Max Nordau, Degenerazione, Milan, 1893, vol. I
et avant que nous eussions entrepris de faire le diagnostic de ces deux formes de criminalité, Zola les avait magistralement décrites dans deux de ses romans. Germinal est en réalité la photographie du crime sectaire, des basses classes sociales; L'Argent est la photographie du crime sectaire des grands de ce monde.
L'existence de ces deux formes de criminalité collective une fois constatée, les questions suivantes se posent d'elles-mêmes. Quelles sont les considérations capables d'expliquer la différence de méthode qui existe entre elles ? Pourquoi la criminalité des riches est-elle frauduleuse et celle des pauvres violente ? Les raisons qui peuvent servir de réponse à ces demandes se peuvent, je crois, réduire à trois.
Avant tout c'est une chose connue que toute Société considérée à un moment donné de l'histoire, résume, dans les diverses gradations de ses classes, comme dans un raccourci pâle et atténué, les diverses phases de son histoire psychologique et intellectuelle. Cette évolution qui s'est accomplie dynamiquement dans le temps se reproduit statiquement dans l'espace. Et de même que nous trouvons aujourd'hui des tribus sauvages quire-' présentent l'état où nous autres — peuples civilisés actuellement — nous étions il y a quelques siècles, de même — en restreignant l'observation aux diverses classes d'un même peuple civilisé sans l'étendre d'un peuple à un autre — nous voyons que les classes supérieures représentent à elles seules ce qui est vraiment
moderne, tandis que les classes inférieures représentent encore dans leurs sentiments et dans leurs pensées un passé relativement éloigné ; et c'est pourquoi il est logique et naturel que les premières soient modernes ,et évolutives dans leur criminalité collective, et que les secondes soient au contraire encore violentes, pour ne pas dire absolument ataviques.
Le fait que dans toute société l'évolution accomplie dynamiquement dans le temps se reproduit statiquement dans l'espace et en raccourci, est un fait parallèle, peut-on dire, à la loi d'Haeckel que l'ontogénie reproduit la phylogénie.En effet, de même que la vie de l'embryon résume avec une grande rapidité la vie de l'espèce, 'de même les diverses classes sociales d'un peuple donné résument — d'une façon atténuée — le chemin parcouru par ce peuple dans l'histoire.
Pour corroborer cette observation, je rapporterai les paroles suivantes d'un philosophe italien : « Il y a aussi dans une histoire contemporaine, il y a dans un moment donné du temps une manière de stratifications d'époques ; dans le même pays et dans la même société et dans divers pays limitrophes, il coexiste des degrés divers de développement psychique, de conditions économiques. C'est une loi historique que le passé revit dans le présent, que les formes et les types sociaux s' étant succédé au cours de l'évolution en un stade quelconque de cette évolution, se côtoient les uns les autres, de sorte que les types qui ont moins progressé, loin d'être morts à jamais, conservent en certains lieux et en certaines couches non seulement la force factice d'un phénomène cristallisé et
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dépure survivance, mais toute la force et toute la vigueur qui dérivent d'une adaptation au milieu aussi réelle et propre que spéciale » (1).
Et Bagehot écrivait : « Pour nous rendre compte de ce fait que les intérêts délicats vont toujours en dirùinuant au fur et à mesure qu'on descend l'échelle sociale, point n'est besoin d'aller faire un voyage chez les sauvages ; il nous suffit de parler avec les Anglais de la classe pauvre, avec nos propres domestiques, nous serons suffisamment édifiés. Les basses classes dans les pays civilisés comme toutes les classes des pays barbares, sont évidemment dépourvues de la partie la plus délicate de ces sentiments que nous désignons par le terme complexe de sens moral (2) ».
Il suffit, en effet, de songer aux effets de la naissance, de l'éducation, de la culture, du milieu, — il suffit de se représenter les habitudes et les manières d'un gentleman toujours correctes et civiles, et de les comparer à celles de l'ouvrier ou du paysan rudes, parfois brutales, et qui ignorent la savante hypocrisie des manuels de civilité — pour comprendre quelle sera — exagérée pathologiquement et portée à l'extrême — la différence entre les manifestations criminelles de Tune ou l'autre classe.
En second lieu, ce qui sert à expliquer cette différence, c'est le concept que chacun peut se faire de la crimina-
1. J. Vanni, Saggi critici sulla teoria sociologica délia popolazione, I, 35. Ville de Castello, 1886; voir aussi J. Pétrone, La terra nella odierna economia capitalistica, p. 35.
2. Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations. Consulter aussi : Garofalo, La superstizione socialista, Turin, Roux et Frassati, 1895.
lité spécifique des deux classes sociales extrêmes. Sans vouloir émettre ici une opinion politique qui serait inopportune, il est certain que la criminalité de la classe cultivée et aisée est un phénomène pathologique indiquant le vice de l'organisation sociale qui nous régit pour le moment, un symptôme qui nous avertit que le système actuel en est arrivé à la dernière phase et qu'il touche à sa fin ; — la criminalité de la basse classe, au contraire, peut passer pour l'annonce, pathologique elle aussi, d'une nouvelle tendance qui surgit, d'une nouvelle ère qui est sur le point de naitre. En un mot l'une est l'indice d'un soleil couchant, l'autre d'une aube : la première est un signe de dégénérescence d'un organisme jeune qui croit et progresse. Et c'est pourquoi la première a tous les caractères de la prudence sage et cir* conspecte et de la ruse sénile ; et c'est pourquoi l'autre a tous les caractères de l'audace impétueuse, imprudente et impudente de qui sent sa jeunesse et sa force.
Enfin la dernière considération et — suivant moi — la plus importante qui explique ces deux formes différentes de la criminalité consiste dans le fait que la classe supérieure non par le nombre, mais par la force et par les bases sur lesquelles elle repose, représente la majorité ; la basse classe, au contraire, la minorité.
Or c'est un caractère psychologique commun à toute minorité d'être plus audacieuse, plus hardie, plus violente que la majorité. La minorité doit conquérir ; la majorité ne doit que maintenir ce qu'elle a conquis ; et on a plus d'énergie pour atteindre un bien ou un but lointain que pour conserver ce qu'on a acquis. La vie-
toire affaiblit, tandis que le désir de vaincre augmente le courage et la force.
Peut-être cette affirmation (pour moi c'est un axiome) n'est-elle que le reflet ou la reproduction sociale — si je puis ainsi dire — de la loi psychologique par laquelle l'homme a plus de jouissance quand il lutte pour obtenir ce qui lui plait ou pour réaliser son idéal que lorsqu'il Ta obtenu ou réalisé (1). Il n'est pas vrai, comme le prétend Beaumarchais (2), que la raison du bonheur se trouve dans la possession : ce qui importe, suivant Schiller, c'est que l'homme craigne ou souhaite le jour qui doit venir. Le désir c'est la poésie de la vie, c'est plus encore : c'en est la condition nécessaire. « Il y a plus de plaisir à courir un lièvre qu'à le prendre » disait Leibnitz (3) et Pascal répétait que « la fin de l'homme n'est pas de trouver la vérité mais bien de la rechercher. » Schopenhauer démontre dans une page comment non seulement l'homme, mais la nature entière est destinée à vivre sans un but, sans une cesse, sans une satisfaction finale.
Cela prouve que la vie même pour l'homme ne peut être, comme dit Pascal, qu'une recherche, qu'une lutte sans résultat pour la terminer. Voici les paroles de Schopenhauer : « Il n'y a pas de corps sans affinité, cela revient à dire sans aspiration, ou, comme s'exprimerait Jacob Bôhme, sans passions et sans appétits.