L'hypnose; description de l’état hypnotique
L 'hypnose — que l’on appelait autrefois somnambulisme artificiel ou magnétisme animal — est un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, susceptible d’être provoqué artificiellement et consistant principalement, semble-t-il, dans un état de suggestibilité anormale qui place le sujet hypnotisé sous la dépendance plus ou moins complète de l’hypnotiseur.
Nous disons que c’est un état intermédiaire entre la veille et le sommeil ; les phénomènes que l’on réunit sous le nom d’hypnose, n’exigent pas, en effet, de sommeil proprement dit, comme on le croyait autrefois (d’où le nom d’hypnose, uttvo;, sommeil), mais ils supposent cependant un état différent de la veille normale, une sorte de demi-sommeil ou d’engourdissement1).
se complaît dans ce petit spectacle, d’autant plus qu’il y a des variantes. Chez quelques personnes, les images sont immobiles ; chez d’autres elles remuent, disparaissent, réapparaissent, se saluent, parlent : il y a même des sujets qui entendent ces conversations, ce qui devient tout à fait intéressant ! » Névroses et idées fixes, p. 412.
Les images que les expériences attribuent au sujet sont de trois catégories : 1° Les unes, il les connaît et en a conscience, ou les a connues, mais oubliées ; 2° les autres, il les possédait « physiologiquement », mais n’en avait jamais eu conscience ; 3° d’autres, enfin, représenteraient des scènes qu’il n’a jamais pu, ni consciemment ni inconsciemment, imaginer.
1° Les premières s’expliquent par des hallucinations autosuggestives, favorisées par un état physiologique voisin de l’hypnose, dont il sera question tout à l’heure.
2° Dans cet état, il n’est pas étonnant que des modifications physiologiques dont le sujet n’a pas conscience deviennent de véritables représentations. Ainsi une personne voit dans le cristal le numéro 3244 qu’elle affirme n’avoir jamais vu. L’examen des faits a montré que ce numéro était celui d’un billet de banque que la personne avait changé le matin. Elle avait donc vu le numéro, mais ne l’avait pas regardé et n’en avait pas conservé de souvenir conscient.
3° Les cas de clairvoyance, de prévision de l’avenir rentrent dans une catégorie de faits dont il sera question plus loin.
‘) V. Beaunis, Le somnambulisme provoqué, pp. 11 et 23. Paris, 1887. — Bernheim, Hypnotisme , suggestion, psychothérapie, leçon IV. Paris, 1891.
L’état hypnotique peut être provoqué artificiellement : les procédés employés jadis à cet effet variaient à l’infini avec chaque magnétiseur ; c’étaient des passes, des manipulations de tous genres ; plus tard on se contenta de fixer les yeux du sujet en lui appliquant les pouces sur les sourcils, les autres doigts enserrant les tempes, ou bien on eut recours à une impression sensorielle faible, mais prolongée, monotone, comme le tic-tac d’une montre.
Chose singulière ! Ces procédés si bizarres, les uns simples, les autres complexes, semblent n’avoir rien de commun, et cependant ils engendrent tous des effets identiques. Ce fait n’indique-t-il pas qu’aucun n’est nécessaire ? L’abbé Faria et surtout le docteur Liébeault l’ont pensé. Ils ont supposé qu’un seul élément est essentiel à ces procédés divers, la suggestion. Le sujet s’endort (ou est hypnotisé), se sont-ils dit, parce qu’il doit dormir, parce qu’on lui suggère le sommeil (ou l’hypnose).
