Les criminels irresponsables. Le criminel-né
— L’existence de « criminels irresponsables » ne prouverait rien contre le fait de la responsabilité de l’homme normal, pas plus que l’aliéné ne témoigne contre la saine raison.
Au surplus, les anthropologistes ont fait justice de la thèse lombrosienne, d’après laquelle il existerait un « type criminel », c’est-à-dire une catégorie d’individus portés irrésistiblement au crime, reconnaissables à certains indices anatomiques, physiologiques, psychologiques, dont l’ensemble formerait le type du « fou moral », du « criminel-né » *). Sans doute, sous diverses influences — hérédité, alcoolisme, débauche, habitudes vicieuses, certain régime des prisons, etc. — la responsabilité est, chez plusieurs sujets, atténuée ; il est vraisemblable que chez quelques-uns elle n’est pas ou n'est plus suffisante pour justifier le qualificatif criminel. 11 y a des monstres sociaux qui ne devraient pas tomber sous les coups de la justice pénale , mais contre lesquels la société a néanmoins le droit et le devoir de se prémunir ou de se défendre, au nom de la mission générale de gouvernement qui lui incombe 2). A côté d’eux, il y a un nombre plus ou moins considérable de sujets faibles, qui offrent peu de résistance aux sollicitations troublantes du milieu où ils vivent ; entre la maladie et l’état de pleine responsabilité, s’échelonne une série d’intermédiaires : aussi le vœu de la justice pénale est-il que l’on considère non le crime
*) Cfr. Logique, 4^ éd., n° 144.
!) Cfr. M a u s , De la justice pénale , p. 222.
abstrait, mais le criminel et que la peine soit, dans la mesure du possible, individualisée , c’est-à-dire appropriée à l’état du sujet auquel elle est infligée.
Mais, encore une fois, il serait arbitraire d’ériger l’exception en règle et de nier la responsabilité parce qu’il y a des irresponsables.
214. L’uniformité et la constance de divers faits moraux. — Si les individus qui composent le corps social étaient libres, leurs actes varieraient. Partant, les résultats d’ensemble que relève la statistique morale devraient, dit-on, varier.
Or, la statistique morale révèle une constance remarquable de certains faits moraux, tels que les mariages, les naissances illégitimes, les crimes contre les personnes ou contre les propriétés, les suicides, etc. *).
Donc, conclut-on, les actes réputés libres sont, aussi bien que les événements physiques, régis par le déterminisme.
Réponse : Il y a, à la base de cette objection, une erreur de fait et une erreur d’interprétation.
Il y a une erreur de fait : Parce que l’homme est libre, on
') Voici quelques échantillons : Quetelet a observé que c’est entre 25 et 30 ans que l’on se marie le plus. De 1841 à 1845, les chiffres sont les suivants :
Hommes : 2081, 2055, 2510, 2098, 2698.
Femmes: 2119, 2012, 1981, 2126, 2183.
Durckheim cite le nombre des suicides constatés dans les différents pays de l’Europe. Voici, pour la France, les chiffres constatés de 1849 à 1860 :
Voir Quetelet, Du système social et des lois qui le régissent, 1848, p. 69. — Durckheim, Le Suicide, 1897, p. 9. On trouvera des statistiques détaillées, très instructives, relatives à la criminalité en Belgique, dans la Statistique judiciaire de la Belgique , 1900-1902.
se ligure aisément que tous ses actes doivent l’être et qu’aucun des éléments qui les constituent n’est déterminé. On oublie que l’acte libre a pour condition essentielle la réflexion. Or, combien d’actes irréfléchis dans les vies les plus sérieuses ! Combien sont exclusivement guidés par l’imagination, inspirés par la passion, déterminés par l’égoïsme, dominés par la routine ! Il y a donc une première erreur à croire que des actes sont libres pour la seule raison qu'ils ont l’homme pour auteur et pourraient, théoriquement parlant, émaner de sa liberté.
Une seconde erreur, celle-ci d'interprétation , consiste à croire qu’un acte libre est, dans tous les éléments qui le constituent, indéterminé. On se représente la volonté libre comme un mobile dans un équilibre absolument instable, et l’on se dit que la moindre cause extérieure doit fatalement changer sa vitesse et sa direction. D'autre part, le milieu dans lequel s’exerce l’activité volontaire est supposé extrêmement variable. La volonté libre, pareille à une girouette, devrait donc obéir aux influences successives et contraires de tous les vents. D’où lui viendraient la régularité et la constance des déterminations ?
