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ARTICLE TROISIÈME

Nature

du premier principe de la vie chez l’homme.

PREMIÈRE SECTION

L’âme raisonnable est spirituelle.

SOMMAIRE: 247. Le phénoménisme psychologique: une équivoque.

— 248. Preuve de la substantialité du moi. — 249. Le premier principe de la vie chez l'homme est une substance corporelle. — 250. Le premier principe de la vie raisonnable est spirituel : sens de la thèse. — 251. Preuve de la spiritualité de l’âme raisonnable. — 252. La notion de simplicité. — 253. Preuve de la simplicité de l’âme raisonnable. Première partie de la thèse : L’âme humaine n’est pas composée de parties quantitatives. — 254. Preuve de la seconde partie de la thèse : L’âme humaine n’est pas composée de parties constitutives. — 255. Comment les opérations spirituelles de l’âme humaine dépendent de la matière.

— 256. Le cerveau est-il « l’organe de la pensée »? — 257. Objections à la thèse de la spiritualité de l’âme. Réponses. — 258. Synthèse de la psychologie spiritualiste.

247. Le phénoménisme psychologique : une équivoque. — Nous avons reconnu qu’il se produit en nous des actes vitaux d’ordre végétatif : nutrition, reproduction ; d’autres, d’ordre sensitif : connaissance sensible, appétition, locomotion ; d’autres, enfin, d’ordre suprasensible : intellection, volition.

Chacun de ces actes se présente immédiatement à la conscience inhérent à un sujet : La nutrition se passe en quelque chose ou en quelqu'un qui se nourrit ; la vision, le désir, la locomotion, etc. appartiennent à quelqu'un qui voit, désire, se déplace.

Vainