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Cette réserve faite, cependant, il est vrai de dire que tout exercice « parfait » d’activité est source de plaisir et que le plaisir augmente, en intensité et en durée, dans la proportion où se développe l’activité.
D’où cette conclusion de saint Thomas, qui résume la théorie : « Si ergo operatio perfecta est delectabilis, perfectissima autern delectabilissima, consequens est quod operatio, in quantum est perfecta, est delectabilis. Delectatio ergo est operationis perfectio. »
4° Enfin, observe finement Aristote, pourquoi la nouveauté nous plaît-elle ? Parce qu’elle suscite un plus grand effort d’attention, une activité plus intense.
Pourquoi, inversement, la monotonie est-elle ennuyeuse ? Parce qu’une faculté n’est pas capable de soutenir longtemps avec intensité un même effort et que, dans la mesure où l’activité se ralentit, le plaisir diminue *).
2d Argument : Preuve expérimentale. MM. Binet et Féré ont observé que les sensations agréables ou désagréables correspondent à une exagération ou à une diminution d’énergie. Le fait a été constaté pour les sensations auditives, visuelles, gustatives et enfin, plus récemment, pour les sensations olfactives 2).
J) « Nova magis delectant, quia a principio mens inciinatur .studiose circa hujusmodi propter desiderium et admirationem, et ita intense, id est vehementer circa hujusmodi operatur. Et ex hoc sequitur delectatio vehemens : sicut patet de illis qui studiose aspiciunt aliquid quod prius non viderunt, propter admirationem. Postea autem quando consueti sunt videre, non ht talis operatio, ut scilicet ita attente videant vel quodlibet aliud operentur, sicut prius ; sed negligenter operantur ; et ideo etiam delectatio minus sentitur. » Loc. cit.
s) Citons un fait à titre de spécimen : « M. le docteur G. qui est très sensible à l’action des odeurs, a bien voulu, écrivent MM. Binet et Féré, nous servir de sujet d’expérience. Après avoir pris la force dynamométrique de la main droite, qui varie de 50 à 55 dans plusieurs épreuves, nous approchons vivement de ses narines un façon contenant
Stuart Mill et d’autres ont soulevé quelques objections, mais, si elles portent, c’est contre la théorie écourtée de Hamilton et non pas contre celle d’Aristote.
Ces objections tendent à prouver qu’une énergie, même intense, n’est pas toujours cause de plaisir. Nous l’accordons, bien plus nous le soutenons, et c’est pour cela que nous avons' rattaché le plaisir non à l’activité, comme telle, fût-elle énergique, mais à l’activité parfaite , à celle qui est non seulement intense, mais naturelle , c’est-à-dire, en harmonie avec la destinée naturelle de l’agent qui la produit.
218. Existe-t-il des états indifférents ? — Existe-t-il, peut-il exister des états neutres, c’est-à-dire des états de conscience également purs de tout sentiment de peine ou de plaisir ? Le problème est délicat et très controversé. D’ailleurs, la complexité et la mobilité de nos sentiments peuvent aisément fausser les résultats de l’introspection.
M. Bouillier ne croit pas à l’existence d’états indifférents. « Considérons-nous, dit-il, à l’un de ces moments de calme et d’apparente indifférence, où il semble que rien ne nous émeuve et que notre sensibilité engourdie demeure comme suspendue entre le plaisir et la douleur. Cette apparence trompeuse d’insensibilité et de sécheresse recouvre toujours quelques sensations plus ou moins faibles d’aise ou de
du musc pur qui nous a été obligeamment prêté par notre cher ami, M. Ch. Girard, directeur du laboratoire municipal, c’est dire qu’il s’agit d’un produit parfaitement sûr. M. G. déclare que cette odeur est extrêmement désagréable ; sa force dynamométrique, prise à ce moment, donné 45, c’est dire qu’elle semble diminuée. La même expérience est reprise plus tard, mais en laissant le flacon à distance, de telle sorte que l’impression arrive atténuée ; M. G. déclare alors que cette odeur est très agréable, et sa physionomie exprime très nettement la satisfaction ; il donne alors une pression de 65, c’est-à-dire une augmentation de 10 à 15, d’un sixième ou d’un cinquième. » Binet et Féré, Sensation et mouvement, ch. VI et IX. Paris, 1889. Cfr, Revue philosophique , avril 1885.
malaise, quelques sentiments plus ou moins légers et
confus de joie ou de tristesse qui, pour n’avoir rien d’exci-
tant et de vif, n’en sont pas moins réels » ').
M. Ribot critique cette thèse. « Ce que M. Bouillier nous propose, dit-il, c’est de nous observer. Dès lors, il ne s’agit plus de la conscience naturelle, à l’état brut, mais de cette conscience un peu artificielle que crée l’attention. Nous regardons non avec nos yeux, mais à travers un microscope : nous amplifions, nous grossissons le phénomène ; et ici la méthode de grossissement est perfide. A certains états subconscients, elle fait franchir le seuil de la conscience ; elle les fait passer de la pénombre à la lumière et dispose à croire que tel est leur état ordinaire » 2).
Les psychophysiciens, spécialement ceux de l’école de M. Wundt, ont cru s’être assuré expérimentalement que le passage du plaisir à la douleur traverse un point mort. Ils représentent graphiquement le phénomène par une courbe dont les valeurs positives correspondent aux états agréables, les valeurs négatives aux états pénibles. Le point nul répondrait à la zone d’indifférence.
Dans ce domaine, comme ailleurs, l’expérimentation est capable de rendre de grands services. Mais l’on ne peut se flatter de lier le cours des phénomènes à une formule géométrique. Nous retrouvons ici la prétention que nous avons critiquée déjà au sujet des lois de Fechner, de vouloir ramener l’intensité de nos états de conscience à l’étalon mathématique.
M. Sergi 3), à son tour, déduit de ses thèses générales sur le plaisir et la douleur l’existence de sensations indifférentes. La douleur, d’après lui, manifeste un antagonisme entre
‘) Du plaisir et de la douleur , ch. XI.
*) Psychologie des sentiments, p. 78. Paris, 1896. ’) Psychologie physiologique , liv. IV, ch. I.
lés excitations extérieures et la réaction intérieure. Cette tourmente de l’organisme provoque un abaissement de ses énergies. Le bien-être au contraire résulte d’un accroissement de vitalité, par suite de l’harmonie entre les influences du dehors et l’activité organique. Quand les excitations extérieures ne modifient pas notre activité interne, c’està-dire quand nous sommes parfaitement adaptés au milieu environnant, nous nous trouvons dans une période d’indifférence.
La question, on le voit, n’est pas tranchée. Toutefois, avec M. Ribot, nous inclinons vers la thèse de l’indifférence. Il semble difficile d’admettre que certaines perceptions ou représentations, sans cesse répétées, continuent à être pour le sujet une cause d’agrément ou de désagrément : la vue de mes meubles rangés dans leur ordre habituel ne me cause aucun plaisir ou déplaisir appréciable, et, si le plaisir ou le déplaisir n’existent qu’en quantités infinitésimales, la psychologie, ainsi que Bain le dit justement, n’a pas à s’en inquiéter ').
Quoi qu’il en soit, une modification passive qui n’engendrerait à aucun degré le sens intime d’un plaisir ou d’une douleur, ne mériterait pas le nom d 'affection ou de sentiment.
En effet, qu’est-ce qu’une affection, un sentiment ?
219. Analyse psychologique de l’émotion : sensation, sentiment. — La sensibilité affective n’est pas une faculté spéciale. — On sait que les psychologues modernes distinguent généralement trois groupes de phénomènes psychiques : les uns perceptifs ou intellectifs, les autres volitifs ou * moteurs », d’autres enfin affectifs ou émotifs. Les scolastiques n’admettent pas cette classification, ils se con-
') T h . R i b o t , ouv. cit., p. 79.
tentent de distinguer deux genres de facultés : les unes appréhensives, cognitives, les autres appétitives, volitives.
Précisons la question.
Les manifestations psychologiques appelées « émotions, affections, sentiments », etc., semblent passives ; la perception et l’appétition sont actives : comment les premières seraient-elles identiques aux secondes? Dès lors, les manifestations émotives ou affectives ne forment-elles pas un groupe à part, auquel il est convenable de donner un nom distinctif — sensibilité , affectivité — et le scolastique ne devra-t-il pas, en harmonie avec sa théorie générale des facultés, distinguer trois ordres de puissances de l’âme, les unes perceptives, les autres volitives, les troisièmes, enfin, émotives ou affectives ?
Pour résoudre cette question, nous devons commencer par l’analyse de Y émotion.
Nous voulons envisager ici l’émotion en général, sensible ou suprasensible, sensation ou sentiment.
