Voir Y Introduction
2. H. Taine, Les origines de la France contemporaine, La Révolution, tome III, p. 553, 13e éd., Paris, 1892.
par la violence, l'immoralité, le crime. Pour les minorités la légalité est un chemin trop long quand ce n'est pas un chemin qui éloigne au lieu de rapprocher du but.
Et il est inutile d'insister sur cette affirmation parce que notre histoire et celle du monde entier nous en fournit les preuves.
Il me semble qu'on peut tirer de la loi « la morale sectaire et la morale politique sont toujours moins développées que la morale privée » comme corollaire logique et évident cet autre principe : « le sectaire et l'homme politique ne peuvent être des hommes vraiment moraux. »
Principe qui paraîtra à bien des gens, à tout le monde peut-être, un paradoxe offensant, mais que j'avance et que je maintiens avec conviction et sérénité.
Il me souvient d'une phrase prononcée il y a quelques années par un de nos Présidents du Conseil : « nous serons inhabiles, mais soyons honnêtes », phrase qui a provoqué bien des sourires, mais qui, comme toutes les expressions naïves, reflétait une vérité dont beaucoup pourtant comprenaient qu'il n'était de l'intérêt de personne de la proclamer. Etre honnête, en politique, c'est-à-dire être franc, loyal, comme dans la vie privée, cela veut dire, assurément, être inhabile.
Donc qui est honnête n'est pas habile, c'est-à-dire n'est et ne peut être un véritable homme politique.
Certes, s'il est vrai que les hommes de génie et en gé-
lierai les hommes de talent sont rarement des hommes d'une honnêteté incorruptible (1), il doit être vrai à plus forte raison que les hommes de génie et de talent de la politique sont rarement des caractères adamantins. Sans aller exagérer comme Buckle, qui prétend difficile de trouver un véritable homme politique qui rie soit pas en même temps un criminel, il ne serait pas possible de trouver dans l'histoire le nom d'un grand homme d'État qui ait toujours agi avec la loyauté la plus scrupuleuse et avec la justice la plus calme et la plus sévère.
Entendons-nous bien : je*ne soutiens pas que tous les hommes politiques soient des coquins et que l'on puisse dire de tous ce que Chateaubriand dit de Talleyrand et de Fouché un jour qu'il les vit entrer en se donnant le bras dans les appartements de Louis XVIII : « Voilà le vice appuyé sur le crime. » Je soutiens seulement que les hommes politiques ne peuvent conformer leur conduite aux règles rigides et absolues de la morale privée, par la simple raison qu'on ne peut gouverner un peuple avec la morale qui sert à se gouverner soi-même, en tant qu'individu.
S'il est fort difficile à un homme politique d'être en même temps honnête, il est presque impossible à un sectaire d'être honnête. L'un doit nécessairement violer
i . Voir Maudsley, Le Crime et la Folie, et ci-dessus Y Introduction. Ferri, dans son volume récent sur Les criminels dans l'art, Paris, Alcan), écrit : « De même que chez les personnnes à sentiments -altruistes très développées on trouve souvent un esprit borné, de môme, la nature prodigue souvent à celui qui manque de sentiment moral, un esprit sinon profond et solide, du moins fort perçant et fort lucide. »
le sentiment de la probité, parce qu'il doit mentir, qu'il doit acheter la presse ou les consciences parlementaires, — l'autre doit nécessairement violer le sentiment de la pitié, parce que sans violence aucune secte ne s'impose (1).
Le type de l'homme honnête selon la morale privée, est représenté par celui qui ne veut pas répandre le sang, qui ne veut commettre aucune violence, aucune immoralité de quelque gepre que ce soit. Un tel homme pourrait-il faire un sectaire ? Evidemment non.
J'ai déjà dit que les sectaires adorent le courage et que cette adoration est une des causes qui les poussent au crime. Or pour être courageux, pour mépriser sa vie et pour oser attenter à celles des autres, soit dans la guerre, où l'homicide est légitime, soit dans les émeutes, dans les révolutions ou dans les attentats, il faut être dépourvu du degré le plus élevé de ce sentiment de pitié, qui est une lente conquête de la civilisation et qui, s'il améliore la moyenne de la morale humaine, empêche pourtant ou, pour le moins, diminue l'apparition d'hommes héroïques.
Un sectaire qui serait vraiment et profondément pitoyable se trouverait dans la position d'un homme
i. On sait que Garofalo, dans l'analyse des instincts qui constituent le sens moral, mettait parmi les plus importants ceux de la pitié et de la probité, dont l'absence partielle ou totale donne naissance au crime contre les personnes ou au crime contre la propriété. Nous nous reportons ici à sa théorie du crime naturel (voir La Criminologie, ch. I), parce qu'il nous semble qu'elle peut s'adapter aux deux formes du crime politique, la forme de la violence et celle du vol. Parmi les criminels sectaires, le sentiment de la pitié est faible ou absent ; parmi les criminels politiques des classes élevées, c'est au contraire le sentiment de la probité qui est faible ou absent.
politique qui serait vraiment et profondément honnête. L'un ne consentirait pas à donner un croc-enjambe à ses principes de probité, même pour une exigence impérieuse du gouvernement, l'autre ne consentirait pas à se départir de ses principes de pitié, même pour atteindre son idéal.
Le premier, si c'était un diplomate, ne mentirait plus et laisserait aller à vau-l'eau les intérêts de la patrie ; il serait honnête, mais maladroit ; le second n'oserait ni conspirer ni agir en conspirateur, et rendrait a sa secte les plus mauvais services : il serait, en bref, lui aussi, comme sectaire, honnête, mais maladroit. Et l'histoire n'aurait point Garibaldi qui fait Aspromonte, ni Antonio Carra qui supprime l'odieux duc Charles III, ni Cavour qui feint d'entraver le héros de Caprera pour l'aider secrètement.
