Guy de Maupassant, Sur Veau, p
des nombres, c'est plutôt une entité étrange qui obéit aux lois très compliquées de la chimie et qui s'associant avec d'autres entités semblables donne naissance aux phénomènes toujours surprenants, souvent inexplicables, qu'on appelle combinaisons et fermentations. Et c'est pourquoi le résultat d'une réunion d'hommes n'est pas une somme, mais bien un produit ; c'est un quid inconnu qui se dégage, comme une étincelle psychologique imprévue, des divers éléments psychiques individuels qui se rencontrent et qui se choquent.
Si Ton nous demandait le pourquoi de ce phénomène, que tout le monde assurément a pu observer, si on nous demandait la raison qui fait, comme le dit synthétiquement Gabelli, que les forces de plusieurs hommes réunis se retranchent et ne s'ajoutent pas, nous ne pourrions mieux répondre qu'en citant une page de Max Nordau, ce savant puissant et profond qui a le tort de commettre de temps à autre de médiocres romans : « Réunissez vingt ou trente Gœthe, Kant, Helmholz, Shakespeare, Newton, etc...., écrit-il, et soumettez à leur jugement une question quelconque de pratique actuelle. Leurs discours seront peut-être différents de ceux que pourrait prononcer une assemblée de personnes quelconques (bien que je ne veuille même pas en répondre) ; mais je suis bien certain que leurs décisions ne différeraient en rien de celles d'une assemblée quelconque. Et pourquoi? Parce que chacun des vingt ou trente hommes choisis possède, outre son originalité personnelle qui fait de lui un personnage d'élite, le patrimoine des qualités héritées de l'espèce j qui le rendent semblable à son voisin
PSYCHOLOGIE DES SiiCTES 193
dans rassemblée, et même à tous les inconnus qui passent dans la rue. On peut dire que tous les hommes à l'état normal possèdent certaines qualités qui constituent une valeur commune, identique, égale supposons à x, valeur à laquelle vient s'ajouter chez les individus supérieurs une autre valeur, différente pour un chacun, qui doit donc être indiquée d'une façon diverse pour chacun d'eux, et égale par exemple à ô, c, rf, etc. Cela posé, il s'ensuit que dans une assemblée de vingt hommes, tous génies de premier ordre, il y aura 20 x et seulement 1 6, 1 c, 1 </, etc., et nécessairement les 20 x l'emporteront sur le b, c, d isolés, c'est-à-dire que l'essence générale humaine l'emportera sur la personnalité individuelle, et que la casquette de l'ouvrier cachera absolument le chapeau du médecin, du penseur, et du philosophe » (1).
Ces mots, qui me font l'effet d'un axiome plutôt que d'un théorème, sont confirmés, pour ceux qui douteraient de leur exactitude, par une longue série de faits.
A quoi doit-on, sinon au phénomène si finement expliqué parNordau, les verdicts absurdes si fréquemment rendus par les jurys ? J'ai vu absoudre trois jeunes gens, qui s'étaient, eux-mêmes, avoués coupables d'avoir fait subir à une pauvre fille les derniers outrages et de l'avoir ensuite martyrisée d'une façon obscène. Croyezvous que les jurés, pris chacun en particulier, auraient absous ces trois misérables ? Qu'il me soit permis d'en douter. Raffaele Garofalo rappelle une expérience qu'il a faite dans une réunion de six médecins distingués ; il
i . Max Nordau, Paradosst, chap. II.
les pria de juger un homme accusé de vol ; ils le déclarèrent innocent, malgré des preuves évidentes de culpabilité, et ils reconnurent plus tard qu'ils s'étaient trompés.
Dans ces cas, et dans une infinité d'autres qu'on pourrait citer encore, la cause de Fabsurdité du verdict tient au simple fait que le verdict a été rendu par plusieurs individus réunis au lieu de l'être par des individus seuls L'union de plusieurs intelligences diminue, au lieu d'augmenter, la valeur de la décision intellectuelle qui doit être prise, et de même que dans l'assemblée d'hommes de génie imaginée par Nordau le résultat serait probablement celui qu'on pourrait attendre de l'esprit d'un homme médiocre, de même dans les jurys, composés d'hommes de bon sens, il est facile d'obtenir un verdict qui soit au-dessous du bon sens et même du sens commun.
Le phénomène identique se vérifie, et naturellement dû à des causes identiques, au sein des trop nombreuses commissions artistiques, scientifiques, industrielles qui forment une des plaies les plus douloureuses de notre système administratif. Il arrive souvent que leurs décisions surprennent le public parleur étrangeté. Comment est-il possible, dit-on, que des hommes comme ceux qui faisaient partie de la Commission aient pu émettre un jugement aussi illogique, aussi faux? Comment est-il possible que dix ou vingt artistes, dix ou vingt savants prononcent un verdict qui n'est conforme ni aux principes de l'art, ni à ceux de la science ?