L’émotion est une modification passive, agréable ou désagréable, perçue par la conscience ; elle est produite par une représentation d’un bien ou d’un mal, réside dans les facultés appétitives et les détermine à s’attacher au bien ou à répudier le mal que les facultés perceptives leur présentent.
1° D’abord, disons-nous, Y émotion est une modification passive, agréable ou désagréable , perçue par la conscience. — Toute modification passive est une impression, mais pas à proprement parler une « affection », surtout pas une « émotion ». La connaissance sensible est déterminée par une excitation du sens — « espèce sensible, déterminant cognitionnel » — mais cette excitation ne s’appelle ni une affection ni moins encore une émotion. Elle justifie néanmoins l’idée de passivité qui s’attache à la sensation et l’opposition que la conscience établit entre la passivité relative de la sensation et l’activité propre à la connaissance, à la perception (57).
La connaissance intellectuelle, à son tour, est subordonnée à une modification passive — « espèce intelligible » reçue dans le vou; Suvajjuxô; — mais, encore une fois, cette modification passive ne porte pas le nom d’affection ou d’émotion.
Pour être « affective », l’impression passive doit être « agréable ou désagréable » au sujet, c’est-à-dire engendrer en lui un changement qui se révèle au sens intime ou à la conscience sous forme de plaisir ou de douleur.
Supposé que les excitations produites dans un sujet passent par un point mort où elles ne se traduisent ni sous forme de plaisir ni sous forme de douleur, du coup la modification « indifférente » ne rentrerait plus à proprement parler dans la catégorie des « émotions ».
Aussi, saint Thomas a-t-il raison de dire que les ratOï) des Grecs, les passiones ou affectiones animce des Latins ne s’accomplissent pas sans une certaine « immutation corporelle », sans une commotion ou émotion physique » (134).
De fait, nous ne nous disons « affectés », ou à plus forte raison « émotionnés », que lorsque nous éprouvons une impression d’une certaine vivacité.
L’alfection est donc, en premier lieu, une modification passive assez intense, pour se révéler au sens intime ou à la conscience, sous forme d’émotion agréable ou désagréable : les expressions sensation, sentiment , lorsqu’elles servent à désigner les affections, évoquent spécialement l’idée du sens intime ou de la conscience du phénomène affectif.
2° L’émotion est une impression produite par une représentation soit perceptive soit imaginative d’un bien ou d'un mal. — Une impression agréable ou désagréable peut avoir pour cause immédiate un excitant physique. Un bon dîner suivi d’une bonne digestion provoque un agrément; une mauvaise digestion, un désagrément ; une promenade au grand air fait du bien, une brûlure fait mal. Personne n’appellera
ces sensations agréables ou désagréables des « émotions >, à l’instar de l’émotion joyeuse de l’enfant qui, après une séparation de plusieurs mois, se jette dans les bras de sa mère, ou des émotions pénibles de la mère qui suit, anxieuse, les derniers râles de son enfant mourant.
Les représentations des objets, de ce qu’ils contiennent de bon ou de mauvais pour le sujet, font naître les passions ; celles-ci excitent et soutiennent l’attention ; l’attention, à son tour, intensifie les émotions.
3° L'émotion a son siège dans les puissances appétitives. — Nous ne séparons pas l’appétit sensitif de la volonté suprasensible, ni celle-ci de celui-là.
En fait, de même que, dans l’ordre cognitionnel, la pensée et l’image vont de conserve, de même, dans l’ordre volitionnel, l’amour sensible et l’amour suprasensible s’éveillent l’un l’autre et s’épanouissent ensemble. Les passions animales, — ■ qui ne le sait ? — influencent la volonté ; les mouvements les plus élevés de la volonté ont leur retentissement dans la vie sensible, jusque dans la vie physique.
Sans doute, on distinguera dans la vie affective les sensations et les sentiments , selon que la cause immédiate de l’affection sera sensible ou suprasensible ; on parlera de la sensation de la faim ou de la soif, du sentiment du devoir ou de l’honneur, mais, dans la plupart des cas, on dira indifféremment sentiment ou sensation sans heurter la conscience. Il peut se faire, en effet, que la part de la sensibilité physique soit réduite à un minimum et que l’élément suprasensible apparaisse seul distinctement à la conscience : c’est le cas lorsque nous parlons du sentiment de l’honneur ou du devoir, mais généralement l’impression des deux puissances appétitives est simultanément ressentie et l’état psychique complexe qui en résulte peut indistinctement se traduire par les expressions sensation ou sentiment : Nous parlons ainsi de
sensation ou de sentiment de faim, de soif, de fatigue, de bien-être, de joie, de douleur, etc. *).
