La volonté et les autres activités de Pâme
Toutes nos actions s’influencent les unes les autres ; nous avons suivi les mutuelles influences des sens et de la raison ; soumettons au même examen le vouloir dans ses rapports avec les autres opérations de l’âme.
Pour procéder avec ordre, nous considérerons en premier lieu les influences des diverses opérations de l’âme sur la volonté et, en second lieu, l’influence de la volonté sur les autres manifestations de la vie.
242. Influence des diverses opérations de Pâme sur la volonté. — 1° L’intelligence. Elle exerce l’influence principale et directe , en proposant à la volonté son objet propre.
Comme tout autre être créé, l’homme a sa fin à réaliser et dirige naturellement vers elle toute son activité.
La conscience nous dit que la volonté aspire à mieux que les biens particuliers placés immédiatement à sa disposition ; elle veut le bien, le plus grand bien.
La mission de l’intelligence est de présenter à la volonté
non point seulement telles ou telles choses bonnes, mais la bonté même des choses : c’est là sa principale fonction, sa raison d’être.
2° Les sens externes et internes exercent une influence indirecte sur la volonté par l’intermédiaire de l’intelligence. En fait, l’intelligence est influencée par la façon dont les •sens accomplissent leur opération préliminaire, et la volonté en ressent le contre-coup.
Sans doute, la volonté reste libre, car il lui est loisible d’appliquer l’intelligence à la considération de l’objet présenté par les sens, de lui faire examiner si cet objet convient à la nature d’un être raisonnable, si le bien qu’il renferme l’emporte sur le mal dont il est entaché ; mais chaque fois qu’un bien quelconque présenté par les sens est saisissant, la volonté court grand risque de se laisser entraîner.
« Il est donc très important que les activités sensitives soient bien ordonnées et n’offrent à l’intelligence que des objets préparés conformément aux lois rationnelles et morales : la volonté sera ainsi dirigée doucement vers la bonne voie. Le sage ne néglige pas, pour faciliter la droiture et l’énergie dans le bien, le secours des sens, de l’imagination, de la raison particulière et de la mémoire » *).
3° L’appétit sensitif. — D’abord, l’appétit sensible influence directement la volonté. En effet, — c’est la loi générale, — à un accroissement d’énergie dans une direction correspond une diminution proportionnelle dans les directions opposées 2).
») Gard air, Les passions et la volonté , p. 403. « Voluntas non solum movetur a bono universali apprehenso per rationem, sed etiam a bono apprehenso per sensum ; et ideo potest moveri ad aliquod particulare bonum absque passione appetitus sensitivi : multa enim volümus et operamur absque passione per solam appetitus electionem, ut patet in bis in quibus ratio renititur passioni. » la 2æ, q. X, a. 2, ad 3.
2) « Quum enim omnes potentiæ animæ in una essentia animæ radicentur, necesse est quod, quando una potentia intenditur in suo actu,
Quelquefois, l’objet de la volonté coïncide avec celui de l’appétit sensible et, dans ce cas, l’appétit sensible fortifie la volonté supérieure. Mais lorsque les objets des deux tendances s’excluent, la volonté supérieure perd en énergie ce que lui soustrait l’appétit animal.
Il y a une autre influence de l’appétit sensitif qui, pour être moins directe, n’en est pas moins efficace : celle des passions sur la connaissance.
Les passions troublent souvent l’organisme et, par une suite indirecte, la sérénité de l’intelligence.
Les passions, en outre, exercent une influence puissante sur la connaissance sensible ; par suite des inclinations ou des répulsions qu’elles entretiennent dans l’âme, elles contribuent à fixer dans l’imagination la représentation de certains objets, à en exclure d’autres : d’où une influence souvent néfaste sur la rectitude du jugement, sur la droiture et la fermeté de la volonté !).
4° Reste l’influence indirecte et plus éloignée de la vie végétative sur le fonctionnement de la vie sensitive et de la vie intellective.
Cette influence s’explique par le lien qui rattache à la nutrition, à la circulation du sang, au jeu accéléré ou ralenti du cœur, les excitations cérébrales, les phénomènes psychiques de la sensation ou de la pensée.
Aussi les faits abondent qui montrent l’influence de la
altéra in suo actu remittatur vel etiam totaliter in suo actu impediatur : tum quia omnis virtus ad plura dispersa fit minor ; unde e contrario quando intenditur circa unum, minus potest ad alia dispergi... » la 2*, q. LXXV1I, a. 1.
Ù « Manifestum est quod secundum passionem appetitus sensitivi immutatur homo ad aliquam dispositionem. Unde secundum quod homo est in passione aliqua, videtur ipsi aliquid conveniens, quod non videtur ei extra passionem existenti ; sicut irato videtur bonum, quod non videtur quieto. Et per hune modum ex parte objecti appetitus sensitivus movet voluntatem. » La 2*% q. IX, a. 2.
santé ou des troubles de l’organisme sur l’état affectif et, par contre-coup, sur les dispositions morales de l’âme, et réciproquement l’influence de l’état moral d’une âme sur les passions et l’influence de celles-ci — telle, par exemple, l’influence de l’énergie ou de la peur — sur le mouvement régulier ou irrégulier de la vie organique.
243. Influence de la volonté sur les autres opérations de l’âme. — La volonté commande à toutes les activités de l’âme, non d’une façon absolue, mais cependant avec une réelle efficacité, non modo despotico, sed politico, ainsi que s’expriment les moralistes ').
1° La volonté agit sur l’ intelligence : elle Y applique à la considération attentive d’un objet donné ou l’en détourne ; elle soutient ou relâche sa vigueur d’application ; corrobore par des sympathies ou infirme par des répugnances les convictions spéculatives.
Il peut sembler contradictoire d’attribuer à la volonté un pouvoir sur l’intelligence : l’intelligence ne précède-t-elle pas, en effet, l’action de la volonté, n’est-elle pas chargée de présenter à la volonté l’objet à vouloir ?
Mais la contradiction n’est qu’apparente.
Lorsque la volonté est mise en mouvement par la présentation spontanée du bien abstrait et universel, elle est capable de vouloir tous les biens particuliers compris dans la sphère du bien.
Or, tel acte intellectuel, à tel moment, se présente comme un de ces biens particuliers.
') Cfr. B a 1 m è s , Art d'arriver au vrai , passim.
Saint François de Sales le dit si bien en son simple langage : « Parmi les innombrables multitudes et variétés d’actions, mouvements, sentiments,inclinations, habitudes, facultés et puissances qui sont en l’homme, Dieu a établi une naturelle monarchie, et c’est la volonté qui commande et domine sur tout ce qui se trouve en ce petit monde. »
Donc la volonté pourra le vouloir et, par cette volition, donner à l’activité de l’intelligence une direction voulue.
2° On comprend aussi, d’après cela, l’action de la volonté sur les facultés cognitives sensibles en connexion avec l’intelligence et, par elles, sur l’appétit sensitif et les passions.
Mais, dans l’exercice de la vie sensitive, il faut tenir compte d’un autre facteur, le corps, avec ses dispositions innées ou acquises qui, elles, ne dépendent nullement de la raison : aussi l’imagination, la mémoire, les passions ne sont-elles pas toujours dociles, tant s’en faut, à la direction de la volonté raisonnable.
De plus, il ne faut pas négliger la répercussion des activités sensibles sur notre volonté.
3° La volonté agit encore, d’une manière plus directe, sur les passions : elle les fortifie ou les contient, au moins dans une certaine mesure : action entièrement semblable à celle que nous avons reconnue plus haut aux passions sur la volonté.
4° La volonté exerce une action indirecte sur les mouvements du corps !), par l’intermédiaire de l’appétit sensitif. Nous avons étudié plus haut l’influence directe de l’appétition sensible sur l’appareil locomoteur ; nous avons vu notamment les mouvements de l’animal nécessairement déterminés par les impulsions de l’instinct.
5° Enfin, la volonté influence même la tie végétative , par l'action qu’elle exerce sur l’activité de l’esprit, des sens et de l’organisme.
A propos de cette influence de la volonté sur les fonctions de la vie organique, disons quelques mots de ce que les physiologistes appellent pouvoir d'inhibition.
') « Anima non movet corpus per esse suum, secundum quod unitur corpori ut forma, sed per potentiam, cujus actus præsupponit jam corpus effectuai in actu per animam, ut sic anima secundum vim motivant sit pars moyens, et corpus animatum sit pars mota. » la, q 76, art. 4, ad 2
Chez l’individu normal, les fonctions inférieures, organiques et réflexes, ne sont jamais complètement indépendantes des centres supérieurs de la vie psychique.
Il est d’expérience vulgaire que la volonté peut entraver et même supprimer certains réflexes ; tous les jours nous utilisons ce pouvoir pour prévenir le bâillement, la toux, le rire, les larmes, l’éternuement, le dégoût, etc.