L'auteur des « Mensonges conventionnels » répondrait
ici que la casquette de l'ouvrier cache le chapeau du professeur.
Melchior de Vogtié, avec sa finesse accoutumée, disait un jour, à propos d'un des derniers ministères français : (( Ces ministres, dont je me plaisais à constater plus haut la valeur individuelle, ces hommes qui, pour la plupart, montrent dans leurs départements respectifs d'éminentes qualités d'administration, il semble qu'une paralysie foudroyante les frappe, quand ils se trouvent réunis autour de la table du Conseil ou au pied de la tribune, devant une résolution collective à prendre, »
Or dans les Parlements pourquoi le même fait devraitil ne pas se produire ? Le raisonnement de Nordau vaut tout autant, si au lieu du nombre 20 on met les nombres 100 ou 500. Que dis-je ? L'augmentation du nombre ne fait qu'exagérer et que rendre plus sensible le phénomène.
Lord Chesterfield constatait, dans une lettre à son fils, cette fatale élimination des meilleures qualités de l'intelligence dans toute réunion nombreuse d'hommes : « Après moi, écrivait-il, lord Macclefield prit la parole. 11 avait eu une très grande part à la préparation du bill, et c'est un des premiers mathématiciens et des premiers astronomes de l'Angleterre. Il montra dans ses paroles une connaissance approfondie de la question et une grande clarté. Mais malgré cela on m'accorda la préférence, bien injustement, je l'avoue. » Et il ajoute : « Il en sera toujours ainsi. Toute assemblée est une foule. Quelles que soient les individualités qui la composent, il ne faut jamais exiger d'elle le langage de la raison ;
une collectivité d'individus n'a pas la faculté de comprendre.... »
Aussi bien l'expérience populaire avait déjà compris ce que le philosophe allemand a démontré récemment et ce que lord Chesterfield observait dès 1751. Un vieux proverbe dit : Senatores boni viri, senatus autem mala bestia ; et le public répète ce dicton quand, à propos de certains groupes sociaux, il affirme que pris séparément lés individus qui les composent sont de braves gens, mais qu'en bloc ce ne sont que des filous. Enrico Ferri avait raison d'écrire : « la réunion de personnes capables n'est pas un gage certain d'une capacité complexe et définitive : la réunion de personnes de bon sens peut donner une assemblée dépourvue de sens commun, comme, en chimie, la réunion de deux gaz peut donner un corps liquide » (1).
C'est triste, mais c'est vrai : en dépit des lois de la logique mathématique, la réunion de beaucoup de personnes, même fort intelligentes, ne peut que donner un résultat intellectuellement médiocre.
Mais alors, dira le lecteur qui étant, suivant Aristote, un animal politique, verra aussitôt les conséquences politiques extrêmement graves qui peuvent dériver de nos observations, mais alors, si vous condamnez a priori les décisions prises par plusieurs personnes, vous voulez en revenir à la tyrannie personnelle d'un despote, sans
i . Enrico Ferri, Sociologie criminale, 3 e éd., Turin, Bocca, 1892, p. 483.
aucun contrôle, sans aucune garantie ? Voulez-vous prendre à votre compte la phrase de Carti : mieux vaut être entre les griffes d'un lion qu'entre les ongles de cent taupes ?
Je ne dis pas cela parce que la conclusion serait excessive et trop absolue : je me borne à critiquer ce que je considère comme des défauts dans le système actuel.
Ce système est né justement d'une part pour la raison indiquée ci-dessus, qu'on voit mieux à plusieurs qu'à un seul, et d'autre part pour réagir contre le vieux système tyrannique et dangereux du pouvoir suprême d'un seul.
Les tyrannies anciennes avaient deux défauts : elles étaient héréditaires et individuelles. Le premier était sans doute plus grave que le second et le meilleur moyen, mais moyen quasi impossible, de le corriger aurait été de réaliser l'idée de Carlyle en prenant pour tyrans les hommes de génie, plutôt que les fils du despote précédent. On a au contraire voulu corriger les deux vices et surtout le second et on a donné le pouvoir au peuple. A la tyrannie d'un seul s'est substituée la tyrannie du nombre ; le préjugé du droit divin des rois, dirait Spencer, a été remplacé par le préjugé du droit divin des Parlements. Jadis on était souverain par la naissance, maintenant on l'est par le nombre. L'arithmétique a détrôné l'hérédité.
Il y a en réalité encore quelques esprits aristocratiques solitaires qui ne peuvent voir la raison qui a fait livrer peut-être imprudemment ce sceptre à la masse. Pourquoi le vote de 100 cordonniers devra-t-il valoir autant
que le vote de 100 hommes instruits ? « J'aime mieux faire ma cour à M. Guizot qu'à mon portier », disait Beyle en résumant avec son ironie mordante le paradoxe apparent qu'en plaçant l'origine du pouvoir en bas on semble asservir l'intelligence au nombre. Et on connaît l'orgueilleuse boutade de l'orateur qui entendant la foule l'applaudir s'interrompit et s'écria : « Ils m'ap^plaudissent? Ai-je donc dit une sottise ?» Il y a aussi beaucoup d'esprits qui, méprisant l'opinion publique, prennent à leur compte les vers superbes du poète : Rien ne me plaît, hors ce qui peut déplaire Au jugement du rude populaire.
