TROISIÈME SECTION
Etude comparative entre les actes de l’homme et ceux de l’animal.
SOMMAIRE. — 222. La question de la distinction entre l’homme
et l’animal : Deux propositions à établir. — 223. Preuve de la
première proposition : L'homme connaît l’universel. — 224. Preuve
de la seconde proposition : L’animal ne connaît pas l’universel.
— 225. Conclusion.
222. Etat de la question. — La pensée sous ses différents modes, la volition spontanée du bien universel et la volition libre, sont des actes que nous avons dit appartenir en propre à l’homme, à tous les hommes et exclusivement à l’homme.
En est-il réellement ainsi?
Ou plutôt non, la question est plus simple. Les actes de la volonté raisonnable et libre sont subordonnés à l’acte de la pensée. La question principale est donc de savoir si la pensée appartient en propre à l’homme. Cette question résolue, on admettra en conséquence que l’homme, et l’homme seul, est doué de volonté raisonnable et de liberté.
Les hommes sont-ils donc réellement et sont-ils seuls capables de pensée ? La pensée, on se le rappelle, c’est la conception de l’abstrait et la connaissance des relations universelles, nécessaires, indépendantes de l’espace et du temps, qui existent entre les objets abstraitement conçus.
Il s’agit donc finalement de savoir si les hommes, et les hommes seuls, connaissent l’abstrait et l’universel.
Nous prouverons qu’il en est ainsi.
Nous conclurons alors que la connaissance de l’universel établit une distinction non de degré, mais de nature , entre l’homme et l’animal ; qu’elle forme un caractère commun à
tout homme, propre à l’homme, bref, une caractéristique de l’espèce humaine ').
Nous avons deux propositions à établir :
Première Proposition : Les hommes connaissent l'universel.
Seconde Proposition: Les hommes setils connaissent l’universel ; l’animal ne le connaît à aucun degré.
Après avoir démontré cette double proposition, nous conclurons : La connaissance de l’universel établit une différence de nature entre l’homme et l’animal ; elle réunit les conditions d’une véritable caractéristique.
223. Preuve de la première proposition : L’homme connaît l’universel. — En effet :
1° L’observation directe atteste qu’il n’y a pas d’homme, si ignorant, si dégradé soit-il, qui ne vive dans un commerce habituel avec l’universel et qui ne se rende compte de la
*) Les différences psychologiques établissent seules, d’après nous, une barrière infranchissable entre l’homme et l’animal. Néanmoins, les anthropologistes font remarquer avec raison que, même au point de vue anatomique et physiologique, il existe entre l’homme et l’animal des différences notables :
Les organes chez l’homme et l’animal se correspondent, il est vrai, mais le plan de structure est tout différent : l’homme a l’attitude verticale, l’animal a l’attitude horizontale. L’homme est preneur, l’animal est grimpeur. Alors que la colonne vertébrale de l’homme présente les trois courbures, cervicale, dorsale et lombaire, aussi bien marquées que possible, ces courbures sont à peine perceptibles chez l’animal.
La tête humaine est également très caractéristique.
Toutefois, le caractère physique différentiel le plus important est le développement inégal du cerveau : Tandis que le poids du cerveau représente chez l’Européen deux ou trois pour cent du poids total du corps, chez l’animal, chez l’orang-outang, par exemple, il ne présente qu’un demi pour cent *).
*) Cfr. Deniker, Races et peuples de la terre , pp. 17-29. — Keane, Ethnology , ch. Il,
signification des caractères d’universalité et de nécessité de certains principes. Chacun peut le constater autour de soi; les anthropologistes l’ont observé chez les peuples les moins civilisés ; il suffit de consulter les documents dans lesquels ils ont consigné le résultat de leurs observations ethnologiques, les publications de de Quatrefages, par exemple ; la thèse que nous soutenons y est défendue au nom de la science, sans aucune préoccupation philosophique.
« Si j 'interroge un homme sans culture intellectuelle, un homme des champs, observe judicieusement le P. de Bonniot '), on conviendra sans peiDe qu’il n’hésitera pas à me dire combien font deux et deux. Savoir cela ne suppose pas beaucoup de science, mais suppose toute la raison. Quel est l’état de la pensée du paysan le moins instruit, en face de cette proposition : Deux et deux font quatre ? Je ne crains pas de le dire, ce paysan voit dans une parfaite évidence que cette vérité est nécessaire et universelle ; non pas qu’il entende ces expressions ou autres semblables, mais l’acte de son intelligence est dans des conditions équivalentes. 11 sait très bien que deux ajouté à deux ne peut pas donner trois ou cinq ; il sait très bien que deux et deux font quatre en tout temps et en tous lieux ; il sait très bipn que cette vérité s’applique partout et toujours à tout ce qui est susceptible de numération ; il ne se rend aucunement compte de ce qu’il sait très bien ; mais voulez-vous mettre en relief, toucher du doigt cette conviction, essayez de la repousser par quelque contradiction familière ; dites à ce paysan que si deux et deux font quatre quand on parle de bœufs ou d’écus, cela n’est pas vrai quand on parle de pierres ou d’éléphants ; dites-lui que deux et deux jadis faisaient trois et feront cinq dans un temps à venir, que même en ce moment il est des pays étrangers où deux et deux fout six ; dites-lui que les savants, ayant reconnu des inconvénients à l’état actuel des choses, sont sur le point de changer tout cela, et que, grâce à de prochaines découvertes, en achetant deux fois deux bœufs, le laboureur en aura six, et l’éleveur qui aura fait ce marché trouvera, livraison faite, qu’il n’en a donné que trois. Peut-être hésitera-t-il d’abord, il se demandera s’il comprend bien, si par hasard vous ne parlez pas autrement que tout le monde ; mais assurez-lui que vos expressions n’ont rien de mystérieux, que vous entendez, par les mots, exactement la même chose que lui ; alors, soyez-en bien sûr,
l) Etudes religieuses , 5e série, I, p. 644.
ou bien il vous tournera le <los, persuadé que vous vous moquez de lui, ou bien il croira que vous voulez seulement plaisanter et il rira, si toutefois il ne se laisse pas aller à penser que votre tête déloge. Pourrait-il mieux marquer que, d’après lui, on ne peut sérieusement révoquer en doute la nécessité et Yunioersalité de cette vérité : Deux et deux font quatre ? »
2° Chez tous les hommes, on trouve le langage , le progrès personnel , c’est-à-dire réfléchi et voulu, la moralité et la religiosité : autant d’indices naturels de connaissances abstraites et universelles. Donc, tous les hommes connaissent Pabstrait et l’universel.
Preuve de la majeure. On n’a pas encore trouvé jusqu’ici une seule peuplade qui n’ait son langage ; qui ne témoigne, soit par son activité à l’heure présente, soit par les produits d’une civilisation antérieure qu’elle a laissés, de certains progrès intentionnels ; qui ne possède certaines règles de morale et certains principes de religion ’).
