Les conditions d’exercice du libre arbitre
La volonté est libre, mais elle est dépendante immédiatement de l’organisme et médiatement, d’une façon générale, de conditions matérielles : dans quelle mesure en dépend-elle et quelle est la nature de cette dépendance ?
Oui, dans une certaine mesure , l’exercice du libre arbitre
') L’encyclique Libertas à laquelle nous avons déjà fait des emprunts, s’exprime en ces termes: « Nihilominus quoniam utraque facultas(voluntas et ratio) a perfecto abest, fieri potest ac saepe fit, ut mens voluntati proponat quod nequaquam sit reapse bonum, sed habeat adumbratam speciem boni, atque in id sese voluntas applicet. Verum sicut errare posse reque ipsa errare vitium est, quod mentem non ex omni parte perfectam arguit, eodem modo arripere fallax fictumque bonum, esto indicium liberi arbitrii, sicut ægritudo vitæ, est tamen vitium quoddam libertatis. Ita pariter voluntas, hoc ipso quod a ratione pendet, quando quidquam appetat quod a recta ratione dissideat, vitio quodam funditus inquinat libertatem, eademque perverse utitur. Ob eamque causam Deus infinité perfectus, qui, cum sit summe intelligens et per essentiam bonitas, est etiam summe liber, malum culpæ velle nulla ratione potest ; nec possunt propter contemplationem summi boni, beati cœlites. »
On lira avec plaisir cette page d’Aug. Nicolas qui commente la même pensée : « L’homme est libre, seul il a été créé en puissance de sa volonté. Le soleil obéit à la nécessité ; il ne peut s’écarter de son orbite : il n’est pas arbitre de sa volonté. L’homme s’avance libre et peut faire ce qu’il veut. L’univers est esclave : l’homme encore une fois est libre.
» Mais de quelle façon est-il libre, et en quoi consiste cette prérogative prodigieuse qui le distingue de tous les autres êtres de la création ?
» La doctrine révolutionnaire nous fait vivre depuis quatre-vingts ans sur cette erreur, que dès là que nous sommes libres, nous sommes indépendants. Confondant ainsi la liberté avec l’indépendance, elle va se heurter contre la nature des choses qui la dément de tout son poids.
» Méconnaissant cette première loi du double jeu de notre liberté et de notre dépendance, qui, en s’entre-croisant, forment comme la trame
dépend de l’état de l’organisme et, plus généralement, de conditions matérielles.
En effet, les deux facultés qui coopèrent directement à l’acte libre, — l’intelligence et la volonté — dépendent, dans leur exercice, des facultés sensibles. Celles-ci sont assujetties à des organes et, par conséquent, leur fonctionnement normal est subordonné à l’intégrité et au fonctionnement normal de l’organisme.
Donc l’exercice de la liberté dépend, indirectement, de l’état de l’organisme et, plus généralement, de conditions matérielles.
Il est d’expérience, du reste, que les conditions physiques telles que le climat, le régime, les dispositions naturelles et héréditaires, aussi bien que les influences morales de tra-
historique de l’humanité, elle ne peut ensuite que fausser la notion de notre liberté considérée en elle-même.
» Elle a accrédité en effet cette autre erreur, qui régit tout le mécanisme de nos libertés : que la liberté pour l’homme consistant à choisir ‘ entre le bien et le mal, il faut la respecter dans ce choix, le lui ménager et le lui faciliter par toutes sortes de moyens. Et comme le bien se présente tout d’abord avec le caractère de devoir et de contrainte, il suit qu’il faut contrepreser en quelque sorte ce désavantage, en mettant du côté du mal la plus grande somme de tolérance et de faveur.
» Elle a confondu ainsi la liberté avec la licence, par une suite de sa première confusion de la liberté avec l’indépendance.
» De cette double erreur s’inspirent toutes nos libertés : liberté de conscience, liberté des cultes, liberté de la presse, liberté d’association, etc. Toutes ces libertés sont conçues comme impliquant autant que possible la liberté de négation, la liberté d’irréligion, la liberté d’outrage, la liberté de subversion : la liberté du mal sous toutes ses formes, la licence et le déchaînement.
» Il y va de la liberté, pense-t-on, de ne pas toucher à ces libertés-là, parce qu’il y va du choix entre le bien et le mal, qui est de l’essence de la liberté même, laquelle entendue ainsi paraît courir, en effet, beaucoup plus de risques du côté du bien qui oblige que du côté du mal qui affranchit.
» Tout cela aboutit sans doute aux abîmes; mais tout cela, il faut en convenir, est logique, le principe étant admis.
» Ce principe, que la liberté du bien est la condition de la liberté du mal, et que ces deux libertés dérivent de l’essence de la liberté même,
dition ou d’éducation, informent considérablement l’exercice habituel du libre arbitre.
Dans quelle mesure ?
Exceptionnellement, l’action peut en être déterminante, mais la preuve du libre arbitre nous autorise à affirmer que, en règle générale, elle ne l’est pas.
En dehors des cas exceptionnels bien connus — ivresse, folie — ou de certains autres plus ou moins problématiques — hypnose profonde, hystérie, dégénérescence — les influences nuisibles de l’organisme sur le libre arbitre sont plus ou moins déprimantes, mais n’abolissent pas la responsabilité personnelle.
Les déterministes allèguent, cependant, contre la liberté deux ordres de faits :
Les propensions prétendûment irrésistibles au crime, que l’on rencontrerait chez les criminels.
L’uniformité et la constance de divers faits d’ordre moral.
séduit encore nombre d’âmes généreuses qui s’y tiennent fermement, en dépit de ses conséquences révolutionnaires. Il constitue le Libéralisme.
» Eh bien ! ce principe est faux.
» La liberté consiste dans la faculté de choisir : la liberté est choix.
» Mais de choisir entre quoi ?... Entre le bien et le mal ?
» En fait, il est incontestable que l’homme a la possibilité d’un tel choix, la possibilité de choisir le mal. Il faut même dire que cette possibilité est la condition nécessaire de notre état d’épreuve en cette vie. Mais est-ce là une faculté qui rentre dans ce grand don de la liberté qui nous distingue, qui soit de son essence, tellement que sans elle la liberté ne pourrait plus se concevoir ? N’est-ce pas au contraire une de ces infirmités qui tiennent à l’imperfection de notre nature, et qui ne nous a été laissée que pour nous élever en la dominant ?
» Il en est de la liberté comme de toutes les autres facultés de notre être, comme de l’entendement, comme de la volonté. Or, dira-t-on que raisonner faux est de l’essence de l’entendement ? que se porter au mal est de l’essence de la volonté ? Dira-t-on que c’est là une prérogative de l’entendement et de la volonté? Ne dira-t-on pas plutôt que c’en est le désordre et la faiblesse ? Incontestablement.
>; Cela n’est pas moins vrai de la liberté, d’autant que la liberté participe si étroitement de l’entendement et de la volonté, qu’on peut dire qu’elle n’en est que l’exercice. » L’État sans Dieu.
Enfin, une dernière objection contre le libre arbitre est tirée de l’impossibilité qu’il y aurait à le concilier avec la loi de la conservation de l’énergie.
Donnons une brève réponse à ces trois objections.