L’école de Nancy ’) considère comme établi que seule la suggestion produit l’hypnose. Les passes, les gestes, la fixation des yeux ne seraient utiles que pour renforcer la sug-
■) A la Salpêtrière, du temps de Charcot, la conception de l’h3rpnose était tout autre. On la regardait comme une névrose qu’on ne produit que chez les hystériques, névrose à trois phases : léthargie, catalepsie, somnambulisme : les trois états différents peuvent, croyait-on, se présenter d’emblée primitivement, isolément ; ils peuvent encore se produire successivement, dans tel ou tel ordre, par la mise en œuvre de certaines pratiques. La léthargie se transforme en catalepsie par l’ouverture des yeux du sujet ; la catalepsie redevient léthargie par l’occlusion des yeux ou l’obscurité. Les deux se transforment en somnambulisme par friction légère du vertex, et le somnambulisme devient de nouveau léthargie par une compression légère des globes oculaires. L’état de léthargie est rebelle aux suggestions. Voir Binet et Fé ré, Le magnétisme animal, ch. VI. Paris, 1887.
Mais la conception de l’école de Nancj’, représentée par Liébeault, Bernheim, Beaunis, Liégeois, a prévalu de plus en plus généralement sur celle de Paris,
gestion, en l’incarnant dans un acte propre à concentrer l’attention du sujet.
Incontestablement, la suggestion joue un grand rôle dans le sommeil hypnotique ; il semble même qu’une idée, par exemple l’idée du sommeil, suffit parfois à le déterminer. Mais généralement il est produit par une action simultanée de facteurs, les uns psychologiques, les autres physiques ou physiologiques. Peut-être les facteurs physiques ou physiologiques — les passes, la fixation soit d’un point brillant, soit du regard du magnétiseur, etc., — ne sont-ils que des adjuvants de la suggestion psychologique. Quoi qu’il en soit, une suggestibilité anormale , peut-être parfois absolue , caractérise l’hypnose. Et vraisemblablement si cette suggestibilité anormale est un état secondaire qui trouve sa raison d’être dans une disposition plus profonde de la vie des sens, de l’imagination et de la mémoire *), néanmoins elle demeure, jusqu’à présent, le caractère le plus saillant de l’état hypno-
’) M. Pierre Janet dit aussi qu’il considère la suggestibilité ou l’absence de volonté personnelle comme un phénomène secondaire, dépendant de plusieurs autres choses. Pour lui, les signes distinctifs du somnambulisme seraient plutôt dans des phénomènes de mémoire et de sensation.
« On constate, en effet, régulièrement dans la pensée des individus qui, pour une raison ou pour une autre, ont eu des périodes de somnambulisme, trois caractères ou trois lois de la mémoire qui leur sont particuliers : 1° oubli complet pendant l’état de veille normale de tout ce qui s’est passé pendant le somnambulisme ; 2° souvenir complet pendant un somnambulisme nouveau de tout ce qui s’est passé pendant les somnambulismes précédents ; 3° souvenir complet pendant le somnambulisme de ce qui s’est passé pendant la veille. La troisième loi présente peut-être plus d’exceptions et d’irrégularités que les deux autres ; aussi dans cette étude, qui a surtout pour but de donner une idée générale du somnambulisme, insisterons-nous un peu moins sur elle. Mais les deux premières, malgré la diversité que présentent toujours des phénomènes aussi complexes, sont si générales et si importantes qu’elles peuvent être considérées comme le signe caractéristique de l’état somnambulique. » I ' automatisme psychologique. Paris, 1889, p. 73.
Ces faits pourraient mettre, en effet, sur la voie d’une explication plus profonde de l’hypnose, mais avant tout il importe de bien s’assurer de leur généralité. Celle-ci n’est pas jusqu’à présent incontestée.
tique, celui qui nous aide le mieux à distinguer cet état d’autres états voisins ou similaires.
La suggestibilité hypnotique est très variable.
L’homme n’est guère moins hypnotisable que la femme.
Les personnes capables de fixer énergiquement l’attention sur une idée sont plus facilement hypnotisables que les personnes à l’esprit obtus ou volage. Les aliénés sont exceptionnellement réfractaires à l’hypnose. Les sujets dociles, soit par faiblesse nerveuse, comme les hystériques, soit par habitude, comme les militaires, sont des sujets de choix.
La pratique habituelle de l’hypnotisme facilite progressivement l’entrée en hypnose. Les suggestions directes réussissent aussi bien que les suggestions indirectes ; même la répétition d’une même suggestion accroît la suggestibilité du sujet.