Preuve de la mineure, a) Le langage suppose, à plus d’un titre, le pouvoir d’abstraire et de généraliser. En effet :
a) Parler, au sens propre du mot, ce n’est pas simplement émettre des cris, fût-ce des cris articulés a), c’est rattacher, comme le reconnaît Darwin lui-même 3), des notions définies à des sons ou à des gestes déterminés, employer des signes qui, pour tous ceux qui les emploient ou les perçoivent,
') Consulter entre autres: Whitney, Lattguage and the study of language, 4e éd., p. 399 ; Marquis de Nadaillac, Les premiers hommes et les temps préhistoriques , passim ; de Quatrefages, L'espèce humaine. Hommes fossiles et hommes sauvages; Introduction à l'élude des races humaines , etc., passim ; Ti e 1 e, Manuel de I histoire des religions, trad. Vernes, 1885, p. 12; A. Ré vil le, Prolégomènes à l'histoire des religions, 1887, p. 41 ; G. Ratzel, Vôlkerkunde , 2te Aufl., I, S. 37 ; Van den Gheyn, La religion , lrc partie, ch. I : « L’universalité de la religion ».
a) Sur le langage réflexe, v. F é r é, Rev. phil., janvier 1896.
3 ) Descendance de l’homme, I, ch. II, p. 57 de la trad. Moulinié. — Cfr. Moncalm, L'origine de la pensée et de la parole, pp. 55, 94- — K u s s ni a u 1 , Les troubles de la parole, pp. 2 et 3,
n’importe où, n’importe quand, expriment ou éveillent une même représentation intérieure.
Or les images sensibles varient d’individu à individu, elles varient d’un moment à l’autre chez le même individu. Seules les représentations intellectuelles ont un objet stable, à l’abri des variations individuelles et des fluctuations du temps.
Donc les signes du langage ne traduisent pas au dehors des représentations imaginatives, ils expriment et éveillent des représentations intellectuelles.
Celles-ci échappent aux variations individuelles et aux fluctuations du temps, parce que leur objet est abstrait des circonstances individuelles, spatiales, temporelles (170).
Dans les choses sensibles, l’intelligence discerné, moyennant un travail inductif ( Logique , 104), les propriétés ou du moins ce que, à tort ou à raison, elle considère comme les propriétés inaliénables des objets. A ces propriétés, aux sujets qui les possèdent, elle attache des noms, les signes conventionnels du langage. De par la nature de l’objet qu’ils représentent, ces signes sont d’un emploi général et permanent.
Le langage est donc bien l’expression de notions abstraites et universelles.
p) Le langage humain ne se compose pas de mots isolés, mais de propositions.
Or, dans une proposition, le prédicat est abstrait.
« Ce qui est particulier, dit Aristote, par exemple Cléon, Callias, etc... ne peut faire fonction de prédicat, mais ce qui est universel s’affirme du particulier ou d’un sujet moins universel, par exemple, l’homme de Callias, ou l’être animé de l’homme » *).
y) Les patientes investigations de la linguistique semblent converger vers cette conclusion que tous les noms ont été
') Analyt. pr. I, 27.
primitivement des termes généraux énonçant un attribut général d’un sujet donné. C’est la thèse formelle de Max Müller. Si, dit-il, le mot rex , roi, signifiait primitivement « conduisant ici » ; man-u-s , homme, « pensant ici ou plutôt, quelqu'un conduisant ici, quelqu’un pensant ici ; c’est donc que ces mots étaient à leur origine des termes généraux désignant à la fois tous ceux qui conduisent et tous ceux qui pensent. Ce n’est que par le fait de leur application à telle ou telle personne qu’ils sont devenus des termes singuliers. Ainsi en est-il lorsque nous disons « ce roi », ou « cet homme » ; ces termes redeviennent, du reste, généraux lorsque nous les employons au pluriel « hommes », < rois », ou avec l’article indéfini « un roi », « un homme ».
Même les noms propres , poursuit Max Müller, étaient originairement des noms communs. Quintus est en réalité un nom donné dans le principe au cinquième enfant ; supposé plusieurs familles de cinq enfants, rien n’eût empêché d’énoncer une proposition générale de ce genre-ci : « Tous les quinti sont exempts du service militaire » *).
Donc la première application d’un nom est toujours générale, il ne devient singulier ou propre que moyennant une restriction qui y est ajoutée dans la suite.
b) Le progrès personnel , « ex propria inquisitione » 2), suppose des idées abstraites et générales.
Le progrès ainsi entendu, n’est pas le résultat passif de l’action d’autrui, il est le fruit de l’initiative de celui qui l’accomplit ; il suppose la perception d’un but réalisable par différents moyens, la perception de la relation commune qui les relie au but à atteindre, et la conscience réfléchie d’une activité dirigeable dans le sens du but et utilisable à cet effet.
') Max Müller, Science of thought, ch. VIII, p. 446. s) S. Thomas, de verit., q. 10, a. 7, ad 7.
Or, et ces notions et ces actes de réflexion impliquent le pouvoir d’abstraire et de généraliser.
« J'ai en mon esprit l’idée d’une horloge, dit Bossuet, ou de quelque autre machine. Pour la faire, je ne me propose aucune matière déterminée ; je la ferai également de bois ou d’ivoire, de cuivre ou d’argent. Voilà ce qui s’appelle une idée universelle, qui n’est astreinte à aucune matière particulière.
n J’ai mes règles pour faire mon horloge. Je la ferai également bien sur quelque matière que ce soit. Aujourd’hui, demain, dans dix ans, je la ferai toujours de même. C’est là avoir un principe universel que je puis également appliquer à tous les faits particuliers, parce que je sais tirer de ce principe des conséquences toujours uniformes.
» Loin d’avoir besoin, pour mes desseins, d’une matière particulière et déterminée, j’imagine souvent une machine que je ne puis exécuter, faute d’avoir une matière assez propre : et je vais tâtant toute la nature et remuant toutes les inventions de l’art, pour voir si je trouverai la matière que je cherche » ').
c) La moralité enfin et la religiosité sont aussi des caractères distinctifs de l’espèce humaine. Toutefois, ce ne sont que des caractères consécutifs, dérivés. Le caractère primordial, encore une fois, c’est la perception de l’universel.
En effet, les relations et les lois morales sont des principes universels et nécessaires , qui s’appliquent à la direction de la volonté libre vers sa fin suprême ; la religiosité suppose la démonstration, au moyen du principe de causalité, de l’existence de Dieu et la connaissance de la loi naturelle qui subordonne l’homme à son Dieu.
Donc, la moralité et la religiosité reposent sur les notions du nécessaire et de l’universel.
La première proposition est établie : Tous les hommes connaissent l’abstrait et les relations nécessaires, universelles, intemporelles qui surgissent de l’analyse d’objets intelligibles abstraits.
’) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 5.
224. Preuve de la seconde proposition : L’animal ne connaît pas l’universel. — 1° L’animal ne prouve pas qu’il connaisse l’universel.
En effet, a) on a montré plus haut (121) que les actes les plus remarquables des animaux les plus sagaces s’expliquent par des percepts, des images, des associations d’images et par la perception empirique de rapports concrets.
b) Nous venons de voir que la connaissance de l’universel se traduit naturellement, partout et toujours, par des signes extérieurs, tels que le langage, le progrès personnel, la pratique de la morale et de la religion.
Or, les hommes sont unanimes à reconnaître que les animaux ne présentent pas ces signes extérieurs, et il n’est plus contestable aujourd’hui que -les efforts tentés par Darwin pour les leur attribuer, ont piteusement échoué.
Donc les animaux ne manifestent pas qu’ils aient la connaissance de l’universel.
Il serait, dès lors, arbitraire de prétendre qu’ils le connaissent.
