Voir art. cité
136 PSYCHOLOGIE DES SLCTES
Cette attention arrive souvent à sa limite extrême : l'idée fixe. On ne doit pas croire que les fous seuls puissent être victimes d'une idée fixe : parmi les hommes normalement constitués on en trouve beaucoup dont la vie est vouée à une seule pensée qui est toujours vivante en leur esprit, de même que le soleil brille à l'horizon des régions polaires.
C'est qu'ils sont en proie à une idée fixe qui absorbe toutes leurs facultés et qui réduit toute leur énergie en un point unique. Et quelle que soit cette idée fixe, de môme quelle sert d'impulsion à leur activité honnête, de même elle peut devenir le point de départ d'actions criminelles ou malhonnêtes.
Voyez un amoureux. Pour sa maîtresse il commet des actes qu'il ne commettrait pas dans d'autres conditions, et il ne s'arrête même pas parfois devant des actions déshonorantes. « L'amour ne serait pas l'amour, a dit Itoiirget, s'il n'entraînait pas jusqu'au crime. » Et tout de même une passion quelconque ne serait pas une passion véritable, si elle n'entraînait pas jusqu'au crime.
Ce que l'amoureux fait pour sa maîtresse, l'artiste le fait pour son art, le savant pour sa science, le sectaire ou l'homme politique pour la secte ou pour la politique. Un poète ou un romancier commettra des indélicatesses ou des crimes pour des raisons artistiques plutôt que pour des raisons financières; il se fera plagiaire plutôt que voleur, et de même un savant cherchera à voler à un collègue le secret d'une découverte scientifique plutôt que... son portefeuille.
Pour le même motif un homme politique cherchera
par tous les moyens possibles à s'emparer dû gouvernement, et une fois ministre il ne reculera, pour rester en place, devant aucune action (1) : c'est pour la même raison qu'un homme affilié à une secte deviendra criminel.
L'un et l'autre passeront sur l'immoralité de leur conduite non seulement parce qu'ils croiront que cette immoralité partielle et momentanée sera la cause d'un bien général et futur, mais aussi parce que la passion, le but, Fidée fixe qui les possède annulera en leur conscience les centres d'inhibition.
Il y a enfin d'autres causes spéciales qui expliquent le défaut d'équilibre entre la morale privée et la morale sectaire ou, en général, la morale politique.
Pour les classes populaires où se recrutent en grand nombre les conjurés des sociétés secrètes et tous les criminels politiques de mœurs violentes, le culte du courage (2) est une excitation terrible au crime. Elles ne redoutent aucune injure autant que celle de lâches, et pour ne pas passer pour des poltrons, beaucoup d'hommes du peuple vont jusqu'à se rendre coupables d'atrocités.
Il se produit dans les milieux sectaires ce qui se produit au milieu d'une foule. L'individu qui, dans une multitude forcenée, oserait prononcer une parole de paix et de calme, serait sûr d'être accusé de lâcheté ou d'espion-
i. S'il est nécessaire de commettre l'injustice pour arriver au pouvoir — disait Euripide — commettons l'injustice ; mais en toute autre circonstance, soyons honnêtes.