Mais, dira-t-on, sont-ce bien les puissances appétitives qui sont le siège des émotions ?
Le vouloir n’est-il pas éminemment actif, le sentiment passif et n’est-il pas pour le moins paradoxal d’attribuer le premier et le second à une même faculté ? Ne faut-il pas plutôt faire à la « sensibilité affective » une place à part dans la classification soit des événements psychiques, soit des facultés de l’âme ? 2)
Nous ne le pensons pas. La suite de cette analyse justifiera, si nous ne nous trompons, notre dire.
4° L'émotion est une passion qui détermine à l'action. — Sans doute, on peut envisager l’opération de la volonté sous divers aspects : Lorsqu’on l’envisage poursuivant son but ou subordonnant à cette poursuite les moyens qui doivent la conduire à sa fin, — intention, désirs , résolutions, — on la voit en activité ; mais lorsque le but est atteint, le mouvement
') Saint Thomas fait observer que les affections appartiennent surtout à l’appétit sensitif : « Ratio passionis magis proprie invenitur in actu appetitus sensitivi quam intellectivi. » Sum. Theol ., la 2æ, q. 22, art. 3.
s) L’opposition apparente entre la passivité inhérente au sentiment et l’activité propre au vouloir est le principal point d’appui de la division tripartite des événements psychiques. Cette opposition devait induire en erreur des esprits auxquels la notion d’une puissance opérative passive faisait défaut (Cfr. Métaphysique générale, 191). Descartes était de ceux-là. Il ne comprit pas l’évolution d’une faculté qu’une impression subie, une « passion », détermine à l’action.
L’erreur passa dans la philosophie allemande par l’intermédiaire de Leibniz.
Elle se trouve à la base des théories esthétiques de Sulzer (1720-1799), de Mendelssohn (1755) *).
Jean-Nicolas Tetens (1736-1805), le principal représentant de la psychologie empirique en Allemagne au XVIIle siècle, professa ouvertement la division tripartite : Denken , Fiihlen und Wollen. Kant la couvrit de l’autorité de son nom et la répandit dans la circulation générale.
*) Cfr. Windelband, Geschichte der Philosophie , I, 556.
de recherche cesse et, en ce sens, la volonté se repose, — possession , satisfaction, apaisement — « quies in bono adepto ».
L’union de l’objet aimé avec la faculté qui le désirait engendre une modification que la volonté subit ; en cela, la volonté est passive.
Mais tandis que, dans l’ordre mécanique, le repos désigne la négation du mouvement, ici le repos ne désigne que la négation du désir, la suppression de la recherche. Aussitôt qu’elles sont unies à leur objet, les puissances appétitives redoublent d’énergie pour, s’attacher plus étroitement, plus ardemment, à ce qui leur procure la jouissance qu’elles ont commencé à savourer.
L’évolution des puissances volitives est ainsi marquée par une alternance de passions et d’actions, qui rend compte des aspects opposés sous lesquels le jeu de ces puissances nous apparaît.
L’idée vous vient que vous pourriez gagner le gros lot, vous en éprouvez par avance un sentiment de plaisir. Vous espérez gagner ce lot, vous le désirez. Vous craignez de le voir vous échapper. Le tirage se fait ; à la nouvelle que votre numéro est sortant, vous tressaillez de joie.
Vous assistez un soir d’été à un beau coucher de soleil, vous êtes ravi. Vous regardez, vous regardez encore ; à mesure que votre contemplation est plus active, votre jouissance s’accroît.
A la vue du crucifix, l’âme chrétienne est émue de compassion. Elle désire ardemment ne plus offenser son Sauveur, elle veut l’aimer, l’aimer toujours, se dévouer à son service. L’amour, le dévouement apaisent sa douleur.
Qu’est cette succession d’actions et d’émotions, sinon l’évolution d’une faculté qui tend vers son objet, le désire quand il est absent, .y atteint, s’unit à lui, en jouit ?
Sans doute, d’une part, le sentiment est passif, mais il
n’est pas qu’une impression subie. Lorsque l’âme est séduite par l’espérance d’un gain imaginaire, ravie par un beau spectacle de la nature ou captivée par un chef-d’œuvre, passionnée pour une noble cause, elle a conscience qu’à son impression se mêle un mouvement, souvent intense, de la volonté.