Si l’on s’obstinait à le prétendre, on serait tenu d’expliquer d’où vient que leur connaissance reste latente et est impuissante à se traduire au dehors.
c) De plus, si l’on voulait accorder à l’animal le pouvoir d’abstraire et d’universaliser, c’est-à-dire une véritable intelligence', au sens défini plus haut, il faudrait logiquement pousser plus loin et dire que leur intelligence dépasse en perfection la nôtre.
Il est incontestable, en effet, que les animaux atteignent, dès le principe, à des résultats qu’une vie d’efforts ne nous permet pas de réaliser : témoin, par exemple, les œuvres de l’abeille, de l’ammophile, des fourmis, etc. (122-127).
Mais personne n’oserait attribuer à l’animal une intelligence supérieure à la nôtre.
Donc il faut la lui refuser purement et simplement.
2° L’animal prouve positivement qu’il est dépourvu de la connaissance de l’universel.
Les limites étroites dans lesquelles se renferment les opérations souvent si merveilleuses de chaque espèce animale et la fixité invariable de leurs œuvres *) sont incompatibles avec la possession d’idées universelles : des êtres capables d’abstraire et de généraliser concevraient nécessairement un même but à des points de vue différents, et verraient qu’il est réalisable par des moyens différents.
« Si, dans ces petites têtes (d’abeilles), écrit le P. de Bonniot, on surajoute quelque raison à l’instinct, je prétends qu’il est absolument impossible que l’uniformité ne soit pas brisée. Pourquoi? Parce que, instruite par l’expérience, la raison ne peut pas s’apercevoir qu’il y a un progrès possible et ne pas se mettre en mesure de réaliser ce progrès entrevu. Supposez un instant que, dans une ruche, par exemple, chaque ouvrière soit raisonnable, ou, ce qui est exactement la même chose, qu’elle puisse se dire qu’il y a telle modification avantageuse à donner à la cellule qu’elle construit, aussitôt c’en sera fait, et à moins d’un plan imposé efficacement par la reine ou par son ministère à toute la colonie, la petite cité prendra les formes les plus inattendues. Cent hommes, c’est-à-dire cent êtres incontestablement raisonnables, réunis dans une plaine, se disposent, sans concert préalable, à construire chacun sa demeure. L’œuvre achevée, combien croyez-vous que l’on comptera de maisons, de chambres qui se ressemblent? » °)
u Ne doit-on pas être étonné, dit Bossuet, que ces animaux à qui on veut attribuer tant de ruses, n’aient encore rien inventé, pas une arme pour se défendre, pas un signal pour se rallier et s’entendre contre les hommes, qui les font tomber dans tant de pièges ? S’ils pensent, s’ils raisonnent, s’ils réfléchissent, comment ne sont-ils pas encore convenus entre eux du moindre signe? Les sourds et les muets trouvent l’invention de se parler par leurs doigts. Les plus stupides le font parmi les hommes ; et si l’on voit que les animaux en sont incapables, ou peut voir combien ils sont
l) * Animalia bruta in sui principio accipiunt naturalem æstimationem ad cognoscendum nocivum et conveniens, quia ad hoc ex propria inquisitione pervenire non possunt. Homo autem ad hæc et multa alia potest per rationis inquisitionem pervenire ; unde non oportuit quod omnis scientia ei naturaliter insit. » S. Thomas, De verit., q. 18, art. 7, ad 7. *) Et. rel., 1. c.
au-dessous du dernier degré de stupidité, et que ce n’est pas connaître la raison que de leur en donner la moindre étincelle n ').
225. Conclusion. — Tous les hommes connaissent l’universel (Prop. I) ; les hommes seuls le connaissent (Prop. II) ; la connaissance de l’universel établit donc une différence essentielle entre l’homme et l’animal.
Le langage, le progrès, la moralité et la religiosité sont aussi des caractères distinctifs de l’espèce humaine, mais ils présupposent l’abstraction (Prop. I) ; seule, par conséquent, la connaissance abstractive et universelle constitue un caractère primordial et réunit toutes les conditions d’une véritable caractéristique.
’) De la connaissance de Dieu ei de soi-même , ch. V, § 7.
ARTICLE SECOND
Les mutuelles influences de la vie sensitive et de la vie suprasensible.
226. Objet de cet article. — Nous avons vu plus d’une fois, incidemment, que les perceptions et appétitions sensitives ou inférieures et les perceptions et appétitions intellectives ou supérieures s’influencent réciproquement.
Il nous a paru utile de réunir ici, dans un Article spécial, les observations éparses sur le chemin parcouru jusqu’à présent, et de chercher dans les mutuelles influences de la vie sensitive et de la vie raisonnable l’explication de certains états psychologiques difficiles à démêler.
Cette étude servira en même temps de préparation à la thèse de l’unité substantielle du composé humain.
Nous étudierons dans une Première Section les mutuelles influences des sens et de la raison, dans une Seconde Section celles de la volonté et des multiples activités de l’âme ; cependant, les deux Sections empiéteront inévitablement l’une sur l’autre.
PREMIÈRE SECTION
Les sens et la raison.
SOMMAIRE: 227. Solidarité «du corps et do l’esprit» et plus particulièrement des sens et de la raison. — 228. L’état de veille. — 229. La vie psychique normale. Échec de l’Associationnisme de Hume. — 230. Le sommeil, le rêve, l’hallucination.
— 231. La folie. — 232. Le somnambulisme naturel. — 233. L’hystérie. — 234. La suggestion, l’autosuggestion, la suggestibilité.
— 235. L’hypnose ; description de l’état hypnotique. — 236. La suggestion mentale. — 237. La télépathie. — 238. L’écriture automatique. — 239. Les phénomènes spirites. — 240. La soidisant psychologie de l’avenir. Les théories spirites.
227. Solidarité “ du corps et de l’esprit,,, des sens et de la raison. — Nous n’avons pas l’intention d’insister ici sur les relations entre ce que l’on appelle couramment « le corps et l’esprit » : nous avons vu que la vie psychique sensible et, par contre-coup, la vie intellectuelle dépendent de l’intégrité des organes et suivent toutes les vicissitudes de la vie nerveuse (152). Des faits nombreux établissent que l’esprit, de son côté, réagit sur le corps. Les préoccupations morales et les travaux excessifs de l’esprit sont une des causes principales des troubles nerveux et de l’aliénation mentale. Une émotion violente peut causer une paralysie, et ainsi de suite :).
Mais ce ne sont pas ces faits, qui doivent appeler en ce moment notre attention ; nous voulons considérer l’interdépendance immédiate des fonctions sensitives et des actes intellectuels.
Or, à ce point de vue, la dépendance des actes intellectuels à l’égard de la sensibilité ne peut plus faire de doute, car il appartient aux sens, nous le savons, de présenter à l’intelligence l’objet sur lequel son activité doit s’exercer.
Inversement, la dépendance des fonctions sensitives à l’égard des activités supérieures n’est pas contestable. L’homme absorbé par un travail intellectuel ne voit pas ce qui se passe autour de lui ; on parle, on discute à ses côtés, il n’entend rien ; nous disons qu’il est distrait : oui, il est distrait de ce qui est étranger à sa pensée dominante ; la distraction est le résultat et l’indice de la concentration de l’activité mentale sur un seul objet ; elle est le revers du « monoïdéisme ». Ce fait, et beaucoup d’autres analogues s’expliquent par ces deux lois psychologiques :
ire Loi : Tout acte de l’âme a un certain retentissement
') Al. Bain, L’esprit et le corps, ch. II.
sur les autres. « Una operatio, dit saint Thomas, cum fuerit intensa, impedit aliam. »
2de Loi : La volonté libre commande aux autres activités de l’âme et peut, en conséquence, distraire, au profit de l’activité intellectuelle, une partie de l’énergie qui se dépenserait sans cela en fonctions sensitives.