La suggestibilité hypnotique peut être poussée fort loin. Jusqu’où ?
Est-il vrai que la suggestion s’impose au sujet malgré lui ?
Lorsqu’elle est acceptée, est-elle entraînante, absolue , au point de ne plus laisser place au libre arbitre et à la responsabilité personnelle ?
Ces deux questions ne sont pas résolues.
En thèse générale, les magnétiseurs demandent au sujet un acquiescement passif à leurs opérations et l’expérience a relevé divers cas où, par une résistance obstinée, le sujet se montrait rebelle à tous les procédés d’hypnotisation. Mais, en revanche, les expérimentateurs vous citeront de nombreux cas où la résistance la plus opiniâtre aurait été vaincue.
Il est de fait que, le consentement du sujet une fois donné, la réhypnotisation souffre de moins en moins de difficulté.
La seconde question surgit alors : La suggestion est-elle, peut-elle être dominante jusqu’à devenir fatale ? L.a loi de l’automatisme idéo-moteur qui transforme l’idée en acte peut-elle entraîner irrésistiblement au mal, au crime ?
Liébeault, Beaunis, etc. de l’école de Nancy allèguent des expériences nombreuses où certains somnambules ont accompli, soit pendant le sommeil, soit après le réveil, sous l’influence de la suggestion, des actes qui, à l’état normal, seraient des vols, des faux, des assassinats.
Oui, leur répondent Charcot, Brouardel, Gilles de la Tourette, Delbœuf, mais les crimes que vous faites commettre à vos sujets sont des crimes de laboratoire. L’hypnotisé se sait en représentation et il joue de bonne foi la comédie que vous lui imposez. Vous donnez à un homme un couteau de papier pour tuer son voisin. Mais il sait que ce couteau est une arme inoffensive et il l’aplatit sans crainte sur la poitrine de son adversaire fictif. Il décharge son pistolet, mais c’est qu’il a confiance en vous et sait bien que vous ne lui ferez pas commettre un meurtre réel. L’être conscient est toujours là, qui veille à côté du sujet nouveau, subconscient, que vous avez hypnotisé.
Il est possible, nous l’avons déjà dit, qu’il y ait des cas où l’inconscience soit complète et la suggestibilité absolue ; ce seraient des cas qu’il faudrait alors ranger, au point de vue moral, à côté de l’ivresse ou du délire ; mais on n’est pas en droit de les ériger en loi, car ils sont positivement en désaccord avec plusieurs autres faits dûment établis : on voit les meilleurs sujets résister victorieusement à des suggestions énergiques et réitérées, lorsque celles-ci sont en opposition avec leur éducation antérieure et leurs sentiments habituels (203).
Quelle est donc, en définitive, la cause de l’hypnose ? Quelle est sa nature ?
Vraisemblablement, la cause de l’hypnose est principalement psychologique et subsidiairement physiologique.
La nature de l’hypnose reste un problème ; néanmoins, il est établi que l’état hypnotique est analogue au sommeil
et présente comme caractère saillant une suggestibilité extrême, anormale.
Pareil à l’homme absorbé par un travail intellectuel qui ne voit plus, n’entend plus ce qui se passe à ses côtés, l’hypnotisé a les sens fermés au monde extérieur, sauf à la voix ou aux gestes de l’hypnotiseur. Par suite de cet état d’isolement, il concentre son attention sur la personne, sur les gestes, sur la parole de l’hypnotiseur ; son imagination s’exalte, aux dépens du contrôle qu’exercent sur elle, à l’état de veille ordinaire, la perception externe et la volonté libre.
L’art du magnétiseur consiste simplement à tirer habilement parti de la liberté d’imagination de son sujet et de l’effacement plus ou moins complet de sa volonté personnelle.
Ainsi, en vertu de la loi idéo-motrice qui régit notre vie psychique spontanée, les suggestions de l'hypnotiseur peuvent se transformer en croyances décisives, devenir puissantes, irrésistibles peut-être, en un mot, donner naissance à cet ensemble de phénomènes étranges qui ont été décrits plus haut 1).