Tout sentiment est amour. Or aimer n’est-ce pas vouloir ? « Amare est velle », dit saint Thomas 1). Salluste n’a-t-il pas fidèlement traduit le sentiment délicat de l’amitié en disant : « Idem velle, idem nolle, ea demum firma amicitia est » ?
« Quid est ergo amor, dit admirablement saint Augustin, nisi quædam vita, duo aliqua copulans vel copulare appetens ? » 2)
Sans doute, d’autre part, le vouloir est actif, mais le principe qui l’exerce ne s’imprègne-t-il pas de jouissance à mesure que, dans les conditions voulues d’intensité et d’harmonie, il se déploie ? Ne subit-il pas le choc de la douleur dans la mesure où son action est contrariée ? Hé, quoi ! La volonté agirait de toutes ses forces pour saisir son objet, le bien, et au moment où elle l’atteindrait, elle cesserait d’agir ! Un principe actif tendrait donc à s’annihiler !
Non, la vérité est que la volonté est une faculté passive qui a besoin, pour agir, d’être menée à l’action ; lorsque l’attrait de son objet l’a émotionnée, elle agit : elle aime, elle désire, elle jouit, elle aime jouir, elle jouit d’aimer.
Le sentiment est donc une impression suivie d’action.
Il n’y a pas lieu de lui faire une place à part dans la classification des opérations et des facultés de l’âme.
Si cette analyse est fidèle, on entrevoit aussitôt que l’émotion est un phénomène complexe et l’on ne sera pas étonné que son interprétation ait donné lieu à des vues divergentes.
') Cont. Gent., IV, 19.
*) De Trinit., VIII, 10.
220. Les théories interprétatives du sentiment : théorie physiologique, théorie intellectualiste, théorie thomiste. — Les émotions sont inséparables de manifestations physiques (139). La joie se traduit par une exubérance de mouvements, par le rire, par des cris, par le chant ; la tristesse, par un relâchement des muscles, par une diminution des fonctions vitales, par des larmes.
L’homme gesticule, rit, chante, apparemment parce qu’il est joyeux ; il s’affaisse physiquement, pleure parce qu’il est triste.
Non, disent de nombreux physiologistes ou psychologues, l’homme est joyeux parce qu’il rit, parce qu’il chante ; il est triste, parce qu’il pleure ; il est en colère, parce qu’il frappe.
Ainsi s’expriment Lange, William James, Ribot ’).
Supprimez l’extériorisation, disent-ils, le geste, le cri, etc., vous supprimez également l’émotion. Joignez les mains à un sujet hypnotisé, faites-lui ployer le genou, vous lui donnerez le sentiment de la prière ; tendez-lui le bras, fermez-lui le poing, vous le mettrez en colère.
MM. Dumas et Soliier ont fait des expériences sur des aliénés et sur des sujets normaux : elles montrent que des caractères physiologiques nettement tranchés correspondent aux caractères psychiques. De plus, chez un même individu, l’émotion change proportionnellement aux variations organiques.
') Selon Lange (Les émotions. Paris, Alcan, 1895), « l’idée s n’exerce aucune influence sur nos émotions. Selon W. James, elle exerce une causalité indirecte , elle provoque des mouvements qui, à leur tour, causeront l’émotion. Quant à M. Ribot, il ne voit dans le côté psvchique du sentiment qu’un « épiphénomène ». En tête de son livre La psychologie des sentiments (Préface, IX), il écrit : « La thèse que j’ai appelée physiologique rattache tous les états affectifs à des conditions biologiques et les Considère comme l’expression directe et immédiate de la vie végétative : c’est celle qui a été adoptée sans restriction aucune dans ce travail ».
N’y a-t-il pas, d’ailleurs, des émotions dues manifestement a des causes exclusivement physiques ? « Le vin donne la joie, l’alcool du courage, le haschisch produit l’exaltation, les douches la calment » l)i
A ces arguments basés sur des faits physiques, s’en ajoutent d’autres, d’ordre psychologique : N’avons-nous pas conscience que parfois nous sommes tristes, chagrins, sans savoir pourquoi ?
Il n’y a, d’ailleurs, pas de commune mesure, dit W. James, entre une perception intellectuelle et un état corporel. On ne comprendrait donc pas comment une idée pourrait avoir son contre-coup dans l’organisme.