Ces deux lois psychologiques, combinées avec celles qui régissent l’association des images (111 et suiv.), nous permettront d’entrevoir la nature de certains états exceptionnels ou anormaux, tels que le rêve et Y hallucination, le délire et la folie , le somnambulisme naturel, le magnétisme ou Yhypnose , etc.
Avant tout, commençons par caractériser l’état normal habituel de l’âme, Y état de veille et l’état opposé à la veille, le sommeil.
228. L’état de veille. — Laissés à eux-mêmes, les sens perçoivent ; l’imagination ou la mémoire réveillent et associent des images ou des souvenirs ; la volonté inférieure recherche des biens sensibles ; l’intelligence pense, juge, raisonne ; la volonté, enfin, se porte vers le bien universel ou vers les biens particuliers qui en participent ou y conduisent.
Ces diverses manifestations actives de l’âme se distinguent les unes des autres par des caractères nettement tranchés, s’opposent les unes aux autres, de façon que, à l’état normal, nous sommes peu exposés à les confondre.
De plus, à l’état normal, elles sont sous la dépendance, au moins négative, de la volonté libre. Celle-ci, par l’empire qu’elle exerce sur elle-même et sur les autres opérations de l’âme, peut toujours, quand elle le veut, — au moins dans une certaine mesure, — appliquer l’activité des sens ou celle de l’intelligence dans une direction préférée ou les empêcher de se poursuivre dans la direction où elles sont spontanément engagées.
Sans doute, le travail de l’imagination par exemple, se produit spontanément, suivant les lois ordinaires de la contiguïté ou de la ressemblance ; mais, à l’état de veille, il peut toujours se faire sous le contrôle de la réflexion et la conduite de la volonté libre.
Cet empire de la volonté libre sur nos opérations cognitives, — et non la simple reproduction passive de certains groupes de sensations ou d’images, — est le principal facteur du progrès de la pensée.
L’opposition naturelle que présentent, aux yeux de la conscience, les perceptions sensorielles et les représentations imaginatives et le pouvoir que la volonté libre exerce, sous forme de commandement positif ou sous forme d’inhibition, à l’égard de toute activité psychique, sont donc les deux traits distinctifs de l’état de veille.
L’effacement plus ou moins complet de cette double cause nous explique les divers états ps}'Chologiques, — le sommeil, le rêve, l’hallucination, etc... — que nous opposons à la veille.
Avant d’analyser ces divers états, arrêtons encore un moment l’attention sur la vie psychique normale, pour apprécier une interprétation déterministe que les associationnistes de l’école de Hume en ont donnée.
229. La vie psychique normale. — Echec de l’Associationnisme de Hume. — D’après Hume et ses disciples, toutes les manifestations psychiques s’expliqueraient par des associations passives d’impressions élémentaires ou d’idées dérivées de ces impressions ; l’âme ne serait qu’un faisceau de représentations. En 1880, M. Ribot écrivait dans son Introduction à la Psychologie anglaise contemporaine : « La théorie nouvelle — l’Associationnisme des positivistes anglais — montre que les divers procédés de l’intelligence ne sont que les formes diverses d’une loi unique : qu'imaginer,
déduire, induire, percevoir, etc., c’est combiner des idées d’une manière déterminée, et que les différences de facultés ne sont que des différences d’association. »
Cet Associationnisme à outrance a échoué.
D’abord, on y confond Y intelligence, pouvoir d’abstraire, d’induire, de déduire, avec les pouvoirs sensibles de perception et d’imagination (95 et 165).
Ensuite, dans l’interprétation des événements psychiques sensibles, on néglige l’intervention aclive du sujet (115).
Ajoutons que cette théorie associationniste donne de la diversité des événements psychiques une explication verbale. Qu’il y ait dans le sujet des facultés ou qu’il n’y en ait pas, toujours est-il que les faits internes — imagination, déduction, induction, perception, etc... — se présentent à la conscience avec des caractères différents. Vous attribuez leur différence à « des différences d’association ». Mais d’où vient à l’association le pouvoir de diversifier des faits qui, par hypothèse, seraient homogènes ? *)
Le principal tort des associationnistes à outrance est de méconnaître la distinction entre l’association spontanée et celle qui se fait d’une manière réfléchie.
A la première s’appliquent les « lois de l’association » qui ont été étudiées plus haut (112) ; la seconde domine ces lois, oriente en vue d’un but choisi la direction des pensées et, par voie de conséquence, exerce une grande influence sur la genèse, le cours, l’intensité des sentiments. M. Wundt
>) M. Claparède dit fort justement : « Expliquer par un même principe des manitestations spécifiquement différentes revient à ne rien expliquer du tout. . Il est vrai que les psychologues associationnistes ont nié que les différences fussent spécifiques: mais rien ne montre mieux Rembarras où ils se trouvaient, que cette fâcheuse obligation de devoir nier, après s’être vantés de faire de la psychologie « positive », les faits les plus évidents qui s’offrent à l’introspection. » L’association des idées, p. 318.
demande avec raison que l’on ne confonde point les « liaisons associatives » avec les « liaisons aperceptives » ’)•
« Sinon, dit Renouvier, comment expliquerait-on la différence qui existe entre la suite des actes mentais d’un homme qui assemble en reve des idées dites incohérentes, mais rigoureusement soumises à l’association, et la suite des actes mentais du même homme qui réfléchit et enchaîne des jugements? »
Ni la perception de la réalité objective, ni le jugement, ni le raisonnement, ni a fortiori les œuvres plus complexes de l’invention et du génie ne s’expliquent par l’association seule.
Sans doute, l’association n’est pas étrangère à la perception. Lorsque je regarde une orange, je la perçois sphérique et, pourtant, je n’ai sous les yeux qu’une demi-sphère. Lorsque nous regardons une caricature, un zigzag évoque l’idée d'une main, ce point est un œil, ce gribouillage, une perruque. Lorsque je vois devant moi deux longues allées d’arbres parallèles, elles me font l’effet de converger 2). Aristote en faisait déjà la remarque, toute perception a ses concomitants « accidentels », elle est, en somme, le résultat d’une interprétation. « Nous voyons un objet blanc, disait-il ; la blancheur seule affecte l’œil ; cependant, nous jugeons que l’objet blanc est le fils de Diarès » (68).
