E. Renan, L'avenir de la science, préf., p. X
PSYCHOLOGIE DES SECTLS
velles formes au fur et à mesure des progrès de la civilisation : force est donc de reconnaître que le crime môme peut produire quelque chose d'utile.
Cette utilité du crime, qu'on n'aperçoit pa^ facilement dans le crime vulgaire (1), se laisse facilement apercevoir dans le crime politique, qui, sectaire ou patriotique, a toujours été un levier fort puissant du progrès humain.
La guerre, qui est plus qu'un crime, qui est un pur amas de crimafe sur une vaste échelle, si elle est nuisi hle aux cités^léjà florissantes, incite, il faut bien le rerc connaître, les peuples à moitié barbares à des progrès extraordinaires.
On peut dire la même chose de l'esclavage : crime atroce aujourd'hui ! nécessité extrêmement utile aux premiers stades de l'humanité parce qu'il a permis de penser à une classe d'hommes, celle qui ne travaillait poâit: «Le raffinement des mœurs n'est possible qu'avec le loisir, et l'esclavage rend pour la première fois le loisir possible. Il crée une classe de personnes qui travaillent afin que les autres puissent penser» (2).
On peut dire la même chose du crime sectaire qui, s'il diminue la sécurité publique du milieu dans lequel il se produit, oblige cependant, on ne peut le nier, les
I . Et elle n'apparaît pas parce qu'elle est beaucoup "plus rare. Voir pourtant quelques exemples de l'utilité du crime u dans vulgaire troisième volume de Y Homme criminel de Lombroso. Une institution qui est assurément vicieuse, quoiqu'on ne puisse dire qu'elle soit criminelle, la prostitution a constitué un véritable progrès en prévenant une quantité de crimes sexuels. De même l'usure a été l'origine des premières accumulations importantes de capitaux, point de départ des plus grandes entreprises humaines.
ii. Lois scientifiques du développement des nations, p. 79 et 80.
classes riches et dirigeantes à penser à bien des problèmes politiques et sociaux qui autrement auraient été longtemps négligés ou même oubliés.
Il en fut ainsi, il y a quelques années, en Sicile où la révolte, l'homicide, l'incendie, le pillage rappelèrent à l'Italie l'Ile infortunée.
Il en fut ainsi, au point de vue politique, dans toute l'Italie dans la première moitié de ce siècle : les crimes d'alors contre un gouvernement d'oppresseurs exaspérèrent l'esprit . d'indépendance du peuple et provoquèrent le concours de la maison de Savoie.
On peut, enfin, dire la même chose de l'homme d'Etat génial qui, criminel ou immoral, compense ses actions criminelles ou immorales par les avantages immenses dont il fait jouir son peuple, en vainquant les ennemis sur le champ de bataille ou sur le terrain plus dangereux de la diplomatie, en donnant une nouvelle impulsion aux arts, à l'industrie, au commerce.
Et c'est justement son immoralité qui, en lui faisant mépriser et sauter tous les obstacles moraux qui arrêteraient une âme timide et honnête, permet à son génie de se déployer et de produire le bien.
Il y a donc une fonction sociale du crime , qui nous explique non seulement pourquoi le crime persiste et augmente avec les progrès de la civilisation, mais qui, ennous prouvant qu'il est en partie utile, rend aussi moins triste la constatation qu'il a en politique une primauté nécessaire.
Cesare Lombroso, en parlant pour la première fois de cette fonction sociale du crime (1), craignait de se voir
\ . Dans son livre cité. 12
compris de travers. Ce n'eût pas été chose nouvelle pour lui : « Qui sait, écrivait-il, si mes paroles, au lieu d'être prises pour une expression de protestation contre le torrent de fange qui nous éclabousse jusqu'à la figure et qui nous salit tous, ne passera pas pour une apologie bizarre du mal et pour une agglomération de paradoxes destinée à attirer l'attention distraite de la plupart des gens ! »
Cette fois Lombroso fut bien compris ; mais il n'en fut pas de même pour moi qui avais repris son idée et qui lui avais donné une application et une extension plus grande.
Notre pays est, par malheur, assez fou de rhétorique pour se révolter contre celui qui a la sincérité et le courage de constater le mal, plutôt que contre ceux qui ont la perversité de le commettre. On n'ose point dire aux brigands de la politique : vous êtes des brigands ! Que dis-je, on les subit, on les loue, mais si quelqu'un affirme que leur immoralité est un mal nécessaire et ajoute que par bien des côtés elle est une cause de biens, alors les Catons de pacotille de la presse se mettent à proclamer que c'est là une théorie malhonnête, et avec une onction de séminaristes ils crient à Tana thème.
Je ne me défendrai point de l'accusation d'avoir fait l'éloge du criminel politique.
Si, par l'observation des faits et sans me laisser séduire par un faux idéalisme, j'ai constaté (et je n'étais ni le premier, ni le seul) que l'immoralité fatale de l'homme politique est souvent fort utile, il me semble que je n'ai pas fait l'apologie du criminel, mais que j'ai simplement
mis en lumière le mal qui donne parfois naissance au bien.
Qui songerait aujourd'hui à soutenir que Lombroso a fait l'apologie des fous, ponr avoir démontré que la folie est la compagne inséparable du génie ?
Il n'est pas vrai que la santé et l'état normal, seuls, soient utiles au monde, puisque les grands malades, les grands déséquilibrés ont toujours été les promoteurs les plus efficaces du progrès humain ; de même il n'est pas vrai que l'honnêteté seule soit l'origine de tout ce qu'il y a de beau et de bon parmi nous ; le crime même, parfois, peut engendrer le bien.