Mais cette conception de la volonté libre, de même que celle des conditions dans lesquelles elle se détermine sont contredites par l’expérience.
En fait, dans un grand nombre de circonstances, les intentions de la généralité des hommes sont spontanées. Non seulement leur intention dernière, — la volition de leur plus grand bien — l’est toujours, mais leur intention immédiate l’est souvent. L’instinct de la conservation, l’instinct de la reproduction, l’amour naturel des parents pour leurs enfants, celui des enfants pour leurs parents, la recherche du bien-être ou de l’intérêt personnel impriment à la volonté des poussées auxquelles généralement elle obéit sans attendre une décision réfléchie. 11 s’ensuit que, lorsque les circon-
stances sont sensiblement les mêmes, les hommes obéissent pour la plupart aux mêmes intentions ; comme aussi les hommes qui forment une même catégorie spéciale, — par exemple, les représentants d’une même profession — s’inspirent spontanément, pour la plupart, des mêmes motifs.
Or, il n’est pas rare que l’intention détermine l’action.
Tantôt, en effet, l’intention n’est réalisable que par un seul moyen, et alors quiconque veut la fin doit vouloir le moyen.
Tantôt l’intention est réalisable par divers moyens, mais le moyen le plus approprié à la fin s’indique clairement au choix d’une volonté raisonnable, et alors encore la plupart des hommes — soit en général, soit dans une même catégorie spéciale — adopteront le même moyen.
Dans ces deux hypothèses, une même intention spontanée déterminera chez la plupart une manière d’agir uniforme, constante.
Les divergences d’action se produisent seulement lorsque plusieurs moyens s’offrent au choix de la volonté et qu’il n’apparaît pas clairement lequel d’entre eux est le meilleur.
« On délibère sur le choix des moyens lorsque l’on ne voit pas quel est déterminément le bon. Lorsque le moyen est déterminé, on n’a pas besoin de délibérer. » Ainsi s’expriment Aristote et saint Thomas d’Aquin ’).
Il arrivera donc souvent que les hommes en général ou les hommes d’une même condition, placés dans des circonstances analogues, agiront uniformément.
Ils pourront, néanmoins, agir librement.
N’eussé-je qu’un moyen pour arriver à une fin, il me sera loisible d’examiner comment, pourquoi, à quel moment je
‘) « Philosophus radicem contingentiæ assignavit ex parte consilii, quod est eorum quæ sunt ad finem et tamen non sunt determinata. In his enim in quibus media sunt determinata, non est opus consilio. » In Péri Hermeneias , I, 14.
l’emploierai. A plus forte raison pourrai-je, si j’en ai plusieurs à ma disposition, choisir le meilleur, et ne pas l’adopter sans faire usage de ma liberté.
L’uniformité de certains actes moraux n’est donc pas incompatible avec leur liberté.
Leur constance ne l’est pas davantage.
Il est à remarquer en effet que, pour une même catégorie d’individus, considérés sous un même aspect, les conditions d’exercice de la volonté libre ne changent pas à tout instant. Au contraire, un milieu social ne se modifie d’ordinaire que de façon lente et graduelle. Par milieu social on entend l’ensemble des influences, les unes physiques, les autres morales, familiales, sociales, religieuses qui enveloppent une catégorie déterminée d’individus et qui sont les principaux facteurs de leur éducation.
11 en résulte qu’.un groupe d’hommes, considérés sous un même aspect et observés durant une période assez restreinte, agissent semblablement.
L’uniformité approximative et la constance relative de certains actes humains n’excluent donc pas leur liberté.
Donnons de ces principes abstraits quelques applications.
Chacun de nous est libre de se mettre demain en voyage ou de demeurer chez soi. Mais beaucoup, ayant intérêt à voyager, se décideront librement à se mettre en voyage. Le fait n’est point douteux, et l’administration des chemins de fer ne fera pas chômer son personnel, elle organisera les trains sur tout le réseau avec la certitude de remplir un service nécessaire.