Aussi James Sully a pu dire : « Le percept se forme par la fusion d’une sensation réelle avec des images de sensations » 3). Et M. Ribot : « Pour percevoir, il faut une synthèse
‘) Psych. Phys., II, 380. « La thèse de Hume, dit-il, d’après laquelle notre âme n’est qu’un faisceau de représentations, est inadmissible. Elle est née de cette opinion, que les représentations s’unissent d’elles-mêmes, ou par une sorte de hasard, suivant des rapports internes et externes. On oublie une condition sans laquelle aucune association n’apparaitrait à la conscience, à savoir Yaperception , que nous saisissons immédiatement comme activité interne. »
2) Cfr. Thiéry, Die geometrisch-optische Tauschungen.
s) Les illusions des sens et de l'esprit, ch. Il, pp. 10-17, ‘2me édit., 1889.
d’images »J). On comprend, en conséquence, combien delà perception à 1 illusion le passage est facile. « Dans la perception, continue M. Ribot, l’élément sensoriel est principal, l’élément représentatif secondaire. Dans l’illusion, c’est l’inverse , ce que 1 on tient pour perçu, est simplement imaginé; l’imagination assume le premier rôle. »
Mais, ces réserves faites, il n’en est pas moins vrai que le sentiment de la réalité objective n’est pas le fruit d’une association d’impressions subjectives.
« Il est absurde de penser qu’une somme de sensations de rouge, de rond, de parfumé, puisse nous donner un total absolument différent, au point de vue qualitatif, des éléments additionnés, à savoir l’idée de réalité objective » 2). — D’où provient alors cette idée ? (93)
Suivant certains psychologues, l’association créée entre deux idées rendrait compte du jugement. Mais autre est 1 association entre deux idées, « rose », « belle », ou encore « montagne », « or », autres sont les jugements : La rose ou cette rose est belle, la montagne ou cette montagne n’est pas d’or.
Dira-t-on que ces jugements expriment le sentiment de la communication cérébrale entre deux images ?
Mais cette communication existe aussi bien dans l’association que dans le jugement: pourquoi en avons-nous le sentiment dans ce second cas et non dans le premier ?
D’ailleurs, la sensation d’un trajet cérébral serait subjective. Or, nous ne disons pas seulement : J’ai simultanément la sensation d’une rose et de quelque chose de beau, celle d’une
') Essai sur l’imagination créatrice, p. 79. Paris, Alcan, 1900. a) « On pourrait objecter qu’il s’agit non d’une addition, mais d’une combinaison. Mais alors, comment se fait-il que les composantes continuent à subsister, avec toutes leurs qualités intactes, à côté du produit? L’eau ne nous montre plus les propriétés qu’ont à l’état libre l’oxygène et l’hydrogène. » Claparède, ouv. cit., p. 323.
montagne et celle de l’or, je dis : La rose est belle, la montagne n'est pas d’or.
Tout jugement, d’ailleurs, demande l’exercice d’un pouvoir actif , que ne suppose pas le fait de l’association. Juger, c’est reconnaître qu’un prédicat convient à un sujet. Cette reconnaissance est manifestement active.
Si l’association n’explique pas la perception d’un rapport entre deux idées, à plus forte raison n’explique-t-elle pas la perception du rapport de deux idées avec une même troisième, ou la perception du rapport entre des rapports, — le raisonnement.
Enfin, l’association passive est incapable d’expliquer ce que les psychologues appellent imagination créatrice ou constructive. Si l’association agissait seule, sensations, images, idées anciennes, pourraient bien s’arranger, s’amalgamer différemment dans le sujet ; nous aurions des rêveries, par exemple, mais des créations véritablement humaines , certainement pas. Les « créations » de l’industrie, de l’art, seraient impossibles ; le « génie » serait un vain mot. Le déterminisme psychologique seul n’expliquerait pas l’apparition de quelque chose de véritablement nouveau dans la conscience.
Revenons aux états psychologiques opposés à la veille.
230. Le sommeil, le rêve, l’hallucination. — L’état de veille est intermittent. L’activité vitale n’a pas toujours la même intensité ; l’activité psychique qui caractérise l'état de veille se ralentit par intervalles, si elle n’est même pas, parfois, complètement suspendue. Cet état de vie ralentie, c’est le sommeil..
Quelles que soient les conditions physiologiques ’) immédiates du sommeil, il est certain que, psychologiquement,
‘) On a beaucoup écrit sur la nature physiologique du sommeil. On est d’accord à dire que le caractère dominant du sommeil, c’est la sus-
le sommeil amène un ralentissement notable, sinon une suspension complète de la perception des choses extérieures et de la conscience de nos actes, du mouvement et de l’attention volontaire. Qu’en résulte-t-il ?
A l’état de veille, nous établissons spontanément une distinction naturelle très nette entre l’objet de nos percep-
pension périodique de l’activité des centres nerveux supérieurs ; mais quelle est la cause immédiate de cette suspension périodique?
Deux ordres de faits nous semblent ici spécialement dignes d’attention :
Un premier ordre de faits a été mis en lumière par les observations et les expériences de Mosso sur la circulation cérébrale : le célèbre physiologiste italien a observé que, pendant le sommeil, le sang afflue davantage dans les parties profondes du cerveau et est moins abondant à sa partie périphérique ; il en résulte que les fonctions qui ont leur siège dans la couche corticale ont leur activité abolie ou ralentie.
Un second ordre de faits est du ressort de la chimie physiologique. 11 a été exposé jadis (23 juillet 1887) par M. Errera, dans la Revue scientifique.
En vertu de la loi rythmique d’assimilation et de désassimilation qui régit le fonctionnement de la vie, l’activité des tissus nerveux laisse après elle, observe M. Errera, des déchets qui finissent par devenir encombrants et par rendre le travail plus difficile ; elle engendre des corps appelés leucomaïnes qui sont des substances toxiques, empoisonnant en quelque sorte les tissus : d’où la fatigue et le besoin de sommeil.
Pendant le sommeil, l’activité nerveuse se ralentit, la quantité des déchets éliminés dépasse celle qui se produit à nouveau et, par suite, l’encombrement diminue ; en second lieu, les leucomaïnes se décomposent et sont expulsées. Cette double cause expliquerait le rôle réparateur du sommeil.
On voit, observe M. Errera, que si nous nous posons la question : « Pourquoi dormons-nous ? », nous avons la consolation de pouvoir répondre en paraphrasant le mot de Molière : « Parce qu’il se forme en nous des substances dormitives ».
Mathias Duval a tenté une théorie histologique du sommeil. Il attribue aux prolongements nerveux des mouvements amiboïdes. Tantôt, dit-il, la cellule se soustrait aux excitations externes, se contracte et interrompt le contact avec les éléments voisins, tantôt elle renforce son activité, s’allonge et adhère plus intimement aux prolongements voisins. Ces modifications devraient expliquer, d’après l’auteur, la plupart des états psychologiques, tels que le sommeil, les anesthésies, les paralysies hystériques, etc. Cette théorie a été combattue par de nombreux histologistes, notamment par Kôlliker et Ramon y Cajal.
D’autres auteurs ont appelé l’attention sur la disparition, — sous
tions et l’objet de nos imaginations ou de nos conceptions ; par leur opposition surtout, la perception et la conception se distinguent nettement l’une de l’autre. A mesure que l’attention aux choses extérieures diminue, nous nous écartons de l’état de veille complète, nous oscillons vers l’état de sommeil. L’homme qui s’abandonne à des conceptions qui lui plaisent, se laisse aller à ce que nous appelons la rêverie 2). •
A mesure que la perception s’efface, elle donne plus de relief à l’imagination ; péu à peu la rêverie devient presque un rêve , et instinctivement, observe Garnier, nous adressons des gestes et des paroles aux objets de nos rêveries. Que, sous l’influence d’une imagination extraordinairement vive ou par suite d’un état pathologique des centres nerveux, un homme se laisse emporter par ses conceptions sans les comparer avec l’entourage extérieur, il pourra prendre des images intérieures pour des réalités. Cette espèce de projection au dehors d’une image intérieure en l’absence de la chose extérieure à laquelle on la reporte, s’appelle une hallucination. Une image sans le correctif de la perception ou de la raison est donc l’origine de l’hallucination. Saint Thomas avait déjà interprété ainsi ce phénomène psychologique :
l’influence de certains réactifs, ou par suite d’excitations violentes et prolongées, — des petits appendices piriformes qui recouvrent les prolongements protoplasmatiques des cellules nerveuses de l’écorce. Ils supposent que cette disparition provoque une interruption de contact et amène, en conséquence, la suspension d’activité qui caractérise le sommeil.