Par quel mécanisme physiologique le sujet hypnotisé se trouve-t-il être ainsi isolé du monde qui l’environne et exclusivement concentré sur l’opérateur ?
On n’a que des hypothèses à cet égard et nous croyons qu’il serait prématuré, dans l’état actuel de la science, de vouloir prendre parti pour l’une d’entre elles. Tout ce que l’on peut dire de certain, c’est que l’irypnotisme est caractérisé physiologiquement par un accroissement d’activité de certains centres nerveux et par une diminution corrélative de certains autres 2) ; conséquence de cette loi de balance-
’) Sur les dangers physiques ou moraux de la pratique de l'hypnotisme, on consultera avec fruit les ouvrages cités dans les pages précédentes.
2) « L’hypnose n’est rien autre chose que l’état très complexe de perte ou d’augmentation d’énergie dans lequel le système nerveux et d’autres organes sont jetés sous l’influence de l’irritation première périphérique
ment qui régit les différentes formes d’activité émanant de la nature une du moi et que saint Thomas formulait déjà en ces termes : « Una operatio animæ, cum fuerit intensa, impedit aliam ».
Sans doute, ce n’est là qu’une formule ; il serait prématuré, croyons-nous, de vouloir émettre une théorie ; mais, telle qu’elle est, cette formule a l’avantage de rapprocher l’hypnotisme de certains états naturels déjà connus, comme, par exemple, de l’exaltation de l’imagination ou de la pensée chez l’homme absorbé par l’objet de ses études ou dominé par une émotion violente : de l’égarement des rêves du monomane en dépit de sa faculté déjuger sainement sur ce qui ne touche pas à l’objet de sa manie ; du caractère exclusif des perceptions du somnambule naturel (Castelli qui ne voyait que sa bougie) ; enfin, cette même formule rapproche la demi-conscience et la demi-liberté des hypnotisés de l’état que nous remarquons chez nous au début ou à la fin du sommeil naturel.
L’hypnose est encore enveloppée d’obscurités. Les phénomènes psychiques dont nous devons parler le sont davantage.
236. La suggestion mentale. — Un agent imagine un mouvement que le patient doit exécuter ; il imagine, par exemple, de lever le bras gauche, de le courber, en prenant soin de décomposer, par la pensée, ce mouvement en plusieurs mouvements partiels. Sans être en contact avec l’opérateur '), le sujet imagine et exécute le mouvement que l’opérateur veut lui imposer 2).
ou centrale. Essentiellement donc, l’hypnose n’est qu’un effet et un ensemble d’actes d’inhibition et de dynamogénie.» Brown-Sequard, d’après Bernheim, De la suggestion , p 194, note.
*) La suggestion mentale est tout autre, en effet, que les expériences de Cumberlandisme, où le sujet éprouve des sensations de mouvement que lui donne inconsciemment l’opérateur et se guide d’après elles.
2) Les expériences du Dr Joire paraissent décisives. 11 opère sur des
En supposant les faits incontestables, comment les expliquer ?
Nous ne nous arrêterons pas à la supposition d’une communication directe entre les esprits.
Une influence matérielle de l’imagination de l’opérateur sur celle du sujet est-elle possible ?
Elle ne peut l’être que moyennant ces trois conditions : Que l’imagination de l’opérateur produise une action cérébrale transmissible ; que cette action se propage, en dehors du cerveau de l’opérateur, jusqu’au cerveau du sujet; qu’elle excite efficacement dans le cerveau du sujet l’image correspondante à celle formée par l’opérateur.