De même, il n’est personne en Belgique ou en France qui ne puisse à la rigueur s’interdire librement de correspondre demain avec autrui par la poste, par le télégraphe, par le téléphone. Néanmoins on est sûr que de nombreuses communications postales, télégraphiques, téléphoniques seront
échangées dans ces deux pays, parce que l’intérêt d’un grand nombre sera de les échanger et que le grand nombre suivra raisonnablement son intérêt.
Il existe donc, dans la société, des manières d’agir uniformes et constantes des êtres libres, analogues aux manières d’agir uniformes et constantes des agents physiques ; il y a donc, en ce sens, des « lois » morales analogues aux lois physiques.
Donc une certaine régularité n’est pas incompatible avec la liberté.
D’où vient, par exemple, la quasi-invariabilité constatée dans le taux des mariages, en Belgique et en France, entre 25 et 30 ans ?
Encore une fois, de l’uniformité des libres déterminations des individus sous la double poussée de l’instinct sexuel et de l’intérêt et de la stabilité relative du milieu social.
La plupart des jeunes gens et des jeunes filles, sous l’influence de sentiments et d’instincts communs à tous, sont poussés à se marier. En gens raisonnables, ils cherchent généralement à se marier à l’âge où ils seront dans les meilleures conditions pour fonder une famille et pourvoir à sa subsistance. Cet âge est, paraît-il, dans nos pays, en Belgique et en France, entre 25 et 30 ans. Est-il étonnant que ce soit l’âge où les mariages sont le plus fréquents ? Est-il étonnant que, lorsque les conditions d’existence sont sensiblement les mêmes, leur fréquence relative ne varie pas notablement ?
Aussi la contre-épreuve est-elle fournie par les statistiques : chaque fois qu’une cause exceptionnelle — une épidémie, une guerre — bouleverse les conditions d’existence, la courbe régulière des événements moraux fait place à une ligne violemment brisée.
En général aussi, chaque homme possède, à un certain
âge, un ensemble de dispositions habituelles, les unes au bien, les autres au mal — vertus, vices — qui donnent à sa vie morale une empreinte caractéristique, à l’homme son caractère.
Or, la plupart du temps, même lorsqu’il agit avec réflexion et liberté, l’homme agit en conformité avec son caractère, à telle enseigne que la moralité de sa conduite peut généralement être prévue.
Donc, aussi longtemps que le milieu social demeurera sensiblement le même, les individus d’un même groupe suivront sensiblement, soit en bien, soit en mal, la même façon d’agir.
Quant à dire pourquoi le chiffre absolu des événements moraux est d’autant, — pourquoi il y a en France une moyenne annuelle de quatre mille suicides environ, pourquoi cette moyenne n’est ni de trois mille ni de cinq mille — on ne le peut, sans démêler au préalable l’écheveau complexe des causes multiples dont chaque événement social est la résultante. Explique-t-on, d’ailleurs, la régularité et la constance du nombre relatif des enfants des deux sexes ? La météorologie explique-t-elle pourquoi la pluie tombe, par exemple, les trois septièmes des jours de l’année dans un pays donné ?
La régularité et la constance des événements moraux, révélées par la statistique morale, sont donc compatibles avec l’existence de la liberté individuelle bien comprise et ne sont pas un argument en faveur du déterminisme absolu.
215. Le libre arbitre et la loi de la conservation de l’énergie. — Les partisans du déterminisme mécanique universel et absolu objectent que l’exercice du libre arbitre compromettrait la constance de l’énergie de l’univers.
La constance de l’énergie de l’univers n’est pas tellement certaine, que la conscience du libre arbitre dût baisser
pavillon devant elle, s'il y avait entre les deux thèses une antinomie irréductible ').
Néanmoins, nous ne voulons point contester ici la loi de la conservation de l’énergie. L’usage du libre arbitre y contredit-il ?
Tout vouloir libre s’accompagne d’appétitions sensibles, de même que toute pensée abstraite s’accompagne de l’exercice de l’imagination.
Or, les opérations des sens et de l’appétit sensitif ont pour sujet un organe et les fonctions des organes sont soumises à la loi de la conservation de l’énergie.
Donc les actes de la volonté libre, considérés en euxmêmes, ne contredisent pas à cette loi générale.
La portée de l’objection est ainsi restreinte aux cas où la volonté libre commande des mouvements corporels autres que ceux qui se produiraient si l’organisme était exclusivement soumis à l’action des forces de la nature.
