La volonté est le principe d’actes nécessaires
— En présence d’un bien quelconque qui lui est présenté par l’intelligence, la volonté agit nécessairement. X’éprou-
mène dont le déterminisme est entièrement établi devient une chose immuable, dont on peut prédire rigoureusement l’apparition dans tous les cas où se trouveront réalisées les circonstances de sa production : il comporte une certitude absolue. » Voir Claude B e r n a r d, Leçons de physiologie opératoire , 3me leçon. Cfr. La science expérimentale , passim. — . Introduction à l'étude de. la médecine expérimentale , 3me partie, ch II.
vons-nous pas nécessairement de la sympathie pour ceux qui nous font du bien, de l’antipathie à l’égard de ceux qui nous font du mal ? La sincérité, le désintéressement attirent ; l’égoïsme, le mensonge, la trahison répugnent, écœurent : Autant d’inclinations volontaires qui se produisent spontanément, devançant toute réflexion.
Mais il y a plus : Certains objets s’imposent tellement à la volonté que, même après réflexion, elle ne peut les refuser. Chacun de nous se forme vaguement un idéal qui réunit tout le bonheur désirable : il a, sans doute, le pouvoir d’y penser ou de ne pas y penser, mais il lui est impossible d’y penser sans le désirer *). De même, les biens que l’on considère comme inséparables du bonheur complet — telles l’existence, la vie, l’intelligence — nous les voulons de toute nécessité. Par rapport à ces biens, l’exercice de la volonté n’est pas nécessaire, mais son orientation l’est 2).
’) Nous ne voulons pas anticiper sur l’étude du libre arbitre, mais dès ce moment ces paroles de Cajetan trouvent ici leur application: « Sciendum est quod... aliquid dupliciter liberum dicatur, scilicet quoad exercitium, vel quoad specificationem actus secundi ; per oppositum, dupliciter etiam dicetur naturale. Ita quod operationum alia est libéra quoad utrumque, ut electio ; quia et libéré eligimus, et libéré, si eligimus, determinamus nos ad alteram partem contradictionis ex parte objecti. — Alia vero est libéra quoad exercitium, sed naturalis quoad specificationem, ut velle bonum, et intelligere principia : quoniam libéré exercemus aut abstinemus nos ab usu talium actuum, sed si circa hæc objecta operandum nobis est, non est in libertate nostra determinare nos ad alteram partem contradictionis ex parte objecti. — Alia autem est naturalis utroque modo, ut sunt omnes operationes nullo modo subditæ libertati. » Comment, in Sum. Theol., la 2æ, q. 60, a. 1.
2) « Est quoddam bonum quod est propter se appetibile, sicut félicitas, quæ habet rationem ultimi finis ; et hujusmodi bono ex necessitate inhæret voluntas : naturali enim quadam necessitate omnes appetunt esse felices .. Si essent aliqua bona, quibus non existentibus, non posset aliquis esse felix, hæc etiam essent ex necessitate appetibilia et maxime apud eum qui talem ordinem perciperet : et forte talia sunt esse, vivere et intelligere et si qua alia sunt similia. » In Péri Hermeneias, I, 14.
L'acte libre.
SOMMAIRE. — 201. Notion de l'acte libre : La liberté prend racine dans une indétermination du jugement ; d’où l’expression : le libre arbitre. — 202. Preuves du libre arbitre. — 203. Preuve basée sur la conscience. Objections et réponses. — 20i. Preuve confirmative de l’argument de conscience. — 203. Preuve intrinsèque du libre arbitre. ■ — 206. Corollaire. La liberté a pour objet le choix des moyens. — 207. Les formes de la liberté: Liberté d’exercice ; liberté de spécification ; liberté morale ; liberté des contradictoires ; liberté des contraires. — 208. La liberté est essentiellement un pouvoir d’autodétermination. — 209 La liberté et le déterminisme psychologique : État de la question. — 210 Solution de la question. — 211. La liberté morale et le pouvoir de mal faire. — 212. Les conditions d’exercice du libre arbitre. — 213-215. Objections contre le libre arbitre, tirées de l’existence de criminels- nés ; de la constance de certains faits moraux ; de l’impossibilité qu’il y aurait à concilier l’exercice de la liberté avec la loi de la conservation de l’énergie.
201. Notion de l’acte libre : La liberté prend racine dans une indétermination du jugement. — L’acte libre est un acte non-nécessaire de la volonté.
L’acte volontaire exclut la contrainte ; l’acte libre l’exclut a fortiori.