Assurément, il n’est pas démontré que ces conditions se vérifient, mais serait-on en droit de déclarer cette vérification impossible ? *) Nous ne le pensons pas.
sujets à l’abri de toute suspicion, par exemple, sur des étudiants en médecine ; il change fréquemment de sujet et de spectateurs. L’opérateur bande les yeux du sujet, lui fait quelques passes autour de la tête, en se tenant à une certaine distance de lui. L’opérateur imagine un mouvement déterminé, — lever le bras gauche, le courber, etc., — 3appliquant toute son attention et décomposant autant que possible le mouvement en plusieurs mouvements partiels. Le sujet obéit fidèlement, avec conscience des mouvements qu’il exécute, il lève machinalement le bras, le courbe sans savoir pourquoi ni comment. On a pu compliquer l’expérience, faire parcourir au sujet un itinéraire tracé d’avance et ignoré par lui, lui faire exécuter des actes bien déterminés... S’il se trompe, un effort interne de l’opérateur : « à droite », « arrêtez », etc., a pour effet de corriger l’action du sujet qui, suivant à chaque instant l’inspiration spontanée du moment, exécute souvent avec exactitude le programme que l’attention soutenue de l’opérateur lui prescrit. On a observé que la présence d’un témoin, qui, plus ou moins rapproché du sujet, veut lui suggérer l’acte contraire, peut troubler l’opération ou en rendre le succès plus difficile. Annales des sciences psychiques , 1897. — Cfr. Gurney, Myers et Podmore, Les hallucinations télépathiques, traduct. Marillier, p. 19. — Bessmer, S. J., Gedankenübertraegung ( Stimmen ans Maria- La ach, mai 1902).
') Déjà en 1886, Rambosson avait émis cette supposition qu’il cro}'ait pouvoir appeler une loi : Un mouvement cérébral peut se transmettre à d’autres cerveaux, sans se dénaturer. Phénomènes nerveux , intellectuels et moraux , p. 187.
On aurait tort d’objecter que nous n’avons point conscience de ces excitations infinitésimales que produiraient en nous les cerveaux de nos voisins. Car, répond le P. Bessmer, étant infinitésimales, comparativement aux excitations réputées normales, elles doivent échapper à la conscience. Aussi le sujet des suggestions mentales doit-il être d’une sensibilité nerveuse très fine sinon anormale et se trouver, le plus possible, à l’abri des excitations ordinaires.
237. La télépathie. — La télépathie - étymologiquement, la sensation à distance — est-elle explicable par la suggestion mentale ?
Des faits nombreux sont relatés dans les revues occultistes et spirites. Citons quelques échantillons :
Un jeune homme se baigne et se noie ; au même moment, sa sœur qu’une distance de plusieurs lieues sépare de lui, est prise d’une émotion qu’elle ne peut dominer et elle voit dans un étang, aux bords duquel elle s’assied, la scène de la mort de son frère.
Un ouvrier, appliqué à sou travail, se sent subitement un désir irrésistible de regagner son logis distant d’une lieue, à une heure où rien ne pouvait l’y rappeler ; à contre-cœur il obéit à cette impulsion ; arrivé chez lui, il trouve sa femme blessée par un fiacre qxû avait passé sur elle : l’accident s’était produit une heure et demie avant son arrivée ; le maçon avait lutté une demi-heure contre l’obsession, puis avait fait une heure de marche.
Pareilles admonitions se produisent également pendant les rêves et particulièrement à l’état intermédiaire entre le sommeil et la veille (Borderland cases) '). Une mère voit apparaître à son lit le fantôme de son fils, qui vient d’être tué dans une collision de deux vapeurs : le fantôme a l’air triste, la tête est entourée de bandages, ses vêtements sont souillés : d’après les témoins de la catastrophe, le malheureux était réellement habillé comme l’avait vu sa mère.
D’autres voient des fantômes vaporeux se promener dans les appartements où ils se trouvent, et se retirer par une porte, ou à travers la muraille, — passer devant la fenêtre — s’asseoir et disparaître. Parfois, le sujet entend son nom et éprouve une sensation de contact sans en apercevoir la cause. 11 arrive que plusieurs sens soient simultanément excités, ou même, ce qui est rare, qu’il
') Mason, Telepathy and the subliminal self , p. 269 ; 1897.
y ait réciprocité d’influences entre l’agent et le sujet. On allègue aussi des cas où les phénomènes télépathiques auraient influencé en même temps, de façons différentes, plusieurs sujets.