Mais ont-ils vraiment raison ces esprits dédaigneux et sont-ils vraiment sincères ? Est-ce que le philistin tant méprisé n'est pas le champ fertile sur lequel ils travaillent, la condition nécessaire de leur existence même, puisque c'est à lui qu'ils doivent les lauriers du triomphe et la consécration de la gloire ?
Si je ne m'abuse, au fond de cette théorie, comme au fond de la théorie qui soutient le droit absolu de la majorité, il y a une équivoque qui se cache. Aristocrates et démocrates (appelons-les ainsi pour aller plus vite) ont tous tort en partie et raison en partie. Les seconds ont raison s'ils considèrent comme juge suprême la majorité seulement dans le temps, et les premiers ont raison si les seconds veulent considérer comme juge la majorité non seulement dans le temps, mais encore à tout moment historique donné et actuel. *
Et je m'explique.
Tout ce qui est et qui est l'œuvre de l'homme, depuis
les objets matériels jusqu'aux idées, n'est que l'imitation ou la répétition plus ou moins modifiée d'une idée déjà inventée par une individualité supérieure. De même que tous les mots de notre vocabulaire aujourd'hui fort usés ont été d'abord des néologismes, de même tout ce qui est commun aujourd'hui a commencé par être unique et original. L'originalité, a-t-on dit avec beaucoup d'esprit, n'est que la première des vulgarités. Si cette originalité n'a pas en soi-même des conditions vitales, les imitateurs manquent et elle meurt dans l'oubli, de même qu'une comédie tombe dans le néant, quand elle a fait four à la première représentation. A-t-elle au contraire en soi un seul germe d'utilité, une àme de vérité, les imitateurs augmentent à l'infini comme les représentations d'un drame bien venu.
Le fond des idées que nous méprisons aujourd'hui comme trop vulgaires, parce qu'elles volent sur toutes les lèvres, est donc dû aux intuitions, jadis merveilleuses, aujourd'hui vieillies, des philosophes de l'antiquité ; et les lieux communs des discours les plus ordinaires ont été au début de leur carrière des étincelles brillantes d'originalité. Ce qui n'était pas digne de vivre est mort, et ce qui aujourd'hui forme la sagesse et la conscience de la grande masse du public c'est ce que le génie a inventé de mieux à travers les siècles.
Il est donc juste de dire que dans le temps l'unique juge de toute idée c'est la majorité. Elle seule par son verdict lent et tardif donne la sanction suprême aux créations et aux inventions des grands hommes.
Mais si en se plaçant à ce point de vue que j'appellerai
dynamique il est nécessaire de reconnaître à la majorité le droit déjuger, pouvons-nous également lui reconnaître ce droit, en nous plaçant au point de vue statique ? En d'autres termes, la majorité qui est à même de juger et qui même est Tunique juge d'une idée vieille de cent ou de mille ans, est-elle aussi à même de juger l'idée d'un penseur contemporain ? La distance du temps étant supprimée, dans ce phénomène collectif de la pensée, pouvons-nous dire que les autres conditions restent égales ?
Evidemment la réponse ne peut être que négative. Ceux-là mêmes qui s'inclinent devant l'avis donné par la majorité sur une question actuelle, ne peuvent méconnaître que cet avis est souvent ou pour le moins quelquefois erronné, tandis que tous s'inclinent devant l'avis donné par la majorité, et qui s'est inculqué en elle par suite d'une lente évolution, sur une idée datant de plusieurs siècles. En dernière analyse le nombre est juge suprême, au point de vue dynamique : il ne l'est pas au point de vue statique. Et pour m'exprimer en une seule phrase, peut-être en partie inexacte mais qui en tout cas entendue dans un sens relatif fait bien ressortir ma pensée, je dirai que, si pour juger d'une idée il faut compter les votes de la postérité, il convient de peser ceux des contemporains (1).
Soutenir que le plus grand nombre à un moment donné de l'histoire a toujours raison, et que le plus petit
{ . Champfort disait que les étrangers forment la postéHté contemporaine et cette phrase, qui renferme un jeu de mots, est très profonde et confirme ce que nous avons dit, puisque les étrangers, n'appartenant pas à la collectivité nationale, peuvent justement par là être moins emportés, plus libres et plus justes dans leurs jugements.
nombres, toujours tort, c'est constater un fait politiquement irréfragable (et fatalement nécessaire) mais injuste. Les minorités, au contraire, dans le monde comme dans les Parlements, ont toujours fait la gloire des nations.
