E. Renan, Vie de Jésus
(c'est-à-dire la minorité). Dans la science et dans Fart, les penSfeurs et les artistes les plus hardis et les plus violents, ce sont toujours les novateurs, les hétérodoxes. w Toute science en voie de formation, dit Fouillée, est comme la jeunesse plein d'orgueil et de pétulance » (1).
1. À. Fouillée, La psychologie des peuples et V anthropologie, dans la Revue des Deux-Mondes] Î5 mars 4895.
Ibsen, dans YEnnemi du Peuple, a écrit une scène où il traite fort bien, malgré une exagération paradoxale, la* différence entre la majorité et la minorité. Acte IV. scène V. Le docteur Stockmann. — La majorité n'a jamais raison, je vous le répète, jamais ! C'est un des mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actions et de ses pensées doit se révolter. De quoi se compose la majorité des habitants d'un pays? De gens intelligents ou d'imbéciles? Je suppose que nous serons tous unanimes à reconnaître qu'il va partout des imbéciles, et qu'ils constituent une majorité. rudement humiliante. Mais par Dieu ! ce ne sera jamais une raison pour que les imbéciles régnent sur les gens intelligents ! (Tumulte et cris). Oui, oui, vous pouvez étouffer ma voix sous vos cris; mais, quant à me contredire,
jamais! La majorité a pour soi la force malheureusement.... mais
elle n'a pas la raison. J'ai la raison, moi, et quelques individus seulement avec moi. La minorité a toujours raison. (Nouveau tumulte) Hovstad. — Eh î eh ! le docteur qui est devenu un révolutionnaire. Stockmann. — Pardieu ! oui, monsieur Hovstad. Je veux combattre ce principe mensonger qui dit : la voix de la vérité est celle de la multitude. Quelles sont, en général, les vérités que proclame la majorité ? Ce sont des vérités si vieilles qu'on les peut bien dire décrépites. Or, quand une vérité est parvenue à un pareil degré de vieillesse, il vaudrait mieux la qualifier de mensonge, puisqu'elle tend à ne devenir qu'un mensonge. (Rires et exclamations de mép?*is.) Vous me croirez, si vous le voulez ; mais les vérités n'ont pas la vie aussi longue que Mathusalem. Une vérité normalement établie ne vit que quinze ou vingt années au plus : rarement elle les dépasse. Et ces vérités décrépites, horriblement pauvres, ce sont les seules dont s'occupe la majorité et qu'elle recommande à la société comme une nourriture bonne et saine. Quelle nourriture peut-elle trouver dans ces aliments ? Aucune,
C'est la reproduction collective du fait individuel qui donne à une seule personne, assaillie par beaucoup d'autres, une énergie qu'elle n'aurait pas eue, si elle en avait eu d'autres à ses côtés. C'est la nécessité delà défense qui décuple les forces de celui qui est seul et plus faible, c'est Tinstinet de la conservation personnelle qui se réveille avec plus de force devant le péril et qui donne à l'organisme ce qu'on a l'habitude d'appeler le courage du désespoir.
En ce qui concerne la criminalité cette loi naturelle ne pouvait pas ne pas s'exercer ; et il devait dès lors arriver que la basse classe, ayant à lutter contre des adversaires beaucoup plus puissants, trouvât dans la violence et l'audace des moyens une compensation de sa propre faiblesse.
En face de ces deux tendances criminelles qui — venant du bas et du haut de la société — semblent vouloir étrangler la société dans leurs griffes de fer, un esprit optimiste et doux escompte et espère une solution issue du vieil apologue de Menenius Agrippa ; les scep-
je vous assure, et je m'y dois connaître, en ma qualité de médecin. Ils ressemblent aux harengs salés de Tannée précédente ou aux jambons salés rances et moisis. Et voilà l'origine 'du scorbut moral qui mine toutes les sociétés. »
Ibsen est, comme toujours, plein d'exagération, mais on ne peut nier que ces paradoxes renferment beaucoup de vérité. Voir du reste, à ce sujet, mon volume : La Folla delinquente (2 e édition), Turin, Bocca, 4895 et mon article Physiologie du succès, dans la Revue des Revues, 1er octobre 4894.
tiques sourient en songeant à ce moyen trop inefficace ; les fatalistes attendent les événements d'un front serein.
Entre les optimistes, les sceptiques et les fatalistes, il y a place pour une autre catégorie de personnes, pour les savants.
Beaucoup d'entre eux croient avec Auguste Comte « que la grande crise politique et morale des sociétés modernes descend en dernière analyse de l'anarchie intellectuelle (1) » ; tous pensent assurément que — de même qu'avant d'indiquer les soins qu'il faut donner à un malade il convient de faire le diagnostic de sa maladie — de même avant de suggérer les remèdes qu'il faut apporter à la situation présente il convient de l'analyser, d'en scruter les causes et de voir où réside vraiment le foyer du mal. De cette étude objective que nous voulons entreprendre sur les deux formes du crime sectaire — crime de violence et de dol — on verra peutêtre ressortir celle de ces deux formes qui a notre sympathie ou, pour parler plus exactement, celle pour qui nous avons le moins d'antipathie.
Ce sera là un résultat non voulu, mais inévitable de notre travail. 11 n'y a que les érudits pour traiter un sujet avec les idées des autres sans faire saisir leurs opinions personnelles (et peut-être bien parce qu'ils n'en ont point) (2) : il n'y a que les jésuites pour oser affirmer