Les psychiatres, pour qui le génie et à un degré inférieur le talent ne sont que des conséquences et des transformations héréditaires de maladies, ne voient pas seulement un mal dans la foule de dégénérés que la civilisation entraîne dans sa course vertigineuse vers le progrès : ils savent que de ces dégénérés il naîtra plus tard, comme les fleurs du fumier, des manifestations éclatantes du génie.
De même les sociologues ne voient pas seulement le dommage immédiat des crimes commis par un homme politique : ils savent que de ces crimes il sortira plus tard des rapports sociaux plus civilisés et plus élevés.
Et il me semble réconfortant et poétique de penser que, de même que la perle est une maladie du coquillage, de même que le génie n'est que la transformation; de douleurs et de malheurs que la nature prépare dans une incubation inconnue et pleine de sagesse, de même le progrès humain n'est souvent que le fruit de crimes' atroces.
Mais il y a une autre accusation que je tiens à cœur de ne pas laisser sans réponse.
Nous admettons, disent quelques-uns de mes adversaires, que présentement la morale politique est inférieure à la morale privée, mais nous nions que cette infériorité doive toujours durer : bien plus, nous affirmons que l'unification complète de ces deux morales est possible à atteindre, et qu'elle sera atteinte.
Ceux qui parlent ainsi ce sont les socialistes, c'est-àdire des personnes qui, polarisées dans une idée encore combattue, en exagèrent, par Finconvéniente nécessité de la lutte, la valeur et l'efficacité et qui lui prêtent le pouvoir, une fois qu'elle sera réalisée, de changer la face du monde. C'est-à-dire qu'ils croient qu'à l'avènement du socialisme la politique machiavélique de la bourgeoisie disparaîtra ainsi que d'autres infamies de la société bourgeoise.
Ils renouvellent, sans s'en rendre compte et par une loi fatale de la nature, l'illusion dont se sont bercés tous les apôtres de toutes les révolutions.
Les apôtres sincères de la Révolution française ne croyaient-ils pas qu'elle serait le point de départ d'une ère de liberté, d'égalité et de fraternité ?
Et les socialistes ne sont-ils pas les premiers à reconnaître que cette liberté est bien peu de chose, que cette égalité est up. mensonge et que cette fraternité est du jésuitisme ?
Entendons-nous bien.
Il faudrait être idiot pour nier le progrès effectué par la Révolution française comme, aussi bien, par toutes les
révolutions, qui ne sont que les crises nécessaires aux peuples pour avancer d'un pas sur le chemin de }a civilisation, tout de même que la crise de la puberté est nécessaire à T enfant pour devenir adulte.
Mais il faudrait avoir la vue bien courte pour soutenir que la Révolution française, comme toute révolution, a réalisé toutes les espérances de ceux qui en furent les précurseurs. Dans la vie collective, comme dans la vie privée, il faut se souvenir que s'il est logique de demander beaucoup pour obtenir quelque chose, il est impossible d'obtenir tout ce qu'on demande.
Toutes les révolutions ont oublié que le facteur social peut faire beaucoup mais ne peut détruire du tout au tout et en peu de temps le facteur anthropologique.
L'homme restera l'homme que les siècles passés ont peu à peu formé, et prétendre le réduire à une quantité algébrique qui obéisse aux théorèmes de la théorie socialiste c'est se figurer un avenir irréalisable ou si lointain qu'il ne nous importe en rien de l'étudier.
C'est pourquoi je dis aux socialistes : le fond de votre doctrine est vrai, vous ferez demain une révolution, sanglante ou pacifique, c'est le sort qui en décidera, et cç sera peut-être^la plus belle et la|plus sainte dep uis celle du Christ : mais si le monde, dirigé paît vos idées, devient meilleur, il ne deviendra pas parfait.
L'un de vous a écrit, il y a quelques années, un livre de génie pour soutenir qu'avec le socialisme le crime disparaîtra (1). Aujourd'hui l'un de vous a donné deux articles très médiocres pour soutenir qu'avec le socialisme
i. F. Turàti, // delitto e la questione sociale.
la morale privée et la morale politique ne feront qu'une seule morale (1).
L'erreur du premier a été combattue par un de vos coreligionnaires actuels (2) et elle est d'ailleurs manifeste, puisque cela revient à dire qu'avec le développement de la médecine et de la chirurgie il n'y aura plus de maladies : et il n'est pas possible de se figurer un climat physique où il ne se puisse produire une maladie.
L'erreur du second est combattue par cette vérité positive « qu'on ne pourra jamais gouverner une grande collectivité d'hommes avec les mêmes lois que celles qui servent à régler la conduite d'un homme. » Cela veut dire que la morale politique sera toujours différente delà morale privée et partant inférieure.
Je suis le premier à admettre, et j'ai même démontré que ces deux morales s'élèveront, mais ne pourront ja-r mais se rejoindre : ce sont deux lignes parallèles qui suiventla loi d'évolution, qui se prolongent en même temps, mais qui n'arriveront jamais à se rencontrer.
L'hypothèse mathématique que les parallèles se rencontrent à l'infini n'est pas applicable en sociologie, et le fùt-elle, ce serait une pure satisfaction métaphysique, absolument inutile.
L'esprit grandiose de Herbert Spencer peut se complaire à supposer une société où la morale soit parfaite ) comme un croyant peut se complaire à se figurer un audelà où l'inconnaissable sera expliqué.
Je ne crois, quant à moi, à la réalisation d'aucune de