Mais nous ne donnons ces explications physiologiques qu’à titre d’inventaire. Les résultats de l’expérience sont peu concordants et peu précis. Au surplus, le fait fondamental que ces théories présupposent, à savoir l’indépendance des neurones, n’est pas lui-même universellement admis.
*) Nous prenons ici le mot conception au sens qu’il a souvent dans le langage courant où il désigne un acte de l’imagination ou de l’esprit par opposition à la perception sensorielle.
s) Garnier, Traité des facultés de l’âme, t. I, 1. IV, § 10.
« Cum offeruntur imaginariæ similitudines, inbæretur eis quasi ipsis rebus, nisi contradicat sensus aut ratio » J).
Nous en avons tous parfois, au moins de rudimentaires, même à l’état de veille, mais les hallucinations proprement dites, complètes, sont le fait de certains individus ou de certains états exceptionnels.
Revenons au rêve. Pendant le sommeil, l’attention cesse d’être dirigée par la volonté libre, les images et les idées ne sont plus combinées en vue d’une tin rationnelle, mais s’associent au gré de causes indépendantes de la volonté. En outre, l’imagination et l’esprit manquent du correctif de la perception. C’est le règne de la conception sans' direction et sans contrôle. C’est le rêve.
On comprend l’incohérence habituelle des rêves, faute d’attention volontaire; on comprend l’unité qui s’y rencontre parfois, jusqu’à un certain point, à raison des lois de l’association spontanée, ou sous l’empire d’une émotion vive, toute subjective, qui peut nous dominer. L’effacement de la perception explique ainsi les hallucinations du rêve et les illusions des songes 2).
251. La folie. — On a appelé la folie « le rêve de l’homme éveillé ». A l’état normal, l’homme a le pouvoir d’appliquer l’attention de ses facultés cognitives à la connaissance des choses et de subordonner ses actes à une fin rationnelle voulue, en deux mots, il est maître de sa raison et de sa volonté. Les notions courantes de la folie et de l’aliénation mentale désignent comme fou ou aliéné (alienus a se) celui qui a perdu cette possession de soi consciente et libre.
Faute d’une direction éclairée, les associations d’images et d’affects se font capricieusement ; l’imagination est ainsi
') De malo, III, a. 3, ad 9.
2) Voir Alfred Maury, Le sommeil et les rêves , ch. III. Paris, 1871 James Sully, Les illusions des sens et de l'esprit, ch. VIL Paris, 1889,
abandonnée sans frein aux divagations de ses rêves : c’est là l’état de folie.
Sans doute, l’aliéné n’est pas privé de la perception extérieure comme l’homme qui rêve pendant son sommeil ; mais ses perceptions, n’étant plus conduites par une volonté éclairée, n’exercent plus de contrôle sur l’imagination ; la vie psychique est désemparée : c’est Y aliénation mentale.
Lorsque l’aliéné déraisonne sur tous les sujets, son état porte le nom de manie ou de folie générale. Mais le plus souvent, à la suite d’une émotion, — peur, désespoir, orgueil, amour, etc., — certaines images et certaines conceptions se fixent dans l’imagination et dans l’esprit à l’exclusion des autres : la manie est alors partielle , relative à un ordre particulier de conceptions ou d’affections, on l’appelle du nom de monomanie.
Le délire , — qui n’est pas, d’ailleurs, un symptôme particulier à la manie, mais qui accompagne souvent diverses autres maladies, telles que la méningite, la fièvre typhoïde, l’épilepsie, etc., — est un e. folie passagère : elle se caractérise surtout par la fréquence des hallucinations ; c’est principalement l’aliénation de l’attention.
Quand, au contraire, l’empire de la volonté sur les passions et les actes extérieurs est surtout aliéné, l’état de folie porte plutôt le nom d & folie furieuse.
La démence , que l’on appelle aussi idiotisme accidentel, Y idiotisme et le crétinisme , ne sont pas tant des formes de la folie que des états accidentels ou originels de débilité native ou d’oblitération plus on moins profonde de l’activité de l’âme 1).
') Voir Maudsley, La pathologie de P esprit, ch. IX: « Les groupes cliniques des maladies mentales ». Paris, 1883. — Me}'nert, Psychiatrie. Wien, 1890. — P. Flechsig, Die Grenzen geistiger Gesundheit and Krankheit. Leipzig, 1896.
Les causes principales de la déchéance psychique sont l’hérédité, les abus alcooliques et les excès vénériens.
L’attention a été fort portée, ces dernières années, sur la transmission héréditaire des troubles nerveux. L’hérédité de l’aliénation mentale dans ses différentes formes est aujourd’hui universellement admise ; et les travaux d’Esquirol, de Parchappe, de Guislain, de Brierre de Boismont, de Baillarger, de Moreau de Tours, n’ont fait que révéler des degrés dans l’évidence de cette cause ’).
L’hérédité est le grand facteur de la dégénérescence. On entend sous ce nom « l’état pathologique de l’être qui, comparativement à ses générateurs les plus immédiats, est constitutionnellement amoindri dans sa résistance psycho-physique. Cet amoindrissement qui se traduit par des stigmates permanents, est essentiellement progressif, sauf régénération intercurrente ; quand celle-ci fait défaut, il aboutit plus ou moins rapidement à l’anéantissement de l’espèce » 2).
232. Le somnambulisme naturel. — Le somnambulisme naturel ne doit pas être identifié avec le rêve, il en diffère incontestablement. Dans le rêve ordinaire, les perceptions et les mouvements sont presque abolis et il semble que l’empire de la volonté sur les unes et les autres soit à peu près nul. Le somnambule, au contraire, a certaines perceptions très nettes, celles de la vue, par exemple, celles du toucher surtout ; il se déplace avec plus de dextérité qu’à l’état de veille, preuve que la volonté dirige la faculté motrice : mais le champ de son observation extérieure et de ses mouvements volontaires est très restreint. Le somnambule est dans l’état d’un homme très fortement préoccupé, c’est une sorte d’Archimède absorbé par son problème.
’) Voir Ch. Féré, La famille névropathique. Paris, Alcan, 1894.
2) Magnan et Legrain, Les dégénérés , p. 79. Paris, Rueff, 1895.
Un somnambule nommé Castelli, rapporte Garnier '), allumait une bougie pour écrire ; si l’on en allumait d’autres et qu’on soufflât la sienne, il se croyait dans l’obscurité et allait à tâtons rallumer sa bougie; il ne voyait que celle-là.