11 serait difficile d’attribuer tous les cas de télépathie à la supercherie ou à l’hallucination des observateurs.
Dans la mesure où leur réalité est reconnue ou tout au moins accordée, comment les expliquer ?
De nombreux auteurs qui les enregistrent avec complaisance ') y voient des exemples de communications suprasensibles entre des esprits. Nous dirons un mot, plus loin, de cette théorie pour le moins arbitraire.
La seule explication naturelle qui soit plus ou moins plausible est celle que nous avons supposée pour rendre compte de la suggestion mentale. La télépathie a ceci de commun avec la suggestion mentale ordinaire, que la communication entre l’agent et le sujet s’établit sans le secours des organes ; qu’à un même moment l’agent déploie une grande énergie, tandis que le sujet est dans un état d’hyperexcitabilité nerveuse favorable à la suggestion. Mais la distance parfois considérable entre l’agent et le patient ; la différence parfois constatée entre l’objet imaginé par le premier et le terme de l’hallucination du second ; enfin, le fait que le sujet n’a souvent, dans sa vie, qu’une seule hallucination télépathique, montrent que si la suggestion mentale peut rendre compte de certains cas de télépathie, elle est assurément insuffisante pour les expliquer tous.
Intervient-il dans ces faits des facteurs naturels jusqu’à présent inconnus ? Ou sont-ils dus en tout ou en partie à des agents préternaturels?
Le problème se pose, il n’est point résolu.
Passons aux phénomènes spirites et disons d’abord un mot de l’écriture automatique.
') Cfr. Gurney, Myers et Podmore, Phantasms of the livtng, trad. Marillier, p. 218.
238. L’écriture automatique. — Au dire des spirites, c’est par l’écriture automatique que les esprits entrent en relation avec les hommes.
Un sujet nerveux s’absorbe clans une lecture qu’il fait à haute voix. Sa main, munie d’un crayon, repose nonchalamment sur une feuille de papier. Un expérimentateur imprime à la main le mouvement à exécuter pour tracer une lettre, par exemple la lettre O ; après qu’il a abandonné la main, elle continue à écrire la même lettre. Au bout de quelques expériences, le sujet entraîné écrit automatiquement des lettres, des mots. On l’interroge à voix basse, il trace inconsciemment les réponses. Celles-ci sont parfois insignifiantes, mais parfois aussi elles ont un sens défini emprunté à des souvenirs lointains, ou paraissent dictées par une personnalité distincte du sujet : communications de défunts, messages du démon ').
Encore une fois, il est difficile de faire, dans ce domaine, le départ entre la réalité et la fiction, entre la réalité naturelle et celle qui serait en dehors des lois de la nature, mais il n’est pas douteux que la suggestion et l’autosuggestion combinées expliquent, pour une large part, les expériences d’écriture automatique 2). Le sujet ne répond généralement que ce qu’il sait ou ce qu’il a su ; on retrouve dans ce qu’il écrit son style et son caractère. On remarque chez l’auteur de cette écriture inconsciente, comme chez les sujets hypnotisés, un réveil de souvenirs qui dans l’état normal ne se produit pas.
Les « intuitions » de faits étrangers à la connaissance personnelle du sujet, attribuées par lui à un personnage invisible, sont-elles authentiques ? Dans l’affirmative, seraientelles explicables sans une intervention préternaturelle ?
L’examen de la question nous ferait sortir des limites de la psychologie.
*) Cfr. Pierre Janet, Névroses et idées fixes , 1898.
2) Cfr. B es s m e r , Das automatische Schreiben , dans les Stimmen ans Maria-Laach, 1902.
239. Les phénomènes spirites. — Nous dirons un mot de ces phénomènes étranges, moins à raison de leur signification psychologique qu’à cause du parti que l’on a voulu en tirer pour édifier une « nouvelle psychologie ».
Les médiums sont les prêtres de la religion spirite, les intermédiaires entre le monde invisible et le monde visible, entre les esprits désincarnés et les hommes qui mènent notre existence terrestre.
Le médium a avec les esprits des rapports physiques et des communications intellectuelles.