L’acte volontaire nécessaire est déterminé ; l’acte libre ne l’est pas.
L’acte libre est tel que, en présence de tous les antécédents nécessaires à sa production, il dépend de la volonté de le vouloir ou de ne le vouloir pas.
Or le vouloir est consécutif à un jugement : « nihil volitum nisi præcognitum », on ne veut que ce que l’on a jugé bon. En revanche, ce qui est jugé bon exerce inévitablement un attrait sur la volonté, y produit une inclination.
Dès lors, le vouloir ne sera libre que si le jugement l’est.
Et puisque libre est synonyme de non •déterminé, la possi-
bilité de la liberté du vouloir est conditionnée par l’indétermination du jugement.
En fait, la liberté psychologique s’appelle couramment libre arbitre , c’est-à-dire libre jugement. « Tota ratio libertatis, dit saint Thomas, ex modo cognitionis dependet. Appetitus enim cognitionem sequitur, cum appetitus non sit nisi boni, quod sibi per vim cognitivam proponitur... Et ideo si judicium côgnitivæ virtutis non sit in potestate alicujus, sed sit
Ialiunde determinatum, nec appetitus ejus erit in potestate ejus, et per consequens nec motus vel operatio absolute » ').
Mais où trouver place, dans un jugement, à l’indétermination ?
(Le jugement affirme qu’un prédicat convient ou ne convient pas à un sujet : cette affirmation n’est-elle pas l’exclusion nécessaire de la contradictoire ?
Sans doute, dans l’ordre abstrait, toute proposition immédiate commande l’assentiment ; toute proposition médiate dont la connexion avec des prémisses immédiates est évidente, commande de même l’assentiment.
Mais un acte de volonté est concret.
Or un même acte concret peut être simultanément en connexion avec divers principes abstraits.
La raison pratique, qui applique les principes de la raison spéculative à la conduite de la vie, remplit un double rôle : elle énonce abstraitement les règles de conduite — ratio practica universalis — et elle en fait l’application aux cas particuliers — ratio practica particularis.
Cette application ouvre accès à l’indétermination du jugement, au « libre arbitre ».
Soit cette proposition : Le fils doit respecter son père. Proposition abstraite, nécessaire, dont l’évidence s’impose
') De verit ., q. 22, art. 2.
à la raison et dont la bonté objective conquiert inévitablement le consentement de la volonté.
Mais les actes que la volonté exécute ne sont pas abstraits, ils sont enveloppés de toutes les circonstances inhérentes à la vie personnelle du sujet, ils se réalisent à tel endroit de l’espace, à tel moment du temps : C’est moi qui me connais comme fils ; qui en un tel reconnais mon père ; moi-même j’apprécie telle démarche particulière qui, hic et mine , m’est demandée et dois me décider à l’exécuter.
Or, nous le prouverons plus loin, parce qu’elle est particulière, personnelle, cette démarche, eût-elle, dans l’ordre abstrait, conquis déjà l’approbation de ma raison pratique et le consentement spontané de ma volonté, peut toujours, par un acte ultérieur de réflexion et de volonté, être voulue ou récusée.
Ma raison approuve, sans doute, que j’honore mes parents ; mais, pour les honorer, il faut que je me gêne ; il faut, peutêtre, que je me soustraie à des occupations pressantes et m’impose un déplacement qui, en ce moment, m’est difficile. A un point de vue, il est bon de témoigner à mon père cette déférence qui lui revient ; à un autre point de vue, il est bon d’être plus soucieux de mes aises. Deux jugements pratiques contradictoires devancent la décision de ma volonté : je garde la liberté du jugement définitif, j’ài mon libre arbitre, je suis libre ').
1) « Ratio speculativa seu scientitica non movet, sed in quiete est, quia nihil de imitando vel fugiendo dicit. Ratio autem practica, quædam est universalis, et quædam particularis. Universalis quidein, sicut quæ dicit, quod oportet talem taie agere, sicut filium honorare parentes. Ratio autem particularis dicit quod hoc quidem est taie, et ego talis, puto quod ego filius, et hune honorem debeo nunc exhibere parenti. Hæc autem jam opinio movet, non autem ilia quæ est universalis. Aut si utraque movet, ilia quæ est universalis movet ut causa prima et quiescens, particularis vero ut causa proxima, et quodammodo motui applicata. Nam operationes et motus in particularibus sunt, unde oportet ad hoc, quod motus sequatur, quod opinio universalis ad particularia applicetur. Et
202. Preuves du libre arbitre. — Les preuves du libre arbitre se ramènent aux trois suivantes :
La conscience aidée de la réflexion atteste le fait de la liberté.
