La connaissance de Dieu. Énoncé de la thèse
— Nous savons déjà que Dieu n’est pas l’objet direct de 1 intelligence humaine : Quel est le procédé indirect qui nous conduit jusqu’à Lui ?
Nous ne pouvons connaître l 'existence de Dieu que par voie de démonstration. L’application du principe de causalité à l’existence de choses contingentes prouve qu’il doit exister un Etre nécessaire, dont l’essence est l’existence même, et c’est Lui que nous appelons Dieu *).
Pour nous former une idée de ce que Dieu est, c’est-à-dire de sa nature ou de son essence, nous avons recours au triple procédé que l’on appelle de composition ou de synthèse , de négation ou ù' élimination , et de surélévation ou de transcendance.
Nous comprenons que Dieu doit posséder Lui-même les perfections que nous voyons dispersées dans ses œuvres et nous les Lui attribuons : procédé de composition.
Mais nous savons que ces perfections ne peuvent avoir en Lui les imperfections inhérentes aux choses créées, ni être confinées dans les limites qui enserrent les choses contingentes ; nous éliminons des perfections divines tout ce qui est imperfection ou limite : procédé de négation.
Toutefois, même dépouillées de leurs imperfections et débarrassées de leurs limites, les perfections de ce monde créé gardent un défaut essentiel, elles sont plusieurs, et, parce que plusieurs, se limitent les unes les autres.
Or, la perfection infinie exclut la limite et, par conséquent, la multiplicité. De plus, telles que nous les concevons, les perfections créées n’ont rien qui ne se conçoive même chez un être simplement fini et, par conséquent, elles ne sont pas exclusivement propres à l’Être divin. Donc, pour rendre notre concept exclusivement applicable à Dieu, nous devons recon-
') Nous traiterons ce point en Théodicée , lre Partie : L’existence de Dieu.
naître que les perfections créées, même après la suppression de leurs imperfections et de leurs limites, restent infiniment au-dessous de la réalité divine, et confesser que, pour les rendre attribuables à Dieu, il faudrait les surélever à l’infini : procédé de surélévation ou de transcendance , complément obligé des deux premiers.
DEUXIÈME SECTION
Volition et volonté.
Cette section sera partagée en trois paragraphes :
§ 1. L’acte volontaire nécessaire. — § 2. L’acte libre. — § 3. Les suites de l’acte de volonté : Les états affectifs, les sentiments.
L'acte volontaire nécessaire.
SOMMAIRE. — 196. Notions préliminaires : Le bien ; l’amour spontané du bien ; la volonté. — 197. Objets divers de la volonté : les biens. — 198. Notions du nécessaire, du volontaire, du déterminé. — 199. Le déterminisme : Déterminisme absolu et déterminisme scientifique. — 200. La volonté est le principe d’actes nécessaires.
196. Notions préliminaires : Le bien ; l’amour spontané du bien ; la volonté. — Les choses sont disposées dans la nature, on ne peut le nier, de manière à satisfaire aux besoins ou aux convenances des êtres. Voici une plante : ses organes sont arrangés de façon à favoriser la vie de la plante : qu’une des parties soit dérangée, et les fonctions vitales ne s’exercent plus ou ne s’exercent plus aussi bien. L’arrangement des parties qui composent la plante est donc en harmonie avec ses besoins ou son utilité.
On peut différer d’avis sur l’origine de ces relations harmonieuses. Le darwiniste dira qu’elles sont le résultat de ren-
contres heureuses, de circonstances indépendantes les unes des autres. Les produits moins heureux des circonstances ont succombé ; les mieux avantagés ont survécu et se sont perpétués ; mais aucune cause intentionnelle n’a présidé ni à la coordination des éléments, ni à la combinaison de leurs énergies. Le finaliste, au contraire, est d’avis que la convergence des éléments et de leurs forces a été voulue et que, dès lors, son résultat heureux est un but , une fin.
Mais finalistes et antifinalistes demeurent d’accord que les choses de la nature ont réussi , c’est-à-dire que des résultats heureux, profitables aux êtres, sont obtenus.
