Lombroso et Laschi, Le crime politique, Paris, Alcan
nombre est toujours juge suprême, bien plus, juge unique.
Mais que serait-ce si nous voulions appliquer ce raisonnement non plus aux- mouvements collectifs, mais aux personnes ?
Pourrions-nous affirmer que la révolution française n'étant pas un crime, considérée comme phénomène collectif, il n'y a pas eu de criminels parmi les auteurs de quelques-uns de ses épisodes les plus sanglants?
Pourrions-nous affirmer que Napoléon I er fut un homme moral par le seul fait que la France voulut l'avoir comme consul et comme empereur ?
Ici, chacun le sent, le critérium du succès ne suffit plus pour légitimer et pour absoudre. Et on peut répéter pour le jugement de l'histoire ce qu'un ministre italien disait pour le jugement des parlements : les questions morales ne se décident pas à coup de majorités.
C'est donc en vain qu'on tente, en employant des arguments plus ou moins subtils et spécieux, de couronner la politique et ses acteurs heureux du laurier de la moralité.
Mais si l'on admet en général que très souvent la politique et les politiciens ont recours à des moyens déshonnêtes, on soutient toutefois, je ne sais pas si c'est avec sincérité, et je croirais plutôt à une de ces hypocrisies qui sont un hommage platonique rendu à la vertu, que la politique doit être et peut être rigidement morale et qu'alors seulement elle est une source de bien.
Un philosophe, imitant la phrase de Rabelais : «science sans conscience est la ruine de l'âme», a écrit: « politique sans morale est la ruine de .a société ».
Axiome dangereux ! car il faudrait, pour l'accepter, admettre que la société dès qu'elle a existé n'a rien fait d'autre que de courir à sa ruine, puisque la politique n'a jamais eu de morale.
Et il y a, sinon autant de danger, du moins autant de rhétorique dans la phrase de Jules Simon : « Les vertus politiques, si elles n'ont pas leur origine et leur sanction dans les vertus privées ne sont que des vertus théâr traies. »
J'aurais voulu que Jules Simon démontrât que les grands hommes politiques, utiles à leur pays, ont été, en majorité, des hommes capables de vertus privées ; alors il aurait raison ; mais la démonstration serait difficile.
Certes, et qui n'en voudra convenir ? l'idéal serait d'avoir une politique honnête : mais pourrait-elle être, en même temps, une politique de génie et partant utile et féconde? Pouvez- vous vous figurer une diplomatie grande sans mensonges, un gouvernement fort sans arbitraire, une secte réussissant sans violence ?
Dans le passé et dans le présent, non assurément; dans l'avenir j'en doute.
Concluons.
J'çri démontré que la morale politique est forcément de beaucoup inférieure à la morale individuelle : j'ai dit et je repète que, en général, tes hommes foncièrement et absolument honnêtes qui s'adonnent à la politique ne réussissent que médiocrement, tandis que les
politiciens de génie sont tons, plus on moins, immoraux.
Or Buckle a démontré qu'un peuple a moins d'avantage à se laisser gouverner par des sots et des ignorants que par des criminels, puisque le sot laisse l'entrée libre à des centaines de filous, tandis que le filou est seul à voler et à commettre ses crimes ; et il faut donc souhaiter à une nation celui-ci de préférence au sot, tout en laissant les naïfs et les sentimentaux soutenir le contraire (1).
Renan a dit d'une façon analogue : « Mieux vaut un peuple immoral qu'un peuple fanatique : car les masses immorales ne sont pas gênantes, tandis que les masses fanatiques abêtissent le monde, et un monde condamné à la bêtise n'a plus de raison pour que je m'y intéresse: j'aime autant le voir mourir » (2).
Cela est triste, mais fatal, et peut-être est-ce moins triste qu'il apparaît tout d'abord.
Il y a dans la nature une loi de compensation étrange et mystérieuse qui veut que le mal donne parfois naissance au bien, qui veut aussi que le mal soit souvent nécessaire pour produire le bien.
Suivant la théorie darwinienne, seuls les institutions et les organes survivent qui ont une utilité quelconque, puisque, s'ils sont inutiles, la sélection les atrophie et les détruit. Or le crime va se développant continuellement s'il n'augmente pas en intensité ; il trouve de nou-
i . Le critique de la Critica Sociale, s'est scandalisé de cette opinion. C'est toutefois l'opinion de Buckle, et Lombroso l'a acceptée : je préfère leur compagnie à la sienne.