Diverses conditions relatives à l’ordre moral et social confirment, par le témoignage de l’humanité, le témoignage de la conscience individuelle.
La considération du rapport d’inadéquation entre le bien universel, objet de la volonté, et la bonté partielle contenue en tout acte de volonté, prouve que tout vouloir spontané peut, moyennant réflexion, devenir l’objet d’un vouloir libre : En effet, la raison réfléchissante peut prononcer à la fois qu’il est bon de vouloir l’acte spontané et son objet, qu’il est bon de ne pas les vouloir ; la volonté a donc le choix entre agir et n’agir pas, elle est libre.
203. Preuve basée sur la conscience. — Un jeune homme dispose d’une certaine somme d’argent pour ses menus plaisirs. Il s’est dit qu’à son premier jour libre il fera avec ses amis un voyage d’agrément. Le but du voyage est fixé ; le jour est convenu.
Dans l’intervalle, il rencontre un ouvrier malade qui manque de pain. Il a pitié du malheureux ; s’il lui venait en aide, il ferait une bonne et belle action.
Mais il est engagé à l’égard de ses amis ; le voyage lui plaît, d’ailleurs ; puis, il y en a tant qui ont mieux que lui les moyens de faire la charité : doit-il se priver du peu qu’il a ?
Il hésite, pèse le pour et le contre. Les deux partis ont du bon ; aucun ne s’impose irrésistiblement.
Finalement, la pitié pour le pauvre malade l’emporte ; la
propter hoc, etiarn peccatum in actionibus accidit, quando opinio in particulari operabili corrumpitur propter aliquam delectationem vel propter aliquam aliam passionem, quæ talem universalem opinionem non corrumpit. » S. Th., De anima , lib. III, lect. 16.
décision est prise: je soulagerai un malheureux, je n’accompagnerai pas mes amis en excursion.
Cette décision est un acte libre.
En effet, le jeune homme a conscience que, si des motifs l’engagent à secourir l’ouvrier malade, ils ne l’y déterminent point.
La détermination n’est donc pas causée adéquatement par les motifs objectifs qui le sollicitent, elle vient de lui-même , il se détermine.
Nous sommes souvent dans le cas de ce jeune homme. La volonté veut le bien sur la présentation de l’intelligence. Or. en maints cas, l’intelligence aperçoit des motifs d’agir et des motifs d’écarter une action ; la volonté est simultanément attirée vers un parti et détournée de ce même parti. La conscience nous fait voir alors que la volonté, considérée formellement en tant qu’elle est sous l’influence des motifs, demeure indéterminée. Cet état d’indétermination psychologique est un caractère distinctif de la volonté raisonnable : on l’appelle du nom de liberté.
La liberté prend racine dans l’intelligence, mais appartient formellement à la volonté. « Libertas est radicaliter ab intellectu, formaliter in voluntate. »
Objection. — J. Stuart Mill objecte (pie le sentiment de la liberté est impossible.
« En effet, dit-il, pour avoir conscience d’être libre, il faudrait avoir conscience que, avant d’avoir choisi, j’aurais pu choisir autrement... Or, la conscience me dit ce que je fais ou ce que je sens, mais ce que je suis capable de faire ne tombe pas sous la conscience » l).
Cette objection ne peut manquer de frapper les esprits formés à la scolastique : Seul l’acte est connaissable ; les
') Stuart Mill, Examination of Hamilton’s philosophy, 6,h ed., p. 580.
puissances ne sont saisissables que dans les actes où elles sont engagées. Donc, semble-t-il, il est impossible de connaître l’acte réputé libre avant qu’il existe. Or, quand il existe, il est déterminé. Donc l’indétermination de la faculté, c’est-à-dire la liberté, échappe inévitablement à la conscience.
Réponse : On a répondu à l’objection en disant : Il y a ici confusion. Ainsi que l’observe M. Fouillée, nous ne percevons pas seulement en nous des décisions achevées ; nous percevons encore des décisions incomplètes , des tendances à agir, des représentations de mouvements à moitié acceptées. Or les tendances sont déjà plus que la puissance ; elles constituent des actes, mais des actes incomplets, auxquels manque un dernier achèvement. Ces premiers actes constituent un intermédiaire entre la pure puissance et l’acte déterminé... Ma volonté n’est donc plus en puissance, elle est en acte ; elle peut être objet d’expérience.