On appelle bien ce qui est profitable aux êtres.
Si ce bien a fait, avant sa réalisation, l’objet d’un vouloir ; si le sujet qui en profite était destiné à en tirer profit, on dira avec raison que le bien est ce qui est profitable aux êtres et vers quoi ils penchent. Aristote s’inspirait de cette conception finaliste, lorsqu’il disait : Le bien est Y objet des désirs des êtres , « ce que les êtres appètent, id quod omnia appetunt ».
Que les êtres inconscients soient poussés vers ce qui leur est bon, ce n’est pas chose évidente à première vue.
Mais il n’y a pas de doute que, par nos facultés sensitives, nous nous portons vers des choses que nous désirons et que nous avons le sentiment de les désirer. L’animal éprouve les mêmes désirs sous l’attrait d’objets qui lui sont présentés par les sens. Le chat qui guette le garde-manger, le chien de chasse qui poursuit un lièvre, le cheval qui hâte le pas vers l’écurie, voient, imaginent ce qui leur est bon et le désirent.
Les biens sont, de la part de l’animal, l’objet de désirs guidés par un jugement des sens. Ces biens s’appellent sensibles.
L’animal juge certaines choses bonnes pour lui et va vers elles, certaines autres mauvaises pour lui et s’en écarte,
mais son attention est absorbée par la réalité concrète, il est incapable de la dominer et d’y considérer à part ce qui fait la bonté des choses qu’il trouve bonnes, la défectuosité des choses qu’il trouve mauvaises. Cette considération abstraite appartient en propre à l’homme : X amour de la bonté est propre à la volonté humaine. L’objet formel de la volonté raisonnable est le bien , comme tel, c’est-à-dire ce et raison de quoi les choses sont dignes d'amour.
Dès que la raison a abstrait, elle généralise. En dehors et au-dessus des biens particuliers, elle conçoit donc un bien idéal qui réunirait en lui tout ce qu’il y a de bonté disséminée dans les biens particuliers : cet idéal, quintessence des biens finis, on l’appelle couramment le bien général , le bien universel.
De prime abord, la raison n’en aperçoit pas la réalisation, elle n’est même pas assurée qu’il est réalisable : elle se contente de le considérer à l’état abstrait, indéterminément. Un travail de réflexion est requis — il appartient à la Morale et à la Théodicée de le décrire — pour montrer que cet idéal est réel en l’Être divin et n’est réel qu’en Lui.
Le vouloir propre à l’homme est donc l’acte qui a pour objet formel le bien abstrait et universel.
La volonté raisonnable désigne tantôt la faculté, principe immédiat des actes par lesquels l’homme se porte vers le bien abstrait et universel ; tantôt la nature même d’où dérive la faculté.
On remarquera qu’il y a à la fois continuité et gradation dans la nature.
Il y a continuité : De la molécule à l’être intelligent, il y a au sein de chaque être une propension au bien, une opeÇi c, un « appétit » du bien, suivant l’expression d’Aristote et de la scolastique.
Psycholog ie.
Il y a gradation : L’appétit naturel entraîne inconsciemment le minéral et le végétal ; l’appétit sensitif porte l’animal vers des biens qui ont fait l’objet d’une appréciation sensible. et ses appétitions s’accompagnent de sens intime ; l’appétit intellectif ou raisonnable se porte avec conscience vers le bien.
Les lignes suivantes de saint Thomas rendent admirablement ces idées :
« Omnia suo modo per appetitum inclinantur in bonum, sed diversimode. Quædam enim inclinantur in bonum per solam naturalem babitudinem, absque cognitione, sicut plantæ et corpora inanimata. Et talis inclinatio ad bonum vocatur appetitus naturalis. — Quædam vero ad bonum inclinantur cum aliqua cognitione ; non quidem sic quod cognoscant ipsam rationem boni, sed cognoscunt aliquod bonum particulare ; sicut sensus, qui cognoscit dulce et album et aliquid buiusmodi. Inclinatio autem, banc cognitionem sequens, dicitur appetitus sensitimis. — Quædam vero inclinantur ad bonum cum cognitione qua cognoscunt ipsam boni rationem ; quod est proprium intellectus. Ef hæc perfectissime inclinantur in bonum ; non quidem quasi ab alio solummodo directa in bonum, sicut ea quæ cognitione carent; neque in bonum particulariter tantum, sicut ea in quibus est sola sensitiva cognitio ; sed quasi inclinata in ipsum universale bonum. Et bæc inclinatio dicitur voliinlas )) ').
