Essai de classification des sentiments. — On
peut tenter la classification des sentiments à un double point de vue, l’un subjectif, l’autre objectif.
Au point de vue subjectif, on envisage l’acte en rapport avec son objet ; au point de vue objectif, on considère en lui-même l’objet des sentiments.
Au premier point de vue, il y a lieu d’appliquer aux sentiments la division générale qui a été appliquée ailleurs aux passions.
Tout sentiment est amour.
L’amour d’un bien que l’on ne possède pas est un désir ; le désir doublé d’un effort pour vaincre les obstacles qui s’opposent à l’acquisition du bien convoité, c’est X espérance.
L’amour d’un bien que l’on a à soi, pour soi, procure la joie. La joie complète résulte de la possession de tout ce que l’on aime ; c’est, ou plutôt, ce sera le bonheur.
La haine est le contraire de l’amour ; l 'aversion, le contraire du désir ; la crainte , la défiance ou le désespoir , le contraire de l’espérance ; la douleur , le malheur , le contraire de la joie et du bonheur.
Le sentiment est une inclination de l’âme vers un bien présenté par l’intelligence. Ce bien peut, dans la réalité, être soit sensible, soit suprasensible ; mais, en tout état de cause, l’objet du sentiment doit être jugé bon par l’intelligence ; à ce titre, il est toujours un bien rationnel.
Les inclinations engendrent, en se répétant, des dispositions de plus en plus stables de la volonté : à ces états de la volonté s’étend aussi le nom de sentiment.
Au second point de vue, on envisage Yobjet des sentiments.
Lorsque le sujet a pris conscience que la possession d’un bien lui a procuré une jouissance, il peut ensuite rechercher ce bien ou aussi le plaisir qui en résulte. Les moralistes distinguent, en conséquence, le bonunt in se et le bonum delectabile.
L’amour dont le motif principal est la bonté intrinsèque de l’objet aimé est désintéressé ; celui dont le motif principal est une satisfaction obtenue ou espérée, est intéressé. Les scolastiques appelaient celui-ci amor concup iscentiœ , celui-là amor benevolentiæ vel charitatis , charité.
Autant il y a de biens divers, au jugement de l’intelligence, autant il y a de sentiments.
On ne peut songer à les énumérer tous, mais on distinguera entre autres : l’amour des biens sensibles et des plaisirs qu’ils procurent ; l’amour de soi ; l’amour d’autrui ; l’amour de biens supérieurs aux choses d’expérience, plus spécialement l’amour de Dieu.
1° L’amour des biens et des plaisirs sensibles ne porte pas de nom spécial lorsqu’il est modéré, mais lorsqu’il excède la mesure, on appelle cupidité , avarice , l’amour des biens extérieurs ; sensualité , volupté , l’amour des satisfactions sensibles ou des plaisirs physiques.
2° L’homme aime sa propre nature, il aime à se perfectionner, il s’aime.
Tous les êtres de la nature, observe saint Thomas, sont inclinés vers ce qui leur est bon. L’homme aussi obéit à cette loi générale. Il s’aime donc. Il aime ce qu’il est, il aime ce qu’il est capable de devenir.
Il aime sa propre excellence et cet amour lui donne le sentiment de sa dignité personnelle.
Il aime à développer ses capacités, à connaître le vrai, à vouloir le bien moral : amour naturel de la science ; amour
de J’honnêteté ; à celui-ci se rattache le sentiment de la responsabilité personnelle.
L’homme aime même à agir pour agir : à penser pour penser, à vouloir pour exercer le vouloir. A cette tendance se rattache le besoin d’indépendance, l’ambition sous diverses formes, par exemple l’ambition du pouvoir
Les inclinations qui ont le moi pour objet sont appelées souvent « égoïstes » ; on les oppose aux inclinations altruistes » qui se portent vers autrui. Quelle est la source de ces derniers sentiments ?
3° L’homme s’aime d’un amour nécessaire. Or, tout ce qui fait un avec moi, devient d’une certaine façon moi-même. L’homme aimera donc tout ce qui, d’une certaine façon, lui est uni.
Il aimera la nature humaine dans les autres, car tous les hommes sont unis en une même espèce. « Je suis homme, dit le poète, et rien de ce qui est humain ne me laisse indifférent. »
La sympathie naturelle pour l’homme s’appelle philanthropie.
Les membres d’une même famille sont rattachés les uns aux autres par une communauté d’origine, par les liens du sang : amour paternel, maternel, filial, fraternel.