Cette réponse atténue la difficulté, peut-être, mais la supprime-t-elle ?
Lorsque je perçois dans ma volonté ces tendances, « ces actes incomplets, ces commencements d’acte, auxquels manque un dernier achèvement », je ne suis libre qu’autant qu’il dépend de moi de les compléter, de changer les velléités en déterminations absolues. Avoir conscience de ma liberté, c’est donc avoir le sentiment d’une force en partie appliquée et en partie applicable, qui a commencé l’acte, mais ne l’a pas achevé. Or précisément, cettte faculté d’achever, qui n’a pas encore son emploi, qui se réserve, est, comme telle, pure puissance ’).
Cette critique nous paraît fondée.
Si la velléité ne contient le vouloir libre qu’en puissance,
') A 1 i b e r t , La psychologie thomiste, p. 308.
celui-ci n’est pas connaissable en celle-là ; car, on l’affirme sans réserve, seul l’acte tombe sous la conscience.
Si, d’ailleurs, la velléité contenait le vouloir libre à l’état d’acte, elle ne serait plus un acte « incomplet ».
Il faut donc chercher à parfaire la solution précédente.
Où la conscience aperçoit-elle l’indétermination de la volition libre ?
Dans le devenir de la volition libre.
Stuart Mill oppose le pouvoir à l’acte, comme si, entre les deux, il n’y avait pas de milieu : L’acte est déterminé, dit-il, le pouvoir est inconnaissable.
Oui, l’acte accompli est déterminé ; oui, la puissance, comme telle, est inconnaissable. Mais entre la puissance et son acte, il y a un intermédiaire réel : Y actualisation de la puissance, le devenir de l’acte libre.
D’une part, j’ai l’expérience d’actes qui émanent irrésistiblement de ma volonté : je me rends compte que le motif qui les suscite est alors, à lui seul, déterminant.
D’autre part, j’ai l’expérience d’actes, qu’un motif me sollicite à vouloir, mais, de prime abord, ne détermine pas ; qui, néanmoins, un moment après, sont déterminément voulus. Je rapproche la sollicitation du premier moment au vouloir déterminé du moment suivant, je vois que la première n’est pas identique au second : celui-ci est la sollicitation plus quelque chose qui, émanant de ma volonté, convertit la sollicitation en détermination. J’ai donc conscience que la détermination du vouloir libre est, en dernier ressort, l’œuvre de ma volonté.
Aussi ai-je conscience d’être libre, aussi longtemps que se prolonge la volition, parce que, à chaque moment de la durée de son devenir, je surprends en moi la force agissante sans laquelle elle ne deviendrait pas.
Le sentiment de la liberté psychologique enferme donc un double élément : d’abord, une sollicitation provenant
d’un motif objectif ; ce motif m’influence mais ne me détermine pas ; ensuite, une suppléance positive à l’insuffisance du motif objectif. La détermination libre résulte de la combinaison des deux influences ; toutefois, celle de la volonté est seule décisive : on l’appelle le consentement de la volonté.
Aussi faut-il dire avec Aristote : L’objet de ma liberté est ce qu’il est en mon pouvoir de faire ou de ne point faire. BouXeuo'|AE0a 8è irsp't t<5v èt p rjfjLtv irpaxTuiv ’).
Ou avec Thomas d’Aquin : La volonté est maîtresse de ses actes. « Hoc est proprium voluntatis ut sit domina suorum actuum » s). « Spiritualis substantia domina est actus sui, quia in ea existit agere et non agere » 3).
Ou avec Descartes : Être libre , c'est être maître de soi.
Le fait que le vouloir est subordonné au consentement de ma volonté me dit l’insuffisance du motif objectif.
L’expression : « Lorsque l’homme agit, il a conscience qu’il pourrait ne pas agir », ne signifie donc pas que le pouvoir de ne pas agir tombe directement, comme tel, sous les prises de la conscience. Ne pas agir est une négation : que serait un pouvoir qui aurait pour terme le rien ?
L’expression signifie : Lorsqu’une détermination se produit, j’ai conscience qu’elle est causée par mon consentement. Par ailleurs, lorsqu’une sollicitation se produit et que j’y refuse mon consentement, la sollicitation demeure sollicitation et n’est point suivie de détermination. Donc la volonté est seule maîtresse de ses déterminations. Dire qu’elle a conscience d’être seule maîtresse de ses déterminations,
’) Eth. Nie., lib. III, cap. V, 7.
s) De verit., q. 22, art. 5, ad 7.
