattre pour le triomphe d'une secte ou d'un parti, pour la défense des institutions, pour le bonheur, grand Dieu ! de l'humanité tout entière. Et une fois possédés par cette auto-suggestion, leur honnêteté individuelle perdra toute énergie, et hypnotisés par féclat d'un idéal altruiste ils commettront les crimes les plus atroces sans hésitation et feront couler, sans horreur, des fleuves de sang. « Qu'importe la vie d'une, de deux, de dix personnes, quand il s'agit de rendre un service immense à des centaines de milliers d'hommes ? Qu'importe un vol, une