Parmi les phénomènes physiques, il faut citer les tables tournantes, les matérialisations, les lévitations, ou ascensions du corps humain, contrairement aux lois de la pesanteur '). Les spirites affirment que, dans leurs séances, ils voient des tables se lever, des meubles s’agiter, des cailloux pénétrer dans les appartements; des caractères graphiques s’impriment sur des feuilles blanches, des bruits résonnent, des fantômes de mains ou de visages apparaissent dans la pénombre de la chambre ; le médium s’élève dans les airs. N’y aurait-il en tout cela que supercherie ou illusion ? Mais alors, comment serait-on parvenu à photographier des apparitions 2).
Des « rapports intellectuels » s’établissent, au dire des spirites, entre les médiums et le monde invisible. Au moyen d’une combinaison conventionnelle de signes, on attache un sens aux coups successifs d’une table qui frappe le sol ; puis on interroge la table, elle donne des réponses sensées sur des choses secrètes ou mystérieuses.
Que penser de ces dires ?
L’expérience a démontré que la fraude entre comme facteur dans un certain nombre de ces phénomènes étranges :
') Voir Dr Surbled, La lévitation (Science catholique, 1901).
a) A 1 . Aksakof, Étude sur les matérialisations des formes humaines (Annales des sciences psychiques, 1897).
la photographie den esprits, divers cas de lévitation '), se résolvent en tricheries intéressées ou en erreurs déplorables. Il ne faut pas l’oublier, le spiritisme agit dans l’obscurité, au milieu d’une assistance généralement initiée et favorable. Toutefois, s’il y a des supercheries et des illusions, il est probable qu’il y a aussi des faits réels. Sont-ils naturels?
Certes, il y a des propriétés du corps humain dont la science n’a pas encore évalué la puissance ; journellement, on en découvre de nouvelles dont la signification demeure mystérieuse ; le magnétisme animal soulève des problèmes qui ne sont pas résolus. Est-il permis d’attendre de l’avenir une interprétation naturelle des phénomènes physiques relatés par les habitués des séances de spiritisme ? Nous en doutons beaucoup. Certains phénomènes paraissent tellement opposés aux lois ordinaires de la nature, que leur origine préternaturelle est pour le moins vraisemblable.
Il faut en dire autant, a fortiori , des tables parlantes. Si les « rapports intellectuels » affirmés par les spirites sont authentiques, nous les croyons inexplicables par des causes naturelles.
240. La soi-disant psychologie de l’avenir. Les théories spirites. — Plusieurs auteurs ont tenté de ramener à l’unité les phénomènes multiformes que nous avons parcourus dans ce chapitre : hypnose, suggestion, suggestion
') Un médium fameux, Home, avait été l’auteur de lévitations attestées par un grand nombre de personnes, notamment par le savant physicien Crookes. « Je le vis s’élever, disait Crookes, lentement, d’un mouvement continu et oblique, et rester pendant quelques secondes environ à six pouces du sol ; ensuite, il redescendit lentement. » Or, en 1886, à la veille de mourir, Home avoua à son ami, le Dr Philip Davis (La fin du monde des esprits ; le spiritisme devant la raison et la science. Paris, 1887), qu’il n’avait pas de commerce avec les esprits et qu’il avait indignei»ent trompé le public sur la nature de son action. Ce n’était qu’un habile charlatan.
mentale, télépathie, écriture automatique, phénomènes spirites. Ils ont imaginé à cet effet quelques vues explicatives qu’ils considèrent comme les idées maîtresses d’une * psychologie de l’avenir ». Trois propositions résument leur pensée :
1° Il existe dans l’homme plusieurs consciences distinctes entre elles et distinctes de la conscience normale.
2° Au-dessus de ces moi partiels, il y a une âme immatérielle, éternelle dans le passé et dans l’avenir. Cette âme est le moi « subliminal ».
3° Les consciences immatérielles de diverses personnes agissent directement l’une sur l’autre ’).