8) Cont. Gent., II, 47. L’encyclique Libertas de Léon XIII exprime élégamment la même pensée : « Libertas eorum est qui rationis et intelligentiæ sunt participes, propria ; eademque, si natura ejus consideretur, nihil aliud est nisi facultas eligendi res, ad id quod propositum est, idoneas, quatenus qui facultatem habet unum aliquod eligendi e pluribus, is est factorum suorum dotttinus. »
c’est dire équivalemment que les motifs lui laissent le pouvoir d’agir ou de n’agir point.
Objection. — Mais cette interprétation de l’acte libre n’estelle pas la négation du principe de raison suffisante ? Ce que la volonté ajouterait aux motifs, ne serait-ce pas un effet sans cause ?
Réponse : L’objection n’e.st qu’une pétition de principe. Elle rappelle cette boutade d’un médecin matérialiste du xvme siècle : « Je n’ai jamais trouvé l’âme humaine au bout de mon scalpel ».
Mais l’âme que vous auriez trouvée au bout d’un scalpel ne serait pas le principe immatériel dont nous affirmons l’existence. Somme toute, vous nous faites un grief de ne pas nous contredire.
L’objection des déterministes est de la même foi ce : Nous soutenons qu’il y a en nous un principe capable de ne pas se laisser déterminer par des antécédents matériels. Et vous nous faites un grief de dire, que certains actes de la volonté ne trouvent pas en ces antécédents leur raison suffisante. Lorsque vous prétendez qu’ils devraient l’y trouver, vous postulez a priori la vérité du déterminisme absolu et, du même coup, vous supposez gratuitement la fausseté de notre thèse, contradictoire de la vôtre.
Est-ce à dire que le vouloir libre soit un saut téméraire dans l’inconnu ?
Non, car la volonté est incapable de vouloir un objet que la raison ne l’ait jugé bon. La raison peut se tromper sans doute et amener fallacieusement la volonté à prendre un bien apparent pour un bien réel, mais, en tout état de cause, la volonté ne veut et ne peut vouloir que ce que l’intelligence lui présente comme bon.
La volition peut donc être motivée sans cesser d’être libre.
Objection. — Une autre objection consiste à dire qne le sentiment de la liberté est une illusion : Celle-ci aurait pour cause l’ignorance des motifs qui nous font agir.
Réponse : Chose étrange, les déterministes les plus décidés sont et demeurent dupes de l’illusion qu’ils prétendent avoir si habilement déjouée ’).
L’illusion est tellement enracinée en eux qu’ils ne parviennent pas à s’y soustraire, même après qu’ils se sont convaincus du caractère illusoire de leur sentiment.
Il n’est pas vrai que le sentiment de la liberté coïncide avec l’ignorance des motifs qui nous font agir. Au contraire,
') « Singulier spectacle, écrit M. Balfour, celui de tout le genre humain qui se croit libre dans ses décisions, tandis que, en fait, si le déterminisme a raison, il n’existe pas de liberté. Un observateur qui nous regarderait d’en haut s’amuserait fort à nos dépens ; il aurait surtout plaisir à voir, au milieu de cette scène comique, une poignée de philosophes qui, sachant parfaitement que la doctrine abstraite du libre arbitre est une absurdité, se mêlent à la foule, à leurs heures d’hésitation et de délibération, tout comme s’ils avaient les croyances rudimentaires du sauvage »*).
Le poète Lucrèce était mieux avisé. Tout matérialiste qu’il fût, il rendait témoignage à l’évidence du sentiment de la liberté. Bien que l’âme ne soit, pensait-il, à l’égal du corps, qu’un assemblage fortuit d’atomes, il reconnaissait que nous sentons en nous un certain pouvoir indépendant, qui nous permet de lutter contre les objets extérieurs et de résister à nos passions, un je ne sais quoi qu’il ne pouvait dénommer, « vis nominis expers », un empire arraché au destin, « faits avolsa potestas ».
La liberté est due, poursuivait-il, à une certaine déclinaison des atomes, d’où résultent certains mouvements imprévus dans la succession invariable des effets et des causes et qui est capable de déranger à un moment donné leur enchaînement fatal.
L’explication était puérile ; elle ne prouve que mieux combien devait être impérieux chez le penseur matérialiste le sentiment de sa liberté **).
*) Balfour, The foundations of belief, p. 21.