A priori donc le droit de la majorité, tel qu'il est appliqué à notre vie politique, parait se heurter contre la logique, puisque l'opinion de la majorité n'est pas dans tous les cas l'opinion la meilleure ; elle s'y heurte spécialement quand on considère que ce droit de la majorité s'applique au moyen des Parlements, c'est-à-dire de nombreuses réunions d'hommes qui, comme nous avons tâché de le démontrer plus haut, ravalent toujours, par une loi fatale de psychologie collective, la valeur intellectuelle de la décision à prendre.
Et non seulement ils ravalent nécessairement la valeur des résultats ; mais ces résultats peuvent dépendre de causes imprévues, inattendues, et disproportionnées à l'effet produit. Une parole, un geste, un acte quelconque changent tout à coup les tendances d'une assemblée comme celles d'une foule ; la contagion foudroyante d'une émotion change en un instant l'opinion de tous, comme un souffle de vent courbe toutes du même côté les têtes des épis dans un champ de blé ; et alors, outre Y abaissement du niveau intellectuel, Y égarement intellectuel peut aussi se produire instantanément dans une assemblée ; les résultats seront donc non seulement de valeur moindre que ceux que donnerait chacun de ses membres, mais ils sont aussi de valeur absolument différente.
C'est ce qui arrive dans toute réunion d'hommes : et
surtout dans les Parlements qui, par la manière dont ils sont formés et dont ils prennent leurs décisions, représentent et réunissent deux phases de psychologie collective qui se superposent ou, pour employer une expression tirée de la chimie et plus exacte, qui se combinent.
En effet, non seulement les votes des députés mais les élections mêmes des députés sont dues au jeu de hasard de la psychologie collective.
Quels sont les coefficients les plus importants qui concourent à l'élection d'un député, en laissant de côté Tachât des votes sur lequel il est inutile d'insister puisque son vice ressort de lui-même ? Ce sont les discours et les journaux.
Eh bien ! ces deux moyens de persuasion ou, pour mieux dire, de suggestion sur le public sont les plus forts et en même temps les moins sûrs : c'est-à-dire ceux qui peuvent donner les résultats les plus imprévus et les plus illogiques justement parce qu'ils agissent (et surtout le premier) en profitant des surprises de la psychologie collective.
Mais, pour bien illustrer ma pensée, j'ai besoin d'ouvrir ici une petite parenthèse, afin que le lecteur me suive, sur un phénomène facile à observer mais peu observé : la psychologie du succès.
Dans le domaine intellectuel, la personne qui débute peut, suivant l'art ou la science qu'elle a adopté, arriver plus ou moins vite à la notoriété et à la gloire. Abstraction faite de la réclame qu'on achète, nous pouvons dire
que la suggestion sur la masse, et par conséquent le succès peut être lent ou immédiat ; et il est généralement lent si la suggestion s'exerce . d'une façon diffuse, soit sur un individu seulement à la fois ; immédiat s'il s'exerce soit d'une façon intense, soit sur une foule d'individus réunis.
Un livre, par exemple, n'est jamais jugé comme un drame ; ce sont des gens studieux qui lisent le livre à part soi, et qui dans la tranquillité solitaire de leur repos peuvent spontanément se former une opinion sincère ; le drame est écouté par des spectateurs réunis qui se suggestionnent mutuellement d'une façon inconsciente et qui forment tous ensemble un monstre à mille têtes qui semble vouloir renfermer le pauvre auteur dans ce dilemne terrible : divertis-moi ou je te dévore !
Les conditions pour juger sont évidemment différentes. Quelle est celle qui vaut le mieux ?
Avant de répondre, posons une autre question. Avezvous jamais soumis à une analyse de chimie psychologique ces élans irrésistibles d'enthousiasme qui dans un théâtre ou dans une salle couvrent parfois d'un tonnerre d'applaudissement la fin d'une scène dramatique ou les dernières paroles d'un discours éloquent ? A ce moment le public croit être juste et sincère, parce qu'il éprouve véritablement l'émotion qu'il manifeste ; mais ce degré d'approbation frénétique, auquel les auditeurs sont arrivés, est-il dû purement et simplement au mérite du drame ou de l'orateur, ou bien n'y a-t-il pas quelque autre ferment qui a contribué à faire mousser ce vin enivrant de l'enthousiasme ?
