CONTRE LE PARLEMENTARISME
Je ne sais si, comme beaucoup l'espèrent et comme quelques-uns le croient, l'heure approche où le système .parlementaire devra se transformer ou mourir. Je sais bien que les hommes politiques et les penseurs ont lancé contre lui beaucoup d'accusations, et que la grande masse du public ne lui ménage ni les critiques violentes ni parfois l'expression dédaigneuse de son mépris. Et pourtant je crains que dans ce sévère réquisitoire on n'ait oublié que l'accusation la plus grave.
Jusqu'ici on a surtout combattu le parlementarisme en s'en prenant aux personnes : les députés, a-t-on dit, ne sont pas, sauf exception, l'élite de la nation, et même ce ne sont souvent que des médiocres; une fois leur siège conquis, ils ne s'occupent plus des intérêts de leurs •électeurs mais bien de leurs intérêts pro'pres, ou ils ne s'occupent des intérêts de leurs électeurs que pour les avantages personnels qu'ils peuvent en retirer. La discipline de parti est absente ou bien faible, quand elle serait nécessaire; et on la retrouve au contraire sous la forme louche de la camorra ou sous la forme ridicule du point d'honneur dans les questions où les grandes idées politiques n'entrent pas et où les partis extrêmes de la Chambre pourraient marcher d'accord sans offenser la logique et l'intégrité du caractère ; le régionalisme et la politique de clocher, les deux manifestations de l'égoïsme collectif mesquin et à courte vue, dominent et régnent en maîtres
conjointement avec l'égoïsme individuel, en portant l'immoralité à l'intérieur et à l'extérieur du Parlementât en faisant du député, qui devrait être un législateur ayant conscience de la grandeur de sa mission, un homme qui est prodigue de faveurs dans l'espoir de recevoir ené'change une autre faveur : la réélection. Sans compter le plus ignoble des vices et malheureusement peut-être l'un des vices les plus répandus parmi ceux qui rongent le système parlementaire : l'achat des votes dans les élections.
Personne n'a songé à combattre le Parlement, du moins autant que je sache, dans son essence d'organisme collectif plutôt que dans les personnes qui le constituent. Personne ne s'est posé ce problème : étant donné même, par une hypothèse invraisemblable, que tous les membres qui composent le Parlement fussent moralement et intellectuellement les meilleurs du pays> le Parlement pourrait-il donner des résultats parfaits ? En d'autres termes : la raison de tous ces défauts ne tient-elle pas &u fait qu'il est une réunion de beaucoup de personnes? '
Voilà la question à laquelle nous essaierons de répondre.
C'est une idée répandue, qu'un optimiste pourrait attribuer à la modestie humaine et un pessimiste au désûr de n'assumer aucune responsabilité, que plusieurs personnes sont plus aptes à trancher une question quelconT que quune seule personne .
Quatre yeux voient plus que deux, dit un proverbe
qui est sans doute vrai en bien des cas mais qui est sans doute faux en bien d'autres, comme il arrive en général pour tous les proverbes, nés d'une expérience qui s'est exercée sur plusieurs faits , mais qui ne sont donc pas applicables à tous. Et en élargissant le principe contenu dans ce proverbe, qui paraissait évident comme un axiome,, on en est arrivé, peu à peu, dans toutes les branches de la vie civilisée, à établir la règle que les décisions importantes devraient être prises par une réunion d'individus plutôt que par un seul individu. La magistrature judiciaire, populaire ou revêtue de la toge, a été confiée à un collège ; les problèmes, concernant les arts, les sciences, l'industrie, l'administration, ont été soumis au jugement des conseils et des commissions ; il n'est pas jusqu'aux lois, et ce sont les problèmes les plus graves pour les peuples, qui n'aient dû être soumises au Parlement, c'est-à-dire au vote de beaucoup d'individus.
On croyait obvier par là aux périls que présente tant du côté moral que du côté intellectuel, le système qui consiste à faire d'un seul individu l'arbitre de tout. En additionnant plusieurs intelligences, disait-on, on aura un résultat supérieur à celui que donnerait une seule intelligence, et en réunissant plusieurs personnes, elles se contrôleront réciproquement en évitant ainsi les injustices, autrement si faciles.
Le raisonnement, il faut l'avouer, était simple et semblait reposer sur une logique très forte. Mais était-il juste à le considérer au point de vue pratique ? Je crois que non.
Avant tout, pour des raisons que j'appellerai extrinsèques et que Aristide Gabelli a fort bien notées : « On dit, écrivait-il, que les Assemblées, les Commissions, les Conseils, en un mot les collectivités qui exercent ensemble le pouvoir, sont une garantie contre les abus. Il se peut. Mais d'abord il faut voir si elles sont de quelque utilité. La fin qu'on se propose en donnant des pouvoirs c'est l'action. Quand les garanties contre les abus sont telles qu'elles empêchent l'usage, il est encore inutile de donner ces garanties. Or les collectivités constituent justement une garantie de ce genre, à cause des intrigues, des discordes que les intérêts font naître dans leur sein, , à cause des opinions et des humeurs contraires, et, outre ces raisons, l'un vient, l'autre ne vient pas, un troisième est malade, un quatrième est en voyage, et fort souvent tout doit être différé : ce qui cause une perte inestimable de temps, et souvent rend tout inopportun et inefficace ; et s'il est difficile de trouver chez tous de l'intelligence, il est encore plus difficile de ne trouver que des hommes fermes et résolus; et comme il n'y a pas de responsabilité personnelle c'est unsauve-qui-peut général ; et avoir le pouvoir sans l'exercer c'est en enlever l'exercice à ceux qui devraient l'exercer ; et enfin, sans répéter des raisons que tout le monde connaît, les forces des hommes, quand ils sont réunis se retranchent et ne s'ajoutent pas. Cela est tellement vrai que bien des fois une assemblée fait une chose médiocre et de nature telle que chacun de ceux qui la composent aurait pu faire mieux à lui seul. Les hommes, disait Galilée, ne sont pas semblables à des chevaux attachés à une voi-
ture et qui tirent tous ; ils sont comme des chevaux libres en train de. courir et dont l'un gagne l'enjeu (1). » Cette dernière idée que Gabelli énonce d'une façon très rapide, est suivant moi, la plus importante et la plus profonde de toutes. Il est très beau de dire : plusieurs esprits additionnés donneront un résultat supérieur à celui que donnerait une seule intelligence. Mais pouvons-nous en sociologie appliquer ces critères purement et absolument mathématiques ? Je ne le crois point.
« Que de fois j'ai constaté, écrivait le malheureux Guy de Maupassant, que l'intelligence s'agrandit et s'élève dès qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de nouveau aux autres hommes ! Les contacts, tout ce qu'on dit, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre, agissent sur la pensée. Un flux et reflux d'idées va de tête en tête, et un niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute agglomération nombreuse d'individus. Les qualités d'initiative intellectuelle, de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé, disparaissent dès que cet homme est mêlé à un grand nombre d'autres hommes » (2). Maupassant ne faisait que paraphraser deux vers de Lamartine :
Il faut se séparer, pour penser, de la foule Et s'y confondre pour agir.
L'àme humaine n'est pas en effet un chiffre qui puisse être soumis aux lois simples et élémentaires de la science
1. À. Gabelli, L'istruzione in Italia, Bologne, Zanichelli, 1891, Ire partie, p. 257-58.