On peut déclamer tant qu'on veut ; mais ce qui reste vrai c'est que aussi bien au poste resplendissant de ministre ou de gouverneur de peuples, que dans le rôle ténébreux de conspirateur, ou de sectaire, on ne peut ni agir ni penser avec la conscience pleinement et rigidement morale de l'homme privé. « Dans toutes les choses du monde, disait Settembrini. il faut un peu d'imposture ; c'est comme le sel qui donne de la saveur s'il y en a un peu, et de l'amertume s'il y en a beaucoup. » Dans les choses politiques il faut de l'imposture et de l'immoralité, et laissons les naïfs et les jésuites le nier !
Aussi bien il n'en manque pas pour justifier habilement cette imposture et cette immoralité.
Mirabeau disait que la petite morale tue la grande ; et il avait raison, puisque la petite morale, c'est-à-dire la morale privée, tue la grande, c'est-à-dire la morale politique en nous donnant des ministres honnêtes mais maladroits, des sectaires honnêtes mais timides.
La grande morale, qui légitime le crime quand il est commis dans un but altruiste, est, aux yeux des véritables sectaires et des vrais hommes politiques, beaucoup plus noble que la petite, qui ne permettrait pas de l'accomplir.
Et Ton ne peut nier qu'en certains cas les sectaires et les hommes politiques n'aient raison.
S'il y a un milieu où Ton doive appliquer la maxime : la fin justifie les moyens, c'est bien le milieu politique. Sauver la patrie est une fin, par exemple, qui peut bien justifier un crime quelconque employé comme moyen. Mais on devrait apporter une restriction à cette maxime qui sent le jésuitisme et le machiavélisme. Il faudrait dire : la fin justifie les moyens nécessaires au but. La nécessité en ces cas serait le frein des abus et la sauvegarde de la moralité. Si un homme d'Etat ou un sectaire commettait un crime pour atteindre un but qu'il aurait également pu atteindre d'une autre façon, il serait, même au point de vue politique, un criminel.
Mais ce n'est pas toujours le critérium qu'on emploie pour se décider. Ce qui importe, surtout en politique, c'est le succès. Le succès vous lave de tout crime, même superflu, et au contraire l'insuccès conduit les coupables sur le banc des accusés.
L'ouverture du canal de Suez a été une filouterie gi-
gantesque accomplie par des artifices aussi criminels •que ceux employés pour Panama ; mais elle a reçu l'approbation de tous, parce qu'elle a réussi ; et si Panama û'a abouti qu'à un procès scandaleux, c'est que l'affaire a raté.
De même que dans la vie privée il faut être, dans la politique, un malfaiteur imposant, un malfaiteur de génie si Ton veut retirer du crime, non point la peine des galères, mais la puissance et les honneurs. Les petits filous paraissent devant le tribunal ; les voleurs de millions passent en voiture et appellent leurs vols des spéculations.
De même les sectaires de génie parviennent à la toute puissance au moyen d'un ou de plusieurs crimes ; les •sectaire médiocres sont punis ou tombent dans le ridicule et dans l'indifférence. Exemples typiques de ces <leux cas ; Napoléon et Boulanger.
De même les ministres ou les députés qui ont commis quelques indélicatesse ou quelque crime mais qui, étant d'intelligence médiocre, n'ont pas su tirer de ces actions immorales un succès politique, perdent le pouvoir et la considération publique ; au contraire les députés, qui 4>nt l'esprit fort, auront beau avoir commis les crimes les plus graves et les plus nombreux, s'ils ont su en tirer tout l'avantage qu'il était possible d'en tirer, ils resteront puissants, adulés, enviés.
Malgré notre civilisation nous en sommes encore au stade moral des tribus sauvages qui louent et récompensent le vol commis sur une grande échelle, et qui le mépri-
sent et le punissent s'il se borne à porter sur des choses insignifiantes (1).
Lombroso soutient que la moralité ou l'immoralité de certaines actes politiques est due simplement à leur succès ou à leur insuccès.
En parlant des révoltes et des révolutions il avait dit que les premières se distinguent uniquement des secondes par leur issue (2). En effet, quand un mouvement insurrectionnel politique, religieux ou économique éclate, on ne peut savoir si ce sera une révolution ou une révolte. On pourra le prévoir, on ne peut le savoir. C'est Tissue qui donne à ce mouvement un caractère légal ou» illégal. La victoire donne à une insurrection le nom de révolution : la défaite lui donne celui de révolte.
Or la victoire implique l'adhésion de la majorité ; la. défaite implique nécessairement le contraire ; et puisque la condition première pour qu'un acte soit anti-social, c'est-à-dire un crime, c'est qu'il soit l'œuvre d'une minorité, il s'en suit que, si la majorité l'approuve, il devient une action normale et légale, donc que la révolution est un acte normal.
Ce raisonnement d'une logique inéluctable peut être accepté à un point de vue historique pour les mouvements politiques collectifs, qui 4ont justement les révoltes et les révolutions. Dans ces cas la majorité ou le
i , « Il est curieux que les Tekkès, qui admettent comme moyens d'existence le meurtre et le pillage, méprisent le vol s'il se réduit à dérober quelque chose à une personne ou à soustraire un objet à l'étalage d'un bazar. » O'Donovan, The Merw Oasis, II, 408, cité par Spencer, La morale des différents peuples, p. 79.