« Ce qu’il y a de certain, écrit M. Dumas, c’est que les idées ne sont en elles-mêmes ni gaies ni tristes, qu’un événement qui nous attriste peut réjouir un voisin et nous réjouit nousmêmes, si nos dispositions d’esprit viennent à changer ; ce n’est donc pas l’idée qui fait l’émotion, c’est le processus d’association dont elle est l’origine. » Donc l’idée n’a point de contenu sentimental ; celui-ci est dû à l’arc réflexe dont l’idée n’est que l’occasion.
Aux antipodes de la théorie physiologique se place une théorie intellectualiste , d’après laquelle le sentiment serait d’ordre représentatif. Inspirée par la psychologie cartésienne, esquissée par Leibniz chez qui les sentiments sont des « perceptions confusément conscientes » 2), elle a été expressément
') Cfr. Dumas, Recherches expérimentales sur la joie et la tristesse ( Revue philosophique , juin-août 189(3).
2) Selon Leibniz, l’activité caractéristique de la monade est la représentation. Mais il ne faut pas attacher à ce mot l’idée d’une représentation consciente. Chez la monade inférieure du monde inorganique, les perceptions sont inconscientes ; chez les monades supérieures, elles donnent lieu aux idées claires et distinctes ; entre ces deux extrêmes, il y a une série continue de degrés intermédiaires : le sentiment occupe un de ces échelons intermédiaires, il n’egt ni inconscient, ni conscient, il est confusément conscient.
formulée par Herbart pour qui le sentiment naît tout entier du jeu des représentations. Une représentation n’existerait jamais seule dans la conscience. Or la lutte des représentations constituerait la douleur, leur harmonie la joie. Les impressions seraient d’autant plus vives que les représentations sont plus contrastantes.
Que penser de ces deux théories contraires ?
Les partisans de la première théorie ont mal posé la question.
Il n'est pas évident a priori que la relation entre le < physique » et le « psychique » inhérents aux émotions doit être celle d’une cause à son effet *). Le sens intime et la conscience nous disent, au contraire, que les émotions sensibles — les sensations — sont à la fois indissolublement physiques et psychiques. A elles, aussi bien qu’aux perceptions effectuées par les sens, s’applique la doctrine formulée en ces termes par saint Thomas : « Sentire non est proprium neque animas, neque corporis,sed compositi». Quant aux sentiments, si élevés soient-ils, ils s’accompagnent toujours, dans une certaine mesure, d’une émotion passionnelle et retombent ainsi, indirectement, dans le domaine des faits physiques.
Dès lors, les expériences de MM. Dumas et Sollier — encore que, dans le détail, leurs résultats soient contestés — n’ont rien qui doive nous surprendre.
Donnez libre carrière aux gestes, aux cris, vous favoriserez, vous exalterez en même temps l’émotion ; contenez-les, vous la contrarierez.
De fait, « le vin réjouit, l’alcool donne du courage, etc... » ; tels mouvements imprimés à un sujet hypnotisé lui donnent l’émotion qu’ils expriment ; mais l’on aurait tort d’en conclure
*) M. Ribot lui-même en fait la remarque ; mais il semble l’avoir aussitôt oubliée pour absorber le psychique dans le physique.
avec M. Ribot « que tous les états affectifs sont l’expression directe et immédiate de la vie végétative ». Selon toute vraisemblance, les mouvements communiqués aux hypnotiques agissent sur eux par suggestion, c’est-à-dire par l’entremise de l’imagination. Même l’action du vin et de l’alcool n’est pas purement physique ; elle affecte aussi l’imagination et, par celle-ci, les émotions.
L’homme qui se dit chagrin ou joyeux « sans savoir pourquoi » n’a pas analysé les causes de son état affectif, mais il a d’ordinaire conscience « qu’il voit tout en noir » ou « qu’il voit tout en rose » : l’élément représentatif n’est pas absent de ses émotions, mais il n’est qu’entrevu.
Les deux derniers arguments cités à l’appui de la théorie physiologique confondent la représentation avec l’idée. La représentation imaginative n’est pas immatérielle, elle a son siège dans le cerveau : pourquoi n’aurait-elle pas sa répercussion sur les phénomènes vaso-moteurs, sur les fonctions respiratoires, etc. de l’organisme ? Assurément, l’idée abstraite n’est ni gaie ni triste, mais toute idée vivante est liée à une image, l’image suppose une certaine cérébration qui s’effectue dans telles conditions subjectives, variables d’individu à individu, ou d’un moment à l’autre chez le même individu. Aussi « un événement qui nous attriste peut réjouir un voisin et nous réjouirait peut-être nous-mêmes à un autre moment ».