Une autre différence entre le rêve ordinaire et le somnambulisme consiste en ce que, dans ce second état, il y a perte complète, à l’état de veille, de tout souvenir de ce qui s’est passé pendant le somnambulisme. Alors que le rêve laisse des souvenirs parfois très vifs, le somnambule, à son réveil, ne se souvient plus de rien. Par contre, dans une nouvelle phase somnambulique, le souvenir de ce qui s’est passé pendant les phases antérieures revit.
235. L’hystérie. — L’hystérie peut être rapprochée du somnambulisme.
Dans l’hystérie, en effet, aussi bien que dans le somnambulisme, les perceptions nettes et les mouvements sont conservés.
Mais, tandis que parmi ces perceptions et mouvements, certains sont diminués (anesthésie, insensibilité partielle, paralysie), les autres semblent, au contraire, profiter de cette abolition et présenter une plus grande acuité (hyperesthésie sensible ou douloureuse).
L’hystérie constitue un état pathologique, plus voisin de la veille que le somnambulisme. Cet état est aussi plus durable ; il peut durer des années. Cependant, l’hystérie n’est point une affection nerveuse permanente ; elle apparaît momentanément chez une grande fraction de nos semblables, hommes et femmes, en particulier à certaines périodes de développement, ou à la suite d’un traumatisme grave accidentel ou d’une forte perturbation émotive. L’inhabilité de coordination d’ensemble est l’indice caractéristique de
‘) Traité des facultés de l’âme , I, p. 479.
l’hystérie 1). Au point de vue sensitif, certaines perceptions des sens externes sont démesurément renforcées, l’attention y est concentrée et exagérée jusqu’à provoquer des hallucinations. Au point de vue associatif, la vivacité des images ira jusqu’à s’affirmer comme réalité ; les hystériques contractent un appétit de mentir. Au point de vue affectif, la même tendance se retrouve dans une propension désordonnée à occuper tout le monde de soi et à se rendre intéressant. De là la soif d’émotion et le besoin de se sentir vivre intensément ; le désir de courir des dangers poussera souvent au vol, aux aventures, aux rixes.
L’hystérie tient donc, semble-t-il, du sommeil en ce qu’elle est encore susceptible de réparation, elle semble un état provisoire ; le réveil peut venir ; il n’en est pas de même de Y épilepsie qui souvent manifeste des contractions tétaniques analogues à celles de l’hystérie, mais qui réunit en outre les
') Axenfeld et Huchard, dans leur Traité des névroses, 2e éd., 1883, pp. 958 et suiv. (Cfr. Ribot, Les maladies de la volonté , p. 112), s’expriment ainsi sur le caractère des hystériques : « Un premier trait de leur caractère est la mobilité. Elles passent d’un jour, d’une heure, d’une minute à l’autre, avec une incroyable rapidité, de la joie à la tristesse, du rire au pleur ; versatiles, fantastiques ou capricieuses, elles parlent dans certains moments avec une loquacité étonnante, tandis que dans d’autres elles deviennent sombres et taciturnes, gardent un mutisme complet ou restent plongées dans un état de rêverie ou de dépression mentale :... tantôt elles éclatent en sanglots, d’autres fois, au contraire, elles se mettent à rire d’une façon immodérée sans motifs sérieux...
» Leur caractère change comme les vues d’un kaléidoscope. Hier elles étaient enjouées, aimables et gracieuses ; aujourd’hui elles sont de mauvaise humeur, susceptibles et irascibles. Elles éprouvent une antipathie très grande contre une personne qu’hier elles aimaient ou estimaient, ou au contraire témoignent une sympathie incompréhensible pour telle autre : aussi poursuivent-elles de leur haine certaines personnes avec autant d’acharnement qu’elles avaient autrefois mis de persistance à les entourer d’affection...
» Les hystériques s’agitent et les passions les mènent. Leur volonté est toujours chancelante et défaillante, dans un état d’équilibre instable; elle tourne au moindre vent comme la girouette sur nos toits ; la mobilité, l’inconstance et la mutabilité, dans leurs désirs, dans leurs idées et leurs affections résument tout leur état mental. »
caractères d’une véritable affection pathologique entachant l’organisme d’une tare stable ; elle présente même parfois des lésions anatomiques observables, tandis qu’on n’en a pas observé jusqu’à présent dans l’hystérie.
234. La suggestion, l’autosuggestion, la suggestibilité. — La suggestion est une excitation qui, éveillant directement une image, provoque indirectement le réveil d’une ou de plusieurs images associées et détermine, par suite, une action.
Ainsi comprise, la suggestion est active. Considérée passivement, elle est une impression communiquée à un sujet et acceptée par lui sans le consentement préalable de sa libre volonté.
Il est admis, en effet, que l’adhésion réfléchie à la parole d’autrui, l’acceptation librement consentie de son influence ne portent pas le nom de « suggestion » ').
') « La suggestion, écrit M. Alfred Binet, est une pression morale qu’une personne exerce sur une autre. Ce n’est pas une opération purement physique, mais une influence qui agit par l’intermédiaire de l’intelligence, des émotions, des volontés... Par suite de la pression morale, l’individu suggestionné agit et pense autrement qu’il le ferait s’il était livré à lui-même. Ainsi, quand après avoir reçu un renseignement, nous changeons d’avis et de conduite, nous n’obéissons pas à une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gré, il est l’expression de notre volonté, il a été décidé par notre raisonnement, notre sens critique, il est le résultat d’une adhésion à la fois intellectuelle et volontaire.
» Quand une suggestion a réellement lieu, celui qui la subit n’y adhère pas de sa pleine volonté et de sa libre raison ; sa raison et sa volonté sont suspendues pour faire place à la raison et à la volonté d’un autre. » La suggestibilité , 1900.
La définition proposée par Bernheim ne diffère pas au fond de la précédente, mais elle a besoin d’être interprétée. La suggestion, dit-il, est « l’acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et est acceptée par lui ». Ouv. cit ., p. 24. — La suggestion n’introduit pas directement une « idée » dans un cerveau, elle réveille une image qui, à son tour, pourra susciter une idée. L’idée suggérée est acceptée sans consentement formel préalable.
La suggestion n’est pas le simple réveil d’une image, mais le réveil d’une image qui détermine une action.
En effet, en vertu d’une loi psychologique déjà signalée plus haut (107) : Toute idée suggérée et acceptée tend à se faire acte; en langage physiologique: Toute cellule cérébrale actionnée par une sensation ou une idée actionne les fibres nerveuses motrices et , par suite , les organes du mouvement qui doivent réaliser l’objet de cette idée. Cette loi fondamentale, que le docteur Bernheim propose d’appeler loi de Vidéodynamisme, nous donne la clef de l’influence exercée par la suggestion sur la pensée et ultérieurement sur l’action du sujet suggestionné.
Néanmoins, la suggestion n’agit pas directement sur la volonté, mais par l’intermédiaire de l’imagination et de l’appétit sensitif. Elle propose au sujet un objet qui invite à l’action 1).