**) Le poème de la nature ; traduct. Martha. Le poème de Lucrèce, pp. 177-179.
quand le sentiment de la liberté est-il le plus fort ? Lorsque, avec calme, nous mûrissons un projet, considérant a\ec attention le but à atteindre, calculant les moyens, pesant leurs avantages et leurs inconvénients, et que, dans la pleine possession de notre volonté, nous arrêtons le plan d action et nous décidons à nous mettre résolument à l’œuvre. Lorsqu’une action se produit par surprise, sans que nous ayons conscience des motifs qui nous font agir, nous protestons volontiers que nous n’en sommes pas responsables.
Mais, dit-on, c’est à des motifs inconscients que vous cédez.
Supposition gratuite, répondrons-nous, dictée par ce préjugé arbitraire que la liberté est impossible ; et la liberté est déclarée a priori impossible, parce qu’on postule gratuitement la vérité du déterminisme absolu et par conséquent la fausseté d’une thèse qui y contredirait.
Le problème ne doit pas être résolu a priori. Il s’agit d’une question de fait.
Nous avons conscience d’être libres, donc nous le sommes ; au déterministe de mettre ses affirmations d’accord avec le fait du libre arbitre ’).
Objection. — On a eu souvent recours aux suggestions hypnotiques pour infirmer la valeur du témoignage de la conscience ps3'chologique en faveur du libre arbitre.
Le sujet hypnotisé est un « automate », dit-on, à la merci
') Certains psychologues voudraient ériger en principe que la ps}Tchologie doit être déterministe. « La psj'chologie, écrit M. HOffding, doit, comme toute autre science, être déterministe ; elle doit partir de la supposition que la loi de la causalité s’applique à la vie de la volonté aussi bien qu’aux autres manifestations de la vie et à la nature matérielle. » Absolument pas, réplique M. Ladd. La psychologie n’a pas le droit de faire une pareille supposition. Elle doit prendre les faits de conscience, les mettre au jour, les décrire, tels qu’ils sont, et, si possible, les expliquer. Mais elle ne doit pas les altérer. Au nombre de ces faits
de 1 opérateur , il n y a pas d action, bonne ou mauvaise, qui ne puisse lui être commandée et ne soit irrésistiblement obéie.
Réponse : Pour constituer une objection valable contre la thèse du libre arbitre, la suggestion hypnotique devrait réunir les trois conditions suivantes : conserver au sujet hypnotisé l’usage normal de ses facultés, notamment celui de la réflexion; lui imprimer une suggestion irrésistible , tout en lui laissant la conviction qu’il est libre. Supprimez l’une quelconque de ces trois conditions, l’objection perd sa valeur.
En effet, qu’un homme, privé de l’usage de sa raison, — tel l’aliéné ou l’homme ivre — obéisse passivement aux ordres d’autrui, rien d’étonnant.
Qu’il subisse, dans une mesure variable, soit à l’état ordinaire, soit à l’état d’hypnose, l’influence d’autrui, sans perdre absolument le pouvoir d’y résister, le fait encore une fois n’ofire rien d’étrange.
Enfin, qu’il perdît l’usage de sa liberté sans garder l’illusion d’être libre, le fait serait assurément curieux mais n’infirmerait pas le témoignage de ceux qui ont la conscience d’être libres.
Or ces conditions ne se vérifient point.
D’abord, l’irrésistibilité des suggestions est très contestable. Les professeurs de l’école de Nancy, Bernheim, Lié-
la psychologie constate celui d’un choix conscient et délibéré. Ce fait ne se présente certes pas avec les apparences d’un phénomène « auquel s’applique la loi de causalité dans les conditions où celle-ci régit la nature matérielle. Au contraire, il sort des profondeurs d’une âme qui se dirige elle-même »*).
On ne peut donc, par une fin de non-recevoir, écarter la preuve de conscience du libre arbitre.
*) Ladd, Outlines of descriptive psychology. New York, 1898, p. 365.
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beault, Beaunis, Liégeois, étaient d’accord, en effet, sur e caractère irrésistible des suggestions hypnotiques ; mais, dès 1894, Delbœuf les contredit et soutint, appuyé sur des expériences personnelles, que l’hypnotisé conserve son sens moral et la possession de sa volonté. Le Dr Milne Bramwell, de Londres, affirma, au Congrès international de neurologie tenu à Bruxelles en 1897, « qu’une seule fois, au cours de huit années de pratique, il avait réussi à faire commettre a un de ses patients un crime imaginaire ». La base de 1 objection est donc peu ferme ’)•
Les expériences rapportées par les professeurs de Nancy seraient explicables de deux manières : Ou le sujet hypno-
i) Dans la Revue Néo-Scolastique, novembre 1897, nous avons rendu compte du débat contradictoire qui s’est produit au Congrès de Bruxelles sur le caractère des suggestions criminelles. Le Dr Milne Bramwell y a apporté les résultats d’une expérience de huit années.