A l’appui de la première proposition, on allègue que, au cours de la vie normale, dans l’enfance, durant le sommeil, la conscience ordinaire subit des interruptions ; que chez certains sujets hypnotisés la conscience se dédouble; qu’après le sommeil hypnotique le sujet n’a aucun souvenir de ce qu’il a accompli pendant l’hypnose et exécute, sans avoir conscience des ordres qu’il subit, des suggestions posthypnotiques.
La seconde proposition combine avec un panthéisme mal défini 2) la vieille théorie de la métempsycose.
La troisième proposition ne doit pas faire illusion : Le spiritualisme nouveau n’est, chez la plupart de ses partisans, qu’un matérialisme déguisé. Aussi bien, la communication
’) Cette théorie du « polypsychisme » dont la paternité est revendiquée par Durand de Gros se retrouve, avec quelques variantes, dans la théorie de l’inconscient de von Hartmann, dans la théorie de la subconscience de M. Pierre Janet, dans la « conscience subliminale » de M. Myers. V. Durand de Gros, Les mystères de la suggestion, p. 121, 1896.
s) «Je suppose, écrit M. Myers, que chacun de nous est en réalité une entité psychique durable beaucoup plus étendue qu’il ne le croit, une individualité qui ne peut jamais s’exprimer complètement par le moyen d’une manifestation corporelle. Le moi se manifeste par le moyen de l’organisme, mais il y a toujours quelque partie du moi non manifestée et toujours, à ce qu’il semble, quelque pouvoir d’expression organique
entre les esprits se fait, d’après eux, par une transmission d’influences matérielles.
En somme, le spiritisme est une sorte de vague panthéisme matérialiste.
Dieu, le « Grand esprit », est la synthèse de tout l’univers visible et invisible.
Le mot « esprit » est un trompe-l’œil. L’homme est un composé de trois principes : un corps matériel , support et organe des deux autres ; l 'esprit, principe de l’intelligence et de la volonté ; enfin, un principe intermédiaire qui, sans être incorporel ou spirituel, forme une sorte de soudure entre l’âme et le corps, et exerce, dans la vie présente et après la mort, une activité prédominante : Y âme, péris prit , corps astral , double. Ce périsprit, qui détrône l’âme immatérielle de l’ancienne psychologie, peut se séparer du corps et agir à distance ; grâce à lui, les esprits des défunts conversent avec les médiums.
Nous n’avons pas à discuter en philosophie ces spéculations arbitraires.
Nous reviendrons cependant sur les faits qne les spirites interprètent comme un « dédoublement » de la personnalité ; nous montrerons aussi, ailleurs, que les âmes n’existent pas avant leur union avec le corps ; que la métempsycose, les migrations astrales sont des conjectures sans fondement.
Quant au monisme panthéiste, on l’examine en théodicée.
Dans une Première Section nous avons groupé, sous le titre Les sens et la raison , les faits qui ressortissent princi-
en expectative ou en réserve... » « Le moi subliminal désigne un agrégat de personnalités latentes ayant des pouvoirs de perception et d’action imparfaitement connus, mais dont aucune n’est identique à l’individualité supposée au-dessous d’elles, ni autorisée en aucune façon à prétendre partager < l’indivisibilité et l’incorruptibilité que le philosophe attribue à une âme incorporelle. » Myers, De la conscience subliminale (Annales des sciences psychiques , 1897).
paiement à l’ordre cognitionnel et nous avons cherché à démêler leurs mutuelles influences.
Dans une Seconde Section nous soumettrons rapidement au même travail d’analyse et de comparaison les faits d’ordre volitionnel.
DEUXIÈME SECTION
La volonté et les autres activités de l’àme.
SOMMAIRE. — 241. La volonté et les autres activités de l'âme. — 242. Influence des diverses opérations de l’âme sur la volonté. — 243. Influence de la volonté sur les autres opérations de l’âme. — 244. L’empire de la volonté sur elle-même. Les conditions d’une volonté parfaite. — 243. L’exercice de la volonté. L’habitude. Les vertus morales. — 246. États anormaux ou « maladies » de la volonté.