Personne n'ignore la loi psychologique d'une vérité indiscutable, que l'intensité d'une émotion croit en proportion directe du nombre des personnes qui ressentent cette émotion clans le même lieu et en même temps. Alfred Espinas dans son livre magnifique Des Sociétés animales a donné la preuve mathématique de ce phénomène. « Je suppose que l'émotion ressentie par l'orateur (qui parle devant le public) puisse être représentée parle chiffre 10 et qu'aux premières paroles, au premier éclat de son éloquence, il en communique au moins la moitié à chacun de ses auditeurs qui seront au moins 300, si vous le voulez bien. Chacun réagira par des applaudissements ou par un redoublement d'attention ; et cela produira ce qu'on appelle dans les comptes-rendus un mouvement (sensation). Mais ce mouvement sera ressenti par tous à la fois, car l'auditeur n'est pas moins préoccupé de l'auditoire que de l'orateur, et son imagination est soudainement envahie par le spectacle de ces trois cents personnes frappées d'émotion : spectacle qui ne peut manquer de produire en lui, d'après la loi énoncée tout à l'heure, une émotion réelle. Admettons qu'il ne ressente que la moitié de cette émotion, et voyons le résultat. La secousse ressentie par lui sera représentée non plus par 5, mais par la moitié de 5 multipliée par 300, c'est-à-dire par 750 » (Espinas, Les Sociétés animales, p. 361).
Or ces paroles suffisent, si je ne m'abuse, à démontrer que tous les jugements venant d'une foule sont fatalement exagérés, puisque l'opinion unique de l'auditeur est élevée à la n mo puissance par le seul fait de la pré-
tsence d'autres personnes. Le nombre est en ce cas le premier coefficient et aussi le plus important du succès, qui n'est assurément pas créé par lui, mais qui est pourtant développé dans des proportions telles qu'elles atteignent parfois à l'invraisemblable.
Ce n'était pas pour rien que Louis de Bavière, un fou, mais aussi un grand artiste, et surtout une grande conscience d'artiste, voulait assister seul dans le théâtre désert aux représentations des œuvres de Wagner. Il sentait que c'était de cette façon seulement que, libre de toute suggestion, il aurait pu juger sincèrement et goûter les manifestations du génie.
Pour un savant ou un artiste qui s'adresse à un public épars au lieu de s'adresser à un public aggloméré, les effets et la mesure du succès sont essentiellement différents.
Combien de fois ne nous est-il pas arrivé de ressentir de l'émotion à la lecture de certaines pages sublimes ? Mais l'admiration qui nous montait au cœur et qui dans un théâtre ou dans une salle affolée, nous eût conduits instantanément par le seul effet de la contagion au délire des applaudissements, s'éteignait solitaire dans notre âme et entre les murs de notre cabinet.
L'auteur d'un livre ne voit pas et ignore ces manifestations isolées d'enthousiasme : il ne connaît point ce public épars qui l'admire, et s'il entend ses voix individuelles, il n'entend cependant pas sa voix collective et grandiose. Il ne peut jamais, comme un orateur ou comme l'auteur d'un drame ou d'un mélodrame, être le foyer où convergent en une seconde toutes les impres-
sions ressenties par des centaines d'auditeurs, centuplées, en ce qui concerne chacune d'elles, dans leur valeur effective par le seul fait de la présence d'autres auditeurs, et c'est pourquoi il ne jouit jamais de la volupté pénétrante et suprême de voir tout un public ébranlé et délirant à ses pieds, comme le voient au contraire des orateurs et des auteurs dramatiques qui valent, parfois, beaucoup moins que lui.
Autre chose donc est d'agir sur un public aggloméré r autre chose est d'agir sur un public dispersé. Quelleest, je le répète, la meilleure condition ?
Au point de vue subjectif, je ne le saurais dire. La réponse dépend du tempérament individuel. Tel se comptait aux acclamations d'une foule ; tel autre se contente de connaître par voie indirecte l'admiration que le public lui consacre. Mascagni et Zola peuvent être également satisfaits dans leur juste orgueil, l'un en assistant à. l'attaque épileptique d'enthousiasme qui frappe les Viennois à la représentation de Cavalleria Rusticana et de U Ami Fritz, l'autre en apprenant par son éditeur Charpentier que la Débâcle avait atteint en quelques mois le 150 e mille. Ce sont deux plébiscites, divers dans leur manifestation, semblables dans leur signification.
Au point de vue objectif il n'y a pas de doute, c'est le jugement du public épars qui est le plus sûr et le plus vrai. J'ai déjà démontré que le jugement d'une foule est toujours exagéré par la seule influence du nombre, qui élève nécessairement le diapason de chacune des opinions individuelles. Je crois pouvoir ajouter que ce jugement est en plus fréquemment erroné. La psychologie
collective est rarement guidée par la logique et par le bon sens. L'occasion, le hasard, l'inconscience déterminent ses manifestations dans la plupart des cas. Le cri d'un seul provoque tous les autres à pousser ce cri. La contagion de l'approbation ou de la désapprobation est foudroyante, tout de même que dans une bande d'oiseaux le moindre battement d'ailes produit une pa- # nique générale irrésistible. Et alors le jugement rendu et que nous considérons comme la somme des jugements de tous, n'est que l'opinion d'un seul qui, par suite du phénomène inconnu de la suggestion est devenu tout à coup le despote casuel et instantané de la foule.