197. Divers biens, objets de volition. — Le bien est donc ce vers quoi se porte la volonté. Métaphoriquement, l’acte de la volonté est considéré comme un mouvement vers ce qui est bon pour elle. Le terme auquel elle s’arrête, ce qui est bien en soi et voulu pour soi est un bien absolu ; l’objet de la volonté qui s’achemine vers son terme, ce qui est bien par rapport à un bien absolu, est un bien relatif utile. Du point de vue finaliste, le bien absolu s’appelle fn, le bien relatif moyen.
D’après une loi psychologique bien établie, le déploie-
!) Sum. Theol.y la 2^, q. 59, art. 1, C.
ment puissant de l’activité d’un sujet est pour lui, s’il est capable de conscience, une source de plaisir. Le mouvement de la volonté vers le bien apporte donc au sujet une jouissance. Au premier moment, la volonté se porte vers l’objet bon ; mais, à un second moment, elle se portera soit vers l’objet bon, soit vers le plaisir qu’elle a goûté à le saisir. L’objet bon est le bien objectif ; le plaisir que sa possession apporte au sujet est le bien agréable , « bonum delectabile ».
Le bien objectif capable de donner pleine satisfaction à la volonté c’est le bonheur, dans l’acception objective du mot, « beatitudo objectiva » ; la jouissance qui résulte de la satisfaction adéquate de la volonté c’est le bonheur, dans l’acception subjective du mot, la félicité, « beatitudo subjectiva, formalis ».
Le bien objectif, vers lequel se porte la volonté lorsqu’elle est guidée par la saine raison, est appelé par les moralistes bien honnête , « bonum honestum » 1).
198. Notions du nécessaire, du volontaire, du déterminé. — Ou’est-ce qui est nécessaire ?
On appelle parfois nécessaire ce qui se réalise toujours ; impossible ce qui ne se réalise jamais ; possible , contingent ce qui parfois se réalise et parfois ne se réalise pas.
Ce langage manque de rigueur philosophique; une chose n’est pas nécessaire parce qu’elle se réalise toujours, impos-
') « In motu appetitus, id quod est appetibile terrninans motum appetitus secundum quid, ut medium, per quod tenditur in aliud, vocatur utile. Id autem quod appetitur ut ultimum terrninans totaliter motum appetitus, sicut quædam res in quam per se appetitus tendit, vocatur honestum ; quia honestum dicitur quod per se desideratur. Id autem quod terminât motum appetitus, ut quies in re desiderata, est delectabile. » Sum. Theol ., la 2*, q. 5, a. 6, C. Voir le développement de ces notions dans la thèse de L. De Lantsheere, Du bien au point de vue ontologique et moral.
sible parce qu’elle ne se réalise jamais ; mais, parce qu’elle est nécessaire, elle se réalisera toujours ; parce qu’elle est impossible, elle ne se réalisera jamais.
On dit encore : Est nécessaire ce qui ne peut être empêché, contingent ou possible, ce qui peut l’être.
Mais ces définitions sont empruntées à une relation extrinsèque et accidentelle ; il est vrai que le nécessaire ne peut être empêché, mais ce n’est pas pour cette raison qu’il est nécessaire ; c’est parce qu’il est nécessaire, qu’il ne peut être empêché.
Est nécessaire ce qui, de par sa nature, est déterminé à se réaliser ; impossible ce qui est déterminé- à ne pas se réaliser ; possible ce qui est adéquatement déterminé ni à l’être, ni au non-être, peu importe d’ailleurs que les deux branches de l’alternative soient également ou inégalement probables ').