L’attention des psychologues fut surtout appelée sur la
suggestion par certaines expériences dans lesquelles un
sujet hypnotisé se trouvait être plus ou moins complètement à la merci d’un magnétiseur. Aussi durant longtemps, l’idée d’une action é-trangère fut regardée comme essentielle à la suggestion. Mais lorsque ce phénomène fut étudié de plus
*) « Aucune créature, écrit saint Thomas, ne peut influencer directement la volonté humaine, pas même lui imprimer la plus légère inclination : Dieu seul le peut ; créateur de la volonté, il a seul sur elle une action assez profonde pour y produire, ou y changer, telle inclination qu’il lui plaît, non potest idla creatura directe agere in voluntatem ut eam immutet necessario , vel qualitercumque mclinet quod Deus potest. » Nulle volonté créée ne peut agir sur une volonté étrangère, sur ma volonté ou sur la vôtre, par un autre moyen qu’en lui proposant un objet, qui la sollicitera avec plus ou moins de succès, c’est-à-dire par voie de persuasion: «....potest extrinsecus aliquid proponendo voluntati eam aliqualiter inducere , non tamen immutare. » S. Thomas, De veriiate, q. 22, art. 9, cité par le P. Coconnier, dans son beau livre L'hypnotisme franc , p. 368. Paris, Lecoffre, 1897.
près, on lui trouva des analogies avec ce qui se passe chez les sujets normaux, à l’état de veille ordinaire, et l’on distingua, à partir de ce moment, Y autosuggestion et Yallosuggestion ou suggestion tout court. L’allosuggestion est produite par les paroles, par les gestes, par un signe quelconque d’une personne étrangère. L 'autosuggestion est l’excitation produite, consciemment ou inconsciemment, par la seule influence du sujet.
La suggestibilité est l’aptitude à être influencé par une suggestion, sans y opposer de résistance.
Tout le monde est suggestible, quoique à des degrés différents. Dites à quelqu’un : « Vous avez une mouche sur le front », aussitôt il fera un geste pour la chasser. Il vous a cru sans délibérer, et a agi en conséquence, il a été suggestionné. Les charlatans, les séducteurs et, dans une mesure variable, les avocats, les orateurs, les professeurs, etc., sont des suggestionneurs, ceux qui les entendent sont toujours plus ou moins accessibles à leurs suggestions.
Qu’est-ce qui favorise la suggestibilité ? Ou’est-ce qui y rend réfractaire ?
Certaines personnes croient que la suggestibilité est propre aux névropathes et qu’elle est en raison inverse de la puissance de l’intelligence. C’est une erreur, dit Bérillon. « Les enfants imbéciles, idiots, résistent mieux à la suggestion que les enfants robustes, bien portants, dont les antécédents héréditaires n’ont rien de défavorable » *). Les expériences de M. Binet confirment cette observation.
La vivacité de l’imagination, d’une part, l’absence de réflexion, d’autre part, sont les deux conditions les plus favorables à la suggestion. Aussi les enfants les plus jeunes, — pourvu, bien entendu, qu’ils soient en état de comprendre
') Bérillon, L'hypnotisme et l'orthopédie mentale , cité par Binet, op. cit., p. 17.
la suggestion — sont les plus suggestibles. Les caractères réfléchis sont les plus réfractaires aux suggestions d’autrui.
On a remarqué que les suggestions directes réussissent moins que les indirectes. Sans doute, parce qu’elles provoquent davantage la réflexion du sujet et l’incitent à résister à des injonctions trop ouvertement imposées. Les suggestions indirectes sont généralement plus efficaces. Encore ont-elles moins de succès, à mesure qu’elles sont plus souvent renouvelées ; sans doute, parce que l’attention du sujet, éveillée par la répétition, neutralise l’automatisme de la première suggestion.
On a eu tort de tirer argument des suggestions contre le libre arbitre : Notre conscience réfléchie nous fait distinguer nettement entre un acte machinal, dont les causes déterminantes nous échappent, et un acte que nous avons analysé et que, après délibération réfléchie, nous nous décidons nous-mêmes à vouloir (203).
L 'autosuggestion est vaguement connue depuis longtemps. Les médecins ont observé l’influence de l’imagination sur les fonctions végétatives. On rapporte des exemples de fourmillements ou de douleurs qui apparaissent dans diverses régions du corps par le seul effet de l’imagination 1). Ajoutons la pratique de la thérapeutique suggestive 2). Qui ne connaît, d’ailleurs, les malades imaginaires ?
On a souvent affirmé que l’imagination peut faire affluer
') Ribot, L’imagination créatrice, p. 3.
s) M. Lechalas cite un fait curieux. 11 institua, dit-il, cette expérience qui eut pour effet de guérir un rhumatisme. « Le traitement consista dans une suggestion le plus souvent d’une demi-heure, faite chaque soir en regardant fixement un point brillant sur le boîtier de ma montre. Pendant ce temps j’exécutais en imagination les mouvements douloureux en m’efforçant de me persuader que je pourrais les exécuter sans soufirance... J attendais alors jusqu’au lendemain pour essayer de faire ces mouvements... en huit jours mon rhumatisme était guéri. » Annales des sciences psychiques, 1895.
le sang aux artères jusqu’à y déterminer un suintement, des stigmates. Nous eûmes jadis l’occasion d’assister, à la Salpétrière, à des expériences faites en vue de provoquer par suggestion l’apparition de stigmates. Le sujet imaginait un bracelet serrant au poignet ; un cercle sanguinolent devait se former, disait-on, à l’endroit où se concentrait l’imagination. Peut-être, avec de la bonne volonté, pouvait-on discerner à l’avant-bras un cercle plus fortement teinté que les parties avoisinantes, mais aucune des expériences dont nous fûmes témoin ne réussit à faire suinter une gouttelette de sang. L’autosuggestion n’était-elle pas chez l’opérateur ?
Les idées préconçues, le fanatisme, la routine sont autant de formes différentes d’autosuggestion ’)• ^ais l état où domine le plus la suggestion, c’est l’hypnose.
i) Il faut peut-être rattacher à l’autosuggestion certains faits curieux ciue les psychologues appellent « cristallomancie » ou, a\ec les Anglais, expériences de « cristal gazing ».
La divination par les miroirs a été pratiquée dans l’antiquité, dans l’Inde, chez les Égyptiens, chez les Grecs. La voici, sous sa forme moderne, telle qu’elle est reprise par des Européens civilisés : c \ ous prenez une boule en verre, dit M. Pierre Janet, et vous la disposez dans des conditions particulières : le plus commode, c’est de la placer dans un endroit qui ne soit ni complètement obscur, ni complètement lumineux ; il faut une certaine lumière légère, qui vienne seulement caresser la boule. Voici le procédé classique : on se place er. plein jour, on entoure le cristal d’écrans, de paravents ou d’étoffe noire, puis on installe le sujet commodément et on le prie de regarder fixement. Il n’aperçoit au début que des choses insignifiantes : tout d’abord sa propre figure ; puis le reflet vague des choses environnantes, les couleurs de l’arc-en-ciel, un point lumineux, en un mot, les reflets que présente d ordinaire une boule de verre. Au bout d’un certain temps les choses changent, c’est-à-dire que la boule s’obscurcit de plus en plus ; il ne distingue plus rien ; le reflet, les objets, tout s’efface ; tout devient sombre ; la boule semble se recouvrir d’une vapeur ; c’est le bon moment. Le nuage s épaissit de plus en plus et au milieu de ce nuage il voit apparaître des dessins, des figures d’abord très simples, des étoiles, des lignes, par exemple, des barres noires sur fond blanc, mais aussi quelquefois des lignes plus précises et plus intéressantes comme des lettres, des chiftres. Au bout de quelques instants encore, il aperçoit des figures colorées, des personnages, des animaux, des arbres, des fleurs. Il regarde avec émotion, il