Mais, même en dehors de tout vouloir conscient, l’encéphale exerce, d’une façon constante, une action coercitive sur notre vie réflexe.
En effet, les expériences de Setschenow, de Herzen, de Schiff, de Vulpian et d’autres ont établi que l’abolition, l’affaiblissement de l’influence cérébrale augmente sensiblement l’intensité des réflexes médullaires. Les recherches faites sur les animaux et les observations sur l’homme ont donné des résultats concordants. Ainsi, chez l’homme, les mouvements médullaires sont plus faciles et plus énergiques, durant le sommeil, lorsque la moelle cervicale est écrasée, ou sous l’action déprimante des anesthésiques, par exemple du chloroforme.
Les expériences en sens inverse confirment cette thèse. L’irritation du cerveau produit une inhibition plus grande, quelquefois une suspension complète de certains réflexes. La strychnine, un acide, une violente commotion, des excitations sensorielles puissantes, des douleurs vives affaiblissent nos réflexes moteurs et peuvent même troubler ou arrêter certaines sécrétions glandulaires, comme celle du suc salivaire et amener le dessèchement de la bouche.
Plus la vie consciente et volontaire se développe, plus cette influence inhibitive est accentuée. Chez l’enfant en bas âge elle est moins sensible que chez l’adulte.
« Le cerveau, dit M. Ch. Richet, tend constamment à ralentir et à modérer les actes réflexes, la moelle envoie incessamment des excitations au cerveau. Plus le cerveau
est actif, puissant, plus les actions réflexes sont diminuées, ralenties. Aussi, dans la série des êtres, ce sont les animaux dont le pouvoir psychique est le plus puissant qui ont le pouvoir réflexe le plus faible » ').
Reste à considérer l’influence de la volonté sur elle-même.
244. L’empire de la volonté sur elle-même. Les conditions d’une volonté parfaite. — La volonté n’a pas seulement le pouvoir d’agir sur les autres opérations de l’âme, mais, puissance spirituelle, elle a le pouvoir d’agir sur elle-même. « Inclinatio (agentis) ad agendum quod intellectu conceptum est, pertinet ad voluntatem », dit saint Thomas 2). Il appartient à la volonté de nous incliner à accomplir le dessein conçu par l’intelligence.
La perfection de la volonté consiste à agir avec rectitude , énergie, prudence et persévérance.
Une volonté parfaite doit agir avec rectitude, c’est-à-dire se donner pour but la fin réelle de la nature humaine : — on démontre en philosophie morale quelle est cette fin — et lui subordonner toutes les énergies de l’âme, comme autant de moyens.
A cet effet, la volonté agira sur les passions sensibles, sur les sentiments et les déterminations suprasensibles, de deux façons : indirectement, par l’intermédiaire des sens, de l’imagination ou de l’intelligence ; directement, en stimulant ou en modérant, selon le cas, leur activité.
Cette fin et ces moyens, la volonté doit les vouloir avec énergie , avec constance, avec prudence.
Nous reviendrons, tout à l’heure, sur ces qualités de la volonté.
« Le but à poursuivre ici, écrit M. Payot, c’est l’énergie de
') Essai de psychologie générale , p. 80. Paris, Alcan, 1903. s) Sain. Theol., la, q. 19, art. 4.
l’attention volontaire, énergie qui se traduit non seulement par la vigueur, la fréquence des efforts, mais encore et surtout par une orientation très nette de toutes les pensées vers une fin unique et par la subordination, pendant le temps nécessaire, de nos voûtions, de nos sentiments, de nos idées à la grande idée directrice, dominatrice pour laquelle nous travaillons. Idéal duquel la paresse humaine nous éloignera toujours, mais que nous devons tendre à réaliser le plus complètement possible » ').
Comment s’obtient la formation de la volonté ? Par l’exercice et l’acquisition de bonnes habitudes.
2^5. L’exercice de la volonté. L’habitude. Les vertus morales. — La volonté est susceptible de perfectionnement : celui-ci demande l’effort.
La nature humaine est rebelle à l’effort, surtout à l’effort continu.
Aussi, pour arriver à la maîtrise de soi, il ne suffit pas d’élans intermittents, tels que les passions, qui sont par nature transitoires, peuvent en engendrer ; il faut un effort soutenu, la fixation de l’énergie en habitudes.