Nécessaire est synonyme de naturel , ce qui est exigé par la nature du sujet et, par suite, s’accomplit en conformité avec sa tendance fondamentale.
Dans cette acception rigoureuse, le nécessaire s’oppose à ce qui est forcé , contraint , « violent ». On appelle forcé ou « violent », ce qui se produit sous l’action d’une force extérieure, contrairement à la tendance naturelle du sujet. Les eaux d’un fleuve sont naturellement portées vers la mer : l’homme les force à remonter vers leur source. Chaque embryon a sa loi naturelle d’évolution : l’expérimentateur fait violence à cette loi et produit un monstre.
Le nécessaire et le contraint rentrent l’un et l’autre dans
') « Illud dicitur necessarium, quod in sua natura determinatum est solum ad esse ; impossibile autem quod est determinatum solum ad non esse ; possibile autem quod ad neutrum est omnino determinatum, sive se habeat magis ad unum quam ad alterum, sive se habeat æqualiter ad utrumque, quod dicitur contingens ad utrumlibet. » S. Thomas, in Péri Iiermeneias , 1, lect. 14.
une notion plus large, celle du déterminé , « determinatum ad unum ».
Le volontaire , dans l’acception stricte du mot, est ce qui procède nécessairement de la volonté, sous la direction de l’intelligence. L’acte proprement volontaire exclut, d’une part, la contrainte et l’inconscience, d’autre part, la liberté. Car la liberté, — nous le dirons plus au long tout à l’heure — est la négation de la détermination de la volonté à un vouloir unique.
199. Le déterminisme. — Le déterminisme énonce que tout événement est déterminé par ses antécédents. Aussi bien, comment la science serait-elle possible si, entre un événement et la condition ou les conditions de son apparition il n’y avait pas une relation constante, nécessaire ? Les lois, telles que les comprennent les sciences d’observation, sont-elles autre chose que l’énoncé des relations invariables entre un événement et ses conditions antécédentes ? La persuasion que ces lois existent ; qu’une fois découvertes elles ne varieront pas et permettront de prévoir les résultats à venir, est le nerf de toute recherche scientifique ').
Mais le déterminisme est interprétable en deux sens.
Selon les uns, il serait absolu et universel : Tout événement, aucun excepté, trouverait en certains antécédents observables la raison adéquate , c’est-à-dire nécessaire et suffi-
') Le mot déterminisme a été introduit dans la science par le célèbre physiologiste français Claude Bernard. La science expérimentale recherche, dit-il, les causes matérielles ou les conditions matérielles immédiates des phénomènes. Les deux mots causes et conditions sont chez lui synonymes. Lorsque toutes les conditions d’un phénomène sont connues, on connaît la loi du phénomène ; si nous pouvons les réunir dans une expérience, nous verrons le fait se reproduire d’une manière constante, nécessaire. « Le tout est donc d’établir le déterminisme des faits, c’est-à-dire l’ensemble des conditions de ces faits ». « Un phéno-
santé de son apparition. Que ces antécédents fassent, en tout ou en partie, défaut, l’événement ne se produira pas. Qu’ils soient donnés, l’événement se produira.
Mais d’autres font observer que cette formule absolue du déterminisme dépasse les faits établis. Certes, tout événement est conditionné par certains antécédents matériels, faute desquels il ne se produira pas ; il y a donc entre ceux-ci et l’apparition de l’événement qu’ils conditionnent, un lien de dépendance nécessaire, mais- il n’est pas démontré que la condition nécessaire d’un événement en est toujours la condition suffisante (59).
S’il se produit des actes libres, le déterminisme absolu sera convaincu d’exagération ; le déterminisme modéré seul est conciliable avec l’existence du libre arbitre.
Ajoutons que le déterminisme porte l’une des épithètes mécanique , physique , psychologique , selon que les antécédents des phénomènes sont considérés comme mécaniques , physiques , psychologiques.
Le déterminisme scientifique ne doit pas être confondu avec le fatalisme : Celui-ci soumet les événements aux caprices d’une puissance souveraine qui les domine ; celui-là, au contraire, les considère comme régis par des lois invariables.