La communauté de certains intérêts particuliers produit des sentiments de solidarité , des inclinations * corporatives * ; la communauté de race, de langue, de traditions historiques, engendre le sentiment patriotique.
*) i Cum amor sit boni, bonum autem sit et in substantia et in accidente, dupliciter aliquid amatur : uno modo, ut bonum subsistens, altero modo, ut bonum accidentale sive inhærens. lllud quidem amatur ut bonum subsistens, quod sic amatur ut ei aliquis velit bonum. Ut bonum vero accidentale sive inhærens amatur id quod desideratur alteri : sicut amatur scientia, non ut ipsa sit bona, sed ut habeatur... Unde homo naturaliter appétit suum bonum et suam perfectionem. Et hoc est amare seipsum. » Sutrt. Theol ., la, q. 60, art. 3.
Enfin, l 'amitié identifie, par un libre choix, les intérêts de deux amis : « Idem velle, idem nolle, ea demùm firma amicitia est », dit Salluste.
Ces divers sentiments altruistes s’appuient sur ce principe de profonde psychologie : « Homo naturaliter seipsum diligit. IUud autem quod est unum cum aliquo, est ipsummet : unde unumquodque diligit id quod est unum sibi » J).
Néanmoins, observe saint Thomas, ceux qui nous sont unis ne sont pas rigoureusement un avec nous : aussi l'homme s’aime naturellement plus que les autres : « La charité bien ordonnée commence par soi-même. » Sicut plus est esse unum quam uniri, ita amor magis est unus ad seipsum quam ad diversa quæ ei uniuntur.
4° L’homme aime aussi le bien qu’il considère au-dessus de lui. 11 conçoit un idéal de beauté, de grandeur morale, il l’aime : sentiments esthétiques, admiration, culte des héros, etc.
5° Enfin, il aime naturellement Dieu : sa nature l’incline à aimer Dieu plus que soi-même.
Naturellement, observe saint Thomas, on aime celui dont on tient l’être, plus qu’on ne s’aime soi-même. Voyez, dit-il, les mouvements réflexes de l’organisme : un coup vous menace ; aussitôt la main se lève pour protéger la vie de l’ensemble : la partie s’expose pour le tout. Il est bon que le chirurgien ampute au patient un membre pour lui sauver la vie. Quand la patrie est en danger, tout bon citoyen est prêt à donner sa vie pour elle, et la raison approuve sans réserve ce courage patriotique. Les pionniers de la civilisation, les explorateurs, les missionnaires, exposent leur santé, leur vie pour le progrès de l’humanité : on les proclame des héros.
La conscience de l’humanité place donc le bien général
l) Sum. Theol., la, q. 60, art. 4.
au-dessus du bien particulier, le bien de l’organisme audessus du bien de l’organe, le bien de la famille, celui de la patrie, celui de l’espèce au-dessus du bien des individus.
Or Dieu est le bien universel ; tout être tient de Lui ce que sa nature contient de bon, d’aimable.
Donc la loi de toute nature est d’aimer Dieu plus qu’ellemême.
La loi de la nature humaine, notamment, est d’aimer Dieu plus qu’elle-même.
Supposer que l’homme eût une inclination naturelle à s’aimer plus que Dieu, serait supposer que sa nature est d’elle-même portée au désordre, ce qui est impossible.
« Quia igitur bonum universale est ipse Deus, et sub hoc bono continetur etiam angélus et liomo et omnis creatura, quia omnis creatura naturaliter secundum id quod est, Dei est ; sequitur quod uaturali inclinatione etiam angélus et horno plus et principalius diligat Deum quam seipsum. Alioquin, si naturaliter plus seipsum diligeret quam Deum, sequeretur quod naturalis dilectio esset perversa ; et quod non perficeretur per caritatem, sed destrueretur » ').
L’amour de Dieu par dessus toutes choses est la source des sentiments religieux qui se traduisent en adoration, en reconnaissance, en obéissance craintive ou confiante, etc... selon le point de vue sous lequel l’âme considère Dieu par rapport à elle.
Nous avons terminé l’étude des actes qui appartiennent en propre à la nature humaine. Avant de passer à une étude nouvelle, rapprochons les uns des autres les actes de l’homme et ceux de l’animal et votions comment les premiers forment au profit de la nature humaine une véritable caractéristique.
’) Sum. Theol., 1", q. CO, art. B.