Les actes de l’intelligence et de la volonté ne s’évanouissent pas complètement avec le moment qui les a vus naître ; ils laissent après eux un dépôt, dont la répétition superpose les couches successives et forme à la longue le sol sur lequel s’appuie la fermeté de la volonté.
Les habitudes sont les ressorts de l’énergie volontaire. Vouloir c’est pouvoir. Le peuple anglais dit admirablement : « Where is a will, there is a way ».
Elles servent au perfectionnement de la vie intellectuelle et de la vie morale.
') Payot, L’éducation de la volonté , p. 20. Paris, Alcan, 1884.
Dans l’ordre intellectuel, l’habitude du travail doit combattre non seulement l’inertie de la volonté ou la paresse proprement dite, mais encore cette autre forme de paresse qui consiste dans l’éparpillement des efforts.
« On peut dire que la loi absolue qui régit le travail intellectuel, c’est que les idées et les sentiments que nous avons seulement logés en nous comme on loge en une hôtellerie les hôtes de passage, sont et demeui’ent pour nous des étrangers que nous aurons bientôt oubliés.
n Une idée importante qui ne fait que passer en nous est comme nulle et non avenue. Il faut qu’on lui accorde une attention répétée, fréquente, cordiale ; il faut se garder de l’abandonner avant qu’elle puisse vivre d’elle-même, avant qu’elle soit devenue un centre d’organisation. 11 faut la maintenir dans la conscience longtemps, y revenir souvent : elle acquerra ainsi la vitalité nécessaire pour attirer à elle, par cette force mystérieuse d’aimantation qu'on appelle l’association des idées, des pensées fécondes et des sentiments puissants, et pour se les incorporer.
» Ce travail d’organisation de l’idée ou du sentiment s’effectue lentement, par la méditation calme et patiente. 11 en est de ces développements comme de ces admirables cristaux de laboratoire : ils exigent, dans le sein d’un liquide absolument tranquille, le dépôt lent et régulier de millions de molécules. Voilà en quel sens toute découverte est l’œuvre de la volonté. C’est « en y pensant toujours », que Newton vérifia sa découverte de la gravitation universelle. Le génie n’est qu’une longue patience » ').
Dans l’ordre moral, le perfectionnement de la volonté comprend un double effort continu, la résistance au mal et la pratique positive du bien.
Cet effort engendre graduellement dans la volonté des dispositions habituelles, que l’on appelle vertus ; elles ajoutent à son énergie et facilitent l’essor de son activité. En voulant le bien, la volonté se rend capable de le vouloir encore et de le vouloir mieux.
Les vertus morales sont principalement au nombre de quatre : la prudence , la justice, la tempérance et le cou-
') Payot, ouv. cit., p. 19.
rage l). On les a appelées « cardinales » ou fondamentales, parce que toutes les autres s’y appuient plus ou moins directement.
La tempérance modère les passions sensuelles (137), et, par conséquent, aussi les sens et l’imagination ; la force ou le courage stimule la faiblesse ou la paresse en face de l’obstacle ; ces deux vertus fortifient la volonté ; davantage maîtresse d’elle-même, elle poursuit avec plus de constance et à' énergie , sans excès ni faiblesse, le but qu’elle s’est proposé d’atteindre.
'La justice a pour objet nos rapports avec autrui, elle nous aide à respecter les exigences naturelles que ces rapports entraînent.
La prudence, enfin, nous apprend à employer judicieusement avec mesure , sous le contrôle de la raison, les moyens que nous mettons en œuvre pour réaliser la fin que nous sommes appelés à réaliser.
Aidée de ces vertus, la volonté se trouve dans la meilleure situation possible pour vouloir d’une manière souveraine, constante, énergique et prudente, le vrai but de la nature humaine et les moyens qui y sont adaptés, et pour réaliser, par conséquent, aussi parfaitement que le comportent les conditions de la vie présente, l’idéal d’une bonne volonté.
Rapprochons de cet idéal les formes d’activité volontaire qui s’en écartent, et nous aurons la signification de ce que l’on a appelé les états pathologiques ou « les maladies de la volonté ».
') Sur le fondement de cette division et l’analyse approfondie des vertus morales , consulter S . Thomas, Sum. Théo!., ‘2a 2æ, q. 51 et seq.
Outre les vertus morales, il faut distinguer, observe le saint Docteur, des vertus théologiques , la foi, l’espérance et la charité, dont l’objet est la fin de l’ordre surnaturel, c’est-à-dire Dieu lui-même.