La liberté morale et le pouvoir de mal faire
Lorsque la liberté a pour objet des actes moraux , c’est-à-dire considérés dans leur rapport avec la fin de la nature raisonnable, elle s’appelle liberté morale.
On définit parfois la liberté morale la faculté de choisir entre le bien et le mal. Il se fait que la liberté humaine vérifie cette définition — elle est une libertas contrarietatis , faculté de choisir entre des contraires — mais, en droit, la liberté morale n’implique pas le pouvoir de choisir le mal. Ce pouvoir est, nous l’avons déjà fait observer, une imperfection
*) « Considerare utrum hoc sit agendum, aut hoc, quod est deliberare, opus est rationis. Et in tali consideratione necesse est accipere aliquam unam regulam, vel aliquid hujusmodi, ad quod mensuretur quid sit magis agendum. Manifestum est enim quod homo desiderat id quod est magis in bonitate, et id quod est melius ; melius autem semper dijudicamus aliqua mensura, et ideo oportet accipere aliquam mensuram in deliberando quid sit magis agendum. Et hoc est medium ex quo ratio practica syllogizat quid sit eligendum. » De anima, III, lect. 16.
du libre arbitre, tout comme le pouvoir de se tromper est une faiblesse de la raison.
Le jeune homme qui, après délibération, emploie son argent soit à soulager un malheureux, soit à faire une excursion avec ses amis, agit librement : dans les deux cas, il agit honnêtement. Supposé qu’il n’eût pas la faculté d’employer son argent à des plaisirs coupables, il n’en demeurerait pas moins libre de faire un choix entre une œuvre de charité et un plaisir licite.
Mais l’homme peut se tromper, prendre un bien apparent pour son bien véritable, choisir le premier au lieu du second.
La raison de ce choix malheureux est que, de la nature humaine émanent plusieurs facultés dont chacune a son objet propre. Or, ce qui est bon pour une faculté ne l’est pas nécessairement pour la nature. Telle volupté qui flatte les appétits inférieurs est mauvaise pour l’homme raisonnable.
Lorsque la volonté se décide pour un bien inférieur au détriment de l’honnêteté, elle viole sa loi naturelle, elle commet un désordre, elle abuse de sa liberté. '
Aussi le mal moral s’appelle une défaillance , une faute , une chute l’homme tombe dans le mal, dit-on, il y succombe, s'y laisse aller , s’y laisse entraîner.
Puisque la liberté de mal faire est une imperfection du libre arbitre, il est insensé de revendiquer, pour soi ou pour autrui, cette liberté comme un droit.
L’homme n’a qu’un droit fondamental, celui de marcher librement vers sa fin et, conséquemment, de disposer librement des moyens qui y conduisent.
Le mal moral le détourne de sa fin.
Il serait donc contradictoire de revendiquer comme un droit la liberté de mal faire.
Aussi, lorsqu’une autorité légitimement constituée empêche — dans les limites et avec les précautions que la prudence commande — soit au sein de la famille, soit au sein des
sociétés, le mal ou l’erreur qui y mène, elle protège la liberté morale.
Prétendre à une liberté sans frein, c’est prétendre à la licence , contrefaçon de la vraie liberté ’).