Au surplus, que peuvent être, pour un physiologiste, ces « épiphénomènes » dont aime à parler M. Ribot?
On conçoit un phénomène immatériel, intercalé dans une série de phénomènes matériels, sans liaison appréciable avec eux. Mais que serait, dans une suite d’événements matériels, un événement matériel lui-même, qui « se superposerait » aux autres, sans être influencé par ceux qui le précèdent ni influencer ceux qui le suivent? (95)
Aucun argument sérieux, ni de fait ni de raisonnement, ne milite donc en faveur de la thèse qui identifie toutes les émotions avec des fonctions physiologiques.
D’autre part, l’interprétation exclusivement intellectualiste des sensations et des sentiments est indéfendable.
Elle a un premier tort : Elle ne distingue pas les sensations des sentiments et les confond, sous des termes mal définis, « idée » ou « élément intellectuel ».
Elle s’explique en grande partie par cette circonstance historique que, suivant la conception cartésienne, l’âme n’est que principe pensant : dès lors, tout fait interne, qui tombe ou est susceptible de tomber sous la conscience, ne peut être que « pensée » ; le corps y est forcément étranger.
Mais cela même est une tare héréditaire qui vicie la théorie.
Le sentiment n’est jamais complètement séparé des passions corporelles.
Est-il vrai, d’ailleurs, que le contraste avive toujours les impressions ? N’y a-t-il pas des tristesses profondes qui bannissent la joie, des tressaillements de joie qui font oublier le chagrin, des impressions de dégoût qui empêchent de rien savourer ?
Au surplus, fût-il vrai que la douleur va de pair avec une lutte de représentations, la joie avec leur harmonie, il s’ensuivrait seulement que les émotions sont produites par un conflit ou par un accord de représentations, la conscience n’en protesterait pas moins contre leur identification essentielle. Cum hoc , ergo propter hoc.
Le succès momentané de la théorie intellectualiste est dû principalement à la réaction qu’elle opposait aux excès de la théorie matérialiste.
Il est dû aussi partiellement à l’usage qui en a été fait, non sans profit, en esthétique. L’impression du beau, ob-
servent avec raison Leibniz, Kant, Schiller, contient quelque chose de mystérieux qu’une analyse trop minutieuse fait évanouir. Ce qui est clair, distinct est objet de perception scientifique ; seul ce qui est imprécis, vague donne une émotion esthétique.
L’observation est fondée, mais en premier lieu elle n’est pas universellement applicable au beau et, en second lieu, elle ne prouve pas la théorie au profit de laquelle elle a été invoquée.
Elle n’est pas universellement applicable au beau : Lorsque Newton a découvert l’harmonie des mondes et que, ravi, il tombe à genoux devant cette révélation de la grandeur, de la sagesse, de la puissance du Créateur, il voit, il contemple le beau. Après une étude analytique, historique, philologique, de la Divine Comédie , q’y a-t-il pas une jouissance incomparable à embrasser d’un regard synthétique l’idée qui relie et domine les parties et les développements du chefd’œuvre ? Oui jouit le plus intensément d’une belle cathédrale gothique, celui qui à l’entrée du porche se laisse confusément impressionner par la majesté de l’ensemble, ou celui qui, après avoir démembré l’ossature de l’édifice, pénètre le détail de ses proportions et saisit son harmonieuse unité ?
Sans doute, il arrive qu’une évocation aux amples contours donne une jouissance esthétique que ne donnerait pas une description détaillée et précise. C’est alors au spectateur à compléter par lui-même son impression première. Percevoir, c’est agir. Agir, c’est se donner une jouissance (217). L’œuvre d’art ne doit pas tout dire. Celle qui ne demanderait au spectateur aucun effort, le priverait du plaisir de mettre du sien dans l’interprétation de l’œuvre qu’il admire '). Mais si l’œuvre d’art ne doit pas tout dire clairement, elle doit
*) Là est la part de vérité de l’impressionnisme en matière d’esthétique.
cependant en dire assez pour qu’un effort aisé l’interprète avec sécurité : elle doit demeurer intelligible x).
L’examen des deux théories contraires, — la théorie physiologique et la théorie intellectualiste, — sur la nature du sentiment, nous ramène à l’interprétation thomiste.
Il y a des impressions agréables ou désagréables dont la cause directe est physique : le plaisir d’une bonne digestion, la douleur causée par une brûlure. Mais l’on n’appelle émotions, sentiments que les modifications affectives qui ont pour cause immédiate la perception sensible, ou la représentation soit imaginative, soit intellectuelle et imaginative à la fois, d’un bien et d’un mal.
L 'image alimente l’émotion. Qu’est-ce qui nourrit la douleur de la mère qui pleure son fils ? Mille détails menus qui échappent à tout autre qu’à elle, la dernière parole du défunt, son dernier regard, la couche funèbre, sa place dans la chambre mortuaire, une lettre, un cahier, une médaille, etc... Les maîtres de la littérature ne doivent-ils pas leur succès, avant tout, à la fécondité de leur imagination ? Témoin Dante dans l’épopée, Shakespeare dans le drame, Balzac, Dickens, dans le roman.
Les représentations intellectuelles stimulent les sentiments. « Une pensée que l’on croit vraie est parfois irrésistible », observe M. Rauh 2). Suivant tous les maîtres de la vie morale
') Les symbolistes décadents, p. ex. Stéphane Mallarmé, ont souvent méconnu cette condition essentielle de la perception du beau littéraire, en outrant la vérité esthétique dont nous parlons ci-dessus.
s) De la méthode dans la psychologie des sentiments , p. 1S2. Paris, Alcan, 1899. « Si l’on songe, écrit encore M. Rauh, à la puissance du mobile religieux, qui, s’il ne l’est tout entier, est pour une grande part aujourd’hui moral, si l’on songe encore à ce qui se mêle à tous nos actes de préoccupations sociales ; si l’on songe à quel point les actes les plus humbles sont transfigurés par là ; on se demande si le mobile rationnel n’est pas infiniment puissant, et n’occupe pas dans la vie de l’homme adulte et civilisé autant de place que les besoins organiques eux-mêmes...
» Ce que nous venons de dire s’applique aux sentiments collectifs, aux
ou spirituelle, la méditation est la source des affections qui préparent les résolutions viriles de la volonté. M. J. Payot ’) est d’accord sur ce point avec saint Ignace et sainte Thérèse.
La vérité aimée est le puissant levier de la vie morale. On connaît la noble pensée de Goethe : « Grosse Gedanken und
ein reines Herz, das ist’s was wir uns von Gott erbitten sollten. »
D’ailleurs, si la vérité comme telle suffisait à l’homme, pourquoi se vouerait-on à un ordre déterminé de recherches plutôt qu’à un autre ? Pourquoi l’homme d’étude s’attacherait-il avec prédilection à sa spécialité scientifique ?
La représentation d’un bien ou d’un mal est donc le principe d’où sort l’émotion, elle n’est pas l’émotion elle-même.
L’émotion réside dans les puissances appétitives.
L’émotion sensible, la passion proprement dite, a pour sujet 1 appétit sensitif. L élément corporel et l’élément psychique la constituent indissolublement. Il ne faut pas demander si le premier est cause du second ou inversement le second principe du premier, les deux sont unis en un même sujet.
grands courants de passion populaire. Karl Marx et les sociologues modernes qui ne voient dans 1 histoire que l’histoire de nos besoins, soutiennent que la Révolution française fut une simple révolution économique, idéalisée par les écrivains du siècle qui suivit. Mais une transfiguration de ce genre ne suit pas, elle accompagne les besoins économiques eux-mêmes. L’émancipation économique apparaît comme le moyen d’une émancipation supérieure. Sans cette idéalisation, le besoin par lui-même ne ferait pas une révolution. On peut soutenir que c’est là un manteau brillant jeté sur la bassesse de nos instincts ; mais c’est un luxe nécessaire et dont l’humanité ne s’est jamais passée. Lors même qu’une révolution serait purement économique, le mobile n’en serait pas pour cela un simple besoin. Le besoin de pain devient dans certaine cerveaux Vidée dit pain pour tous ; et par là une forme de l’idée de justice. Concevoir comme satisfaite l’universalité des appétits, c’est encore penser ; et c’est ainsi intellectualisé que le besoin peut soulever le monde. »
') Payot, L’éducation de la volonté, p. 20. Paris, Alcan.
Le sentiment, dans l’acception spécifique du mot, appartient à la volonté immatérielle ; mais il est toujours associé, dans une certaine mesure, au jeu de l’appétit sensitif. D’où la complexité ordinaire des états affectifs et la difficulté que le psychologue éprouve à les analyser.