Il déclare avoir placé dans un état de somnambulisme complet plusieurs sujets très intelligents et capables de bien s’observer eux-mêmes-, il les a questionnés et « les a tous trouvés en possession d’une connais- » sance de leur état mental et du monde extérieur, aussi claire qu a » l’état de veille ». Ce sont les propres termes du Dr Bramwell.
Le savant médecin anglais allègue deux expériences caractéristiques
dont il est l’auteur.
11 suggère à une personne hypnotisée de mettre un morceau de sucre dans la tasse d’une amie en disant que c’est de l’arsenic. La personne obéit et met un morceau de sucre dans la tasse de son amie.
A la même personne, le Dr Bramwell suggère de soustraire une montre après le réveil ; la suggestion n’est pas acceptée.
L’opérateur réhypnotise la personne, la questionne, et peut s’assurer qu’elle a parfaitement compris qu’il s’agit, non de crimes à commettre réellement, mais d’expériences de laboratoire.
Elle s’est prêtée à la première comédie, parce qu’il ne peut y avoir aucune apparence de mal à mettre dans la tasse d’une amie ce que l’on sait avec certitude être un morceau de sucre, lors même qu’il plaît a un monsieur d’appeler faussement ce morceau de sucre de 1 arsenic. Mais elle a refusé d’obéir à la seconde suggestion, parce que le fait qu’il s’agit d’une expérience n’empêche pas la montre d’être le bien d’autrui, et qu’il lui répugne non seulement de prendre mais même d’avoir l’air de prendre le bien d’autrui.
» Je ne soustrairais pas une montre, répond-elle, même dans la pèr-
tisé se prête librement à des actes matériellement délictueux, parce qu’il sait qu’il se prête à une inoffensive comédie, à « des crimes de laboratoire » ; il a confiance que l’hypnotiseur ne lui fera pas commettre une action réellement mauvaise. Ou peut-être l’action suggérée est suivie d’effet, parce qu’elle se trouve d’accord avec les dispositions habituelles du sujet qui la reçoit.
En second lieu, les expérimentateurs ont rarement pris la précaution de s’assurer que le sujet avait gardé le pouvoir de réfléchir sur ses dispositions intérieures et, dès lors, sur quoi se baserait-on pour affirmer qu’il avait la conscience d’être libre ? Le Dr Bramwell en faisait la remarque : « Il est
» suasion que la suggestion n’est qu’une expérience, parce que ce serait » prétendre commettre un crime. Cependant, je mettrais un morceau de » sucre dans la tasse d’une amie, si j’étais sûre que c’est bien du sucre, » supposé même que l’on me dît que c’est de l’arsenic, parce qu’alors je » ne prétendrais pas commettre un crime. »
Une distinction aussi subtile, ajoute le savant anglais, n’aurait pas été possible au sujet dans son état normal, et il tire des faits cette conclusion, que non seulement l’hypnose ne réduit pas le sujet à l’état d’un « automate », mais qu’elle développe même souvent chez lui « un sens des convenances supérieur à celui qui était naturel ».
Il nous souvient d’une expérience semblable à celle qu’apporte le Dr Bramwell. C’était à Paris, à la Salpêtrière, en mai 1887. Un interne de M. Charcot, en présence de plusieurs témoins, soutenait l’irrésistibilité de la suggestion hypnotique. Il voulait nous en fournir la preuve. On suggère donc à un sujet en état de somnambulisme de me voler mes gants. J’avais, avec une négligence voulue, laissé dépasser de mes poches mes gants et mon mouchoir, et je feignais de concentrer mon attention sur un plan fixé au mur. Tandis que le sujet s’avance lentement dans ma direction, l’opérateur lui donne itérativement l’ordre de me voler mes gants. La personne s’y refuse. L’interne insiste en disant : « Mais prenez donc les gants de Monsieur, ce sont les miens, il me les a confisqués hier soir dans un salon ». Sur ce, la personne enlève les gants de ma poche et l’opérateur de conclure au succès de l’opération.
Évidemment, la personne avait fait preuve non pas d’inconscience et d’automatisme, mais d’un sens moral très net et d’une délibération très ferme : prendre les gants d’autrui eût été un vol, la personne s’y refuse. Reprendre un bien confisqué et le restituer au véritable propriétaire est un acte de justice, le sujet obéit.
à espérer, disait-il, qu’à l’avenir on parlera moins de l'automatisme des hypnotisés et que les crimes de laboratoire ne seront plus cités à l’appui de cette thèse, sans que le sujet ait été interrogé dans l’hypnose et que l’opérateur soit ainsi mis à même de découvrir la réalité » ')•
D’après ce qui précède, on comprendra que, pour mener avec rigueur l’enquête recommandée par le savant anglais, il importe de contrôler deux choses bien distinctes :
Le sujet hypnotisé témoigne-t-il par ses démarches qu il est passivement soumis à des impulsions déterminantes ? Ou se comporte-t-il comme quelqu’un dont la libre initiative est atténuée peut-être, mais non point annihilée ?
Le sujet hypnotisé a-t-il conscience qu'il est libre ? Ou a-t-il la persuasion qu’il ne l’est pas ou ne 1 est plus .
Tant que ces points ne seront pas éclaircis, on ne sera pas fondé à tirer argument des suggestions hypnotiques contre le témoignage de la conscience normale en faveur du libre arbitre. L’hypnose est obscure, la conscience normale est lumineuse. Celle-ci pourra jeter du jour sur celle-là, mais les ombres de la première n’éclipseront pas l’éclat de la seconde.
20*L Preuve confirmative de l’argument de conscience. — - Les hommes louent ceux qui font bien, blâment ceux qui font mal ; on donne à autrui des conseils , des commandements; l’autorité porte des lois , elle établit pour les sanctionner un système de récompenses et de châtiments.
Les partisans du libre arbitre ont toujours tiré argument de ces faits, mais ne les ont pas toujours interprétés a\ec assez de rigueur pour en former une preuve valable de la liberté.
11 n’est pas vrai que, dans un monde déterministe, la
>) Brain, 1890, pp. 490 et 494.
distinction entre le bien et le mal moral, le mérite et le démérite, les conseils, les lois, les récompenses et les châtiments n’auraient plus aucune signification, aucune raison d’être.
(. Il faut convenir, disait Leibniz, qu’il est permis de tuer un furieux quand on ne peut s’en défendre autrement. On avouera aussi qu’il est permis, souvent même nécessaire, de détruire des animaux venimeux ou fort nuisibles, quoiqu’ils ne soient pas tels par leur faute.
» On inflige des peines à une bête, quoique destituée de raison et de liberté, quand on juge que cela peut servir à la corriger ; c'est ainsi qu’on punit les chiens et les chevaux, et cela avec beaucoup de succès.
» On infligerait encore aux bêtes la peine capitale, si cette peine pouvait servir d’exemple.
» Donc, puisqu’il est sûr et expérimenté que la crainte des châtiments et l’espérance des récompenses servent à faire s’abstenir les hommes du mal et les obligent à tâcher de bien faire, on aurait raison et droit de s’en servir, quand même les hommes agiraient nécessairement » ').
Mais, dans un monde déterministe, ces divers actes n’auraient pas la signification qu’y attache la conscience de l’humanité. Tout le monde considère, en effet, comme responsable l’auteur des actes bons ou mauvais, dignes de louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment. Or l’auteur est jugé responsable, parce qu’il est supposé avoir été maître de ses actes. « On ne blâme pas quelqu’un d’être né cul-de-jatte; on s’avise encore moins de l’en punir ou de l’en déclarer responsable, observe finement Aristote ; on s’apitoie sur son sort. Le blâme et la punition ne tombent juste que lorsqu’on les inflige à des personnes qui ont pu ne pas faire le mal qu’elles ont fait ; et la responsabilité suppose toujours qu’il dépendait de celui qui est jugé responsable de faire ou de ne point faire ce qu’il a fait. Ainsi de la louange et des récompenses : on ne loue pas, on ne
q Essais de théodicée , lre Partie, §§ 68-71.
récompense pas un homme pour son génie, mais pour le bon usage qu’il en fait » ')•
La façon dont les hommes apprécient la conduite de leurs semblables prouve donc qu’ils croient à la liberté morale. Cette persuasion universelle confirme le témoignage que rend à chacun de nous sa conscience individuelle.