Le jugement du public épars, en ce qui concerne les livres, ne présente pas ces dangers. Assurément, même pour le livre, le verdict collectif se forme peu à peu puisque tous les lecteurs dispersés se communiquent leurs impressions et que toutes les opinions particulières se fondent ensemble comme des notes particulières qui se fondent en un seul accord ; mais c'est là un unisson qui se forme plus graduellement, en réunissant des opinions plus pondérées et, par conséquent, moins facilement modifiables, plutôt qu'il n'est dû à un élan imprévu de psychologie collective.
L'effet produit par une idée exprimée ou par une personne louée dans un journal politique quotidien est analogue à l'effet que produit un discours prononcé en présence d'une centaine d'individus réunis.
Pour la psychologie collective on peut dire que le journal, dans ces cas, équivaut au discours. En effet, à l'impression instantanément produite par l'orateur sur
des personnes réunies se substitue une impression produite après un très court espace de temps (2 ou 3 heures après la composition du journal, temps où tous Font lu) où l'impression de l'article ou de la nouvelle se répand sur les personnes voisines et les gens qui communiquent entre eux, par suite des occupations de la vie.
Il suffît d'avoir assisté une seule fois, dans la capitale ou en province, dans un café ou dans une pharmacie, à l'arrivée du journal attendu pour se convaincre de la grandeur de l'effet et de l'instantané de la suggestion produite par la nouvelle qui intéresse et qu'on attendait.
Le contenu de l'article passe de bouche en bouche avec une rapidité presque égale à celle avec laquelle les émotions se propagent dans une foule : les commentaires, favorables ou défavorables, ont la force de suggestion des applaudissements ou de la désapprobation qui accueille un discours et l'opinion de chacun subit, consciemment ou inconsciemment, une véritable contrainte, comme celle de chacun des spectateurs qui sont dans un théâtre ou dans une assemblée. En un mot l'effet du journal est, comme celui d'un discours, excessifs même souvent trompeur.
Maintenant fermons la parenthèse et retournons à notre point de départ.
Je disais que l'élection d'un député est due surtout à la force de suggestion qui s'est dégagée de ces deux moyens : l'art oratoire et les journaux quotidiens. C'està-dire qu'elle est due aux deux moyens qui servent à
élever le plus facilement et le plus rapidement le succès (édifice peu solide assurément* s'il n'est mérité, mais dont la solidité et la durée importent peu pour les effets qui nous intéressent ici) et qui troublent extrêmement, par une loi de psychologie collective, la détermination indépendante et sincère de l'électeur.
Qu'advient-il alors ? Il arrive que l'électeur qui dépose son bulletin dans l'urne et qui semble accomplir une action libre et isolée n'est qu'un suggestionné, victime d'une force d'hypnotisme qui peut être aujourd'hui un discours, demain un journal.
Passe encore, s'il avait été suggestionné par une idée ou par une personne qui eussent quelque valeur ; la suggestion dans ce cas ferait œuvre sociale vraiment utile, mais on n'a pas besoin d'être sceptique pour affirmer que de tels cas sont rares.
Dans notre joyeux pays de la rhétorique, il y a pas mal d'individus qui savent fabriquer un discours à effet, et la masse est assez ignorante pour admirer ceux qui font retentir de grands mots, sans éclairer leur phrase du flambeau de la pensée.
L'art oratoire, qui est parmi les plus nobles et les plus difficiles, s'abaisse souvent à la vulgarité d'un simple artifice, employé pour attirer à soi les auditeurs ignorants et naïfs : « Un déluge de paroles sur un désert d'idées. » Voilà la phrase terrible mais juste qui peut servir en bien des cas à définir les discours des candidats et ceux de leurs grands électeurs. Et la puissance suggestive de ces discours de second ou de troisième ordre est
démontrée par le nombre si considérable d'avocats qui pénètrent à la Chambre.
Quant à la presse quotidienne.... qui ne sait la valeur des éloges qu'elle décerne ? Ces éloges sont payés (en '^ argent ou en faveurs) ou sont obtenues par l'autorité de
quelque rédacteur, ou sont dûs à la plume même de ceux qui sont loués. Le bon public de province croit à la sincérité de la réclame, et ne soupçonne pas les petites lâchetés et les petites humiliations que le candidat a dû subir pour faire mettre près de son nom un adjectif élogieux. Et là-bas, dans le petit village, quand on lit le journal, l'effet de l'éloge est immanquable. C'est ainsi malheureusement qu'on fabrique les députés ; et les milliers de votes obtenus ainsi et par de tels moyens (et je ne parle pas des moyens délictueux) leur donne l'illusion d'être de grands hommes.
Quand ensuite dans un moment de sincérité et de découragement, on fait la physiologie du Parlement et qu'on le voit composé en grande partie de personnalités inconnues et insignifiantes, on dit, maigre sujet de consolation : la faute en est au pays, il a été interrogé ; et ce choix a été sa réponse.
La faute en est au pays, soit, nous sommes d'accord r mais s'il répond ainsi, c'est-à-dire si mal, c'est qu'on le force à donner une réponse par le moyen trompeur de la psychologie collective. Si pn pouvait interroger les individus isolément, un par un, le résultat serait, il me semble, différent, de même que l'absurdité des verdicts rendus par les jurés serait moins fréquente si chacun de ces douze hommes de mérite pouvait donner son
vote saps être victime de la muette suggestion de ses collègues, de celle de l'accusateur, du défenseur, et du public.
Le malheur est que ce remède est introuvable ou du moins je ne vois pas la possibilité de le trouver.
Une fois formé, le Parlement fonctionne encore et toujours en se basant sur les lois de la psychologie collective. Et le niveau intellectuel de ceux qui le composent, déjà fort humble, descend encore davantage par suite delà loi que nous avons énoncée. Les bureaux, les réunions, les commissions, petits parlements dans le grand, multiplient les probabilités de résultats médiocres et de surprises douloureuses. La raison politique fait souvent passer sous son pavillon des illogismes et bien des injustices de contrebande. On supprime et on modifie des articles de loi, sans penser qu'ils sont en rapport avec d autres qui devraient à leur tour être supprimés ou modifiés ; on approuve parfois tout un projet par la seule raison cpx une partie en est excellente et doit être approuvée. Et on ne manque jamais, dans les moments solennels, d'invoquer les grands noms, le grand idéal de la , patrie, pour arracher le consentement, et pour conquérir d'assaut une approbation que le raisonnement refuserait peut être de donner.
Il s'en suit qu'on peut en bien des cas comparer le Parlement à un filtre à rebours : les projets de loi, au lieu de s'améliorer, deviennent pires, en traversant toutes les phases par lesquelles on veut les faire passer.
Un exemple. Un texte de loi vient en discussion. Ce ne sera assurément pas un chef-d'œuvre, et on peut, à
ce propos, regretter que les projets de loi ne soient pas confiés à un spécialiste (t). Mais, en tout cas, le texte de loi a été rédigé par des personnes compétentes et présente une certaine cohésion. Eh bien! voici immédiatement la pluie des amendements qui tombe sur ce malheureux projet ; quelques-uns de leurs auteurs, peutêtre, sont mus par le désir sincère d'améliorer la loi ; la plupart, assurément, sont guidés par des vues politiqnes inférieures, et saisissent insidieusement cette loi comme un prétexte à tendre un piège où tombera le ministère. La séduction exercée par une belle phrase, la pression d'un journal, la nécessité momentanée de ne pas mécontenter les adversaires, mille motifs étrangers au véritable objet de la discussion peuvent faire adopter un premier amendement. Le jour suivant des motifs d'un autre ordre en feront accueillir un autre souvent en contradiction avec le premier, et voté par des députés absents la veille et non au courant, par conséquent, de la discussion. Et ainsi de suite jusqu'au moment où la loi ne sera qu'un ensemble confus d'articles hétérogènes, un monstre devant lequel la Chambre reculera d'épouvante, et qu'elle replongera dans le néant
Joignez à cela que la psychologie collective, en ce semblable à la psychologie féminine, est faite de contradiction et de cruauté, et passe ou plutôt saute d'un sentiment au sentiment opposé. Et de même qu'un auteur ou
1. En Autriche, pour citer un cas relativement récent, on a conféré la rédaction du projet de Code de procédure pénale à un illustre procéduriste, et ce projet a fort bien réussi, parce que justement il était dû à une intelligence unique et puissante.
un orateur peuvent en prononçant mal un mot provoquer même au moment le plus sérieux un éclat de rire cruel qui compromettra le succès d'une comédie ou d'un discours, de même un député ou un ministre peut, par suite une phrase malheureuse, voir ses amis les plus lidùles et les plus dévoués se transformer en ennemis.
La Chambre n'est en somme' au point de vue psv.hulogique qu'une femme, et souvent même une femme hystérique.
Il suffirait, pour prouver la vérité de cette définition humiliante, d'observer la différence qui existe entre les députés quand ils sont dans la salle, et les députés quand ils sont dans les corridors. La mobilité extraordinaire de leur psychologie n'est vraiment comparable quù celle des hystériques. Les hommes que vous avez vus, il y a une minute, se menacer delà voix et du geste, se provoquer pour ainsi dire du regard, vous les voyez maintenant marcher l'un vers Tautre le sourire aux lèvres et la main amicalement tendue. Si un ministre passe, ceux qui le couvraient d'injures l'accueillent en riant, le félicitent de sa réponse brillante, et trouvent peut-être (voilà le poison !) le moyen de lui recommander une supplique.
Tout a changé, relations et surtout paroles et jugements. Les discours que Ton applaudit, la proposition que Ton a appuyée de son propre vote, deviennent l'objet d'âpres critiques. L'un parle avec ironie de la doctrine qu'il a défendue, avec amertume de la personne qu'il a soutenue. Un autre s'exprime avec une grande modération sur le compte d'hommes et d'idées qu'il a attaqués avec violence. Les phrases toutes faites que dans
la salle ils faisaient retentir avec l'assurance qu'on met à prononcer des axiomes, sont maintenant tournées en ridicule. Celui qui criait que le salut était dans la liberté, implore maintenant un homme, c'est-à-dire une dictature, pour sauver la situation. Vérité en deçà de la porte, erreur au delà. D'une part la scène, de l'autre la réalité (1).
Paul Bourgeta dit, je crois, que la vie est « un volume de Labiche interfolié par du Shakespeare ».
On peut dire la même chose, et avec plus de raison, de la vie parlementaire. Une farce dans les corridors, une tragédie dans la salle des séances.
Si tels sont les résultats intellectuels probables d'un Parlement, quels seront les résultats moraux? La réunion de beaucoup de personnes, de même quelle diminue la force du cerveau, affaiblira-t-elle aussi l'énergie du caractère ?
Malheureusement on ne peut plus discuter aujourd'hui si le Parlement dans sa complexité répond aux fins les plus élevées de la moralité : des faits récents et bien douloureux défendent de douter.
On ne peut donc discuter que sur les causes de cette immoralité.
\. Voir à ce propos l'article : Explorations parlementaires deE. Melchior de Vogué, dans la Revue des deux Mondes du t«f septembre 4894. Dans cet article, Vogué, répétant une idée exposée ailleurs et que j'ai citée ci-dessus, écrivait: « Je renonce à plaider contre l'évidence, contre l'unanimité des jugements : nous n'offrons aux témoins de nos séances que le choix entre deux diagnostics, celui de la folie furieuse, celui de la paralysie générale. »
La première et la plus évidente se retrouve dans la manière dont les élections de députés ont lieu. Bombardés représentants du peuple grâce à Titius et à Caius, plutôt que pour leurs mérites personnels qui auraient été reconnus par le peuple, ils traînent le boulet d'une reconnaissance forcée. Et cette reconnaissance se traduit par des faveurs qui ne sont que des actes de partialité et d'injustice. Le député est obligé de récompenser ceux qui ont fait preuve de dévouement envers lui ; et rélecteur a droit à cette récompense. Le mandat législatif est donc déjà dénaturé à sa base, et le terrain est prêt à d'autres actes d'immoralité plus graves encore.
Et, étant donné de telles prémisses, ils ne se font pas attendre longtemps. C'est chose notoire que toute compagnie, de quelque genre qu'elle soit, augmente la petite ou la grande propension au mal qui couve d'une façon latente, comme le feu sous la cendre, dans chacun de nous.
Regardez les enfants : quand ils se trouvent ensemble ils deviennent plus méchants et plus cruels que jamais. La niche un peu hardie, le petit vol, l'escalade d'un mur, qu'aucun n'aurait osé faire ou même méditer tout seul, ils y songent et ils le font, quand ils se trouvent plusieurs ou beaucoup ensemble. Nous-mêmes, nous autres hommes, nous devons reconnaître que s'il y a un cas où nous pouvons faillir aux lois de la délicatesse ou à celles de la pitié, c'est justement alors que nous sommes plusieurs ensemble ; car le courage du mal s'éveille en nous et nous jugeons à la légère l'action peu correcte que seuls nous n'aurions jamais été pour accomplir. Qui
n'a, dans sa jeunesse, quelque épisode qui confirme l'exactitude de ce que nous venons de dire? Quel est l'honnête homme qui ne se rappelle avoir commis avec quelques compagnons, et seulement parce qu'il était avec eux, une vilenie qui frisait l'acte immoral, sinon le crime? (t)
La raison de ces faits, assez communs pour qu'il ne soit pas nécessaire d'exiger des démonstrations et pour qu'une indication suffise, est avant tout arithmétique. La moyenne de plusieurs nombres ne peut évidemment être égale aux nombres Tes plus élevés qui concourent à la former ; de même un agrégat d'hommes ne peut refléter dans ses manifestations les facultés les plus élevées propres à quelques-uns seulement de ces hommes : il ne reflétera que les facultés morales qui se retrouvent chez tous. Giuseppe Sergi dirait, en prenant une de ses comparaisons si belles et si exactes au point de vue biologique, que les dernières et les meilleures stratifications du caractère, celles que la civilisation et l'éducation ont réussi à former dans l'individu privilégié, sont éclipsées par les stratifications moyennes qui sont du domaine de tous, et dans la somme totale celles-ci l'emportent et les premières disparaissent.
Nous retrouverons donc au point de vue moral ce que nous avons observé ci-dessus au point de vue intellectuel. La compagnie affaiblit aussi bien le talent que les sentiments moraux. Et cela pour une autre raison aussi.
Il suffit que dans une agglomération d'hommes il y ait un être mauvais pour qu'il ait. des disciples, des imita-