Dans ces cas, en effet, il y a une difficulté à résoudre :
Supposons que, par un commandement libre, l’homme modifie les conditions d’équilibre des centres nerveux et produise ainsi un mouvement différent de celui qui devait naturellement résulter de ces conditions d’équilibre : d’où vient l’incitation cérébrale nécessaire à la production du nouvel équilibre ?
Ou la volonté perd une quantité de force vive équivalente au travail qu’elle produit ; dans ce cas, la loi de la
') On ne met pas en question la constance de l’énergie d’un système clos, c’est-à-dire d’un système qui n’est soumis au travail d’aucune force extérieure. Mais on peut se demander si notre univers matériel forme un pareil système clos, si toutes les forces matérielles qu’il contient sont des forces mécaniques ou du moins des forces telles que leur énergie soit évaluable en énergie mécanique ; si, par conséquent, toutes les formes de l’énergie de l’univers matériel se substituent les unes aux autres suivant une loi de rigoureuse équivalence. Ces assertions, pour vraisemblables qu’elles soient, ne sont pas évidentes.
conservation de l’énergie est respectée, sans doute, mais alors aussi on identifie la volonté à une force mécanique et l’on fait fi de son immatérialité.
Ou la volonté produit dans les centres nerveux son incitation motrice, sans perdre un équivalent de force vive : dans ce cas, la volonté ajoute une action à l’énergie du système de l’univers, et cette action trouble inévitablement la constance de l’énergie totale.
Dans les deux cas, l’intervention d’une volonté libre dans la production d’un mouvement corporel n’est-elle pas inconciliable avec la loi de la constance de l’énergie ?
Réponse : Nous avons discuté ex professo ailleurs cette objection 1).
Disons seulement ici que c’est à tort que l’on y fait de la volonté libre une cause efficiente, source d’effets mécaniques. La volonté est sollicitée à agir par une cause finale, par le bien que lui présente l’intelligence. L'intérêt que j’ai à produire tel mouvement de mon bras sollicite ma volonté à commander librement ce mouvement. Par le fait qu’elle veut son intérêt, la volonté applique à l’action la puissance locomotrice de l’organisme. Elle ne dépense à cet effet aucune force vive, parce que sa volition n’agit pas au dehors. La volition est immanente ; par le fait qu’elle s’accomplit, l’appétit sensitif et la faculté locomotrice entrent en mouvement. Or ces deux facultés sont régies dans leur exercice par la loi de l’équivalence des forces de la nature et ne peuvent dès lors compromettre la loi de la constance de l’énergie.
’) Le déterminisme mécanique et le libre arbitre , dans la Revue catholique, 1884.
Les suites de l'acte volontaire : Les états affectifs, les sentiments.
SOMMAIRE : 216. Le plaisir et la douleur. — 217. Preuves de la théorie aristotélicienne et thomiste du plaisir et de la douleur. — 218. Existe-t-il des états indifférents? — 219. Analyse psychologique de l’émotion : sensation, sentiment. La sensibilité affective n’est pas une faculté spéciale. — 220. Les théories interprétatives du sentiment : théorie physiologique, théorie intellectualiste, théorie thomiste. — 221. Essai de classification des sentiments.
216. Le plaisir et la douleur. — Les actes de la volonté s’accompagnent généralement, sinon nécessairement et toujours, de plaisir ou de douleur. Qu’est le plaisir ? Ou’est son contraire, la douleur ?
On ne définit pas le plaisir ; on le décrit d’après ses conditions d’existence et en remontant aux causes qui provoquent sa naissance et son épanouissement.
Le plaisir appartient aux êtres doués de sens intime ou de conscience ; il résulte d’une action qui, subjectivement et objectivement , est « parfaite ».
Une action est parfaite subjectivement , lorsque la puissance qui la produit agit avec toute la vigueur dont elle est capable.
Elle est parfaite objectivement , lorsque son objet répond à la fin naturelle du sujet qui en est le principe ').
Telle est la théorie d’Aristote ’j et de saint Thomas 3),
') « Ubicumque invenitur in aliquo cognoscente operatio perfecta, ibi etiam invenitur operatio delectabilis... Delectatio est operationis perfectio. »
« Circa unumquodque optima operatio est operantis optime dispositi per respectum ad id quod est potissimum inter ea quæ subjacent virtuti talis operantis. » S. Thomas, Comnt. in lib. Arist., Ethic. X, lect. 6.
2) Morale à Nicom., éd. Didot, X, 5,
3) Op. cit.
reprise, mais d’une façon incomplète, par Hamilton ') et plus récemment par Fr. Bouillier dans son intéressante monographie Du plaisir et de la douleur.
1° Pour qu’une énergie engendre tout le plaisir qu’elle est capable de faire naître, il faut qu’elle se déploie pleinement, c’est-à-dire, le plus possible, sans toutefois aller jusqu’à l’excès qui amène la fatigue et l’épuisement : première condition du plaisir, la plénitude de l’activité.
2° Il ne s’ensuit pas, cependant, que l’intensité du plaisir croisse toujours en proportion du nombre des facultés en exercice et du degré d’énergie déployé par chacune d’elles, en deçà des limites de la fatigue ou de l’épuisement. L’action, en effet, est le moyen par lequel le sujet s’approche de sa fin ; elle doit donc, pour être parfaite, se subordonner à la fin naturelle du sujet l 2).
D’où ce corollaire : L’homme n’est pas une collection d’énergies parallèles, plus ou moins coordonnées, mais il constitue une nature une , d’où jaillissent des énergies multiples ; il s’ensuit que ces énergies doivent tendre toutes harmonieusement, hiérarchiquement, au but de la nature d’où elles émanent. Une faculté inférieure doit demeurer subordonnée aux facultés supérieures ; si elle s’exerce aux dépens de celles-ci, elle apportera au sujet considéré dans l’intégrité de sa nature le désordre, le trouble, une cause de déplaisir ou de douleur.
217. Preuves de la théorie. — Cette théorie se justifie par deux arguments : l’un est d’observation, l’autre est tiré d’une expérience.
l) Lectures, II, 435 et suiv. Cfr. Stuart M'i II, Examination of W. Hamilton’s philosophy, ch. XXV.
*) « Quælibet operatio sensus est maxime delectabilis quando et sensus est potentissimus, id est optime vigens in sua virtute, et quando opéra tur respectu objecti maxime convenientis. » Loc. cil.
Ier Argument , tiré de V observation psychologique : 1 0 Autant nous avons de sources d’activité consciente, autant nous avons de sources de plaisir : jouissances de la santé et du bien-être, satisfactions des sens, plaisirs de l’esprit, joies du cœur, plaisir du mouvement.
2° Pas de plaisir sans activité , ainsi que l’observe Aristote. Ce que les Italiens appellent le « dolce far niente » n’est pas l’inaction, mais une activité libre et facile qui suit un effort prolongé ou une tension exagérée.
3° Avec le degré d’activité croît le degré de plaisir. Ainsi, par exemple, l’obscurité, une lumière insuffisante nous déplaisent, le grand jour nous fait plaisir ; une vérité insignifiante nous ennuie, un problème qui exerce puissamment l’esprit procure une vive jouissance.
De même, la continuation de l’action fait durer le plaisir. Néanmoins, il y a des limites à l’intensité et à la durée du plaisir comme il y en a à l’intensité et à la durée de notre activité normale. L’activité de l’homme, en effet, est toujours, soit directement, soit indirectement, dépendante de l’organisme ; or la santé de l’organisme est subordonnée à un exercice modéré et intermittent des organes ; l’accroissement du plaisir ne peut donc être, ni en intensité ni en durée, illimité ’).
9 « Assignat (Aristoteles) rationem quare delectatio non possit esse continua. Et dicit quod nullus continue delectatur, quia laborat in operatione quam consequitur delectatio. Et sic operatio non efficitur delectabilis. Hoc autem ideo est, quia omnia quæ habent corpora passibilia non possunt continue operari propter hoc quod eorum corpora immutantur a sua dispositione per motum qui conjungitur operationi. Cuilibet enim operationi rei habentis corpus ipsum corpus aliqualiter deservit : vel immédiate, sicut operationi sensitivæ quæ per organum corporeum producitur ; vel médiate, sicut operationi intellectivæ quæ utitur operationibus virtutum sensitivarum quæ fiunt per organa corporea. Sic igitur ex quo non potest esse continua operatio, neque etiam delectatio potest esse continua. Delectatio enim consequitur operationem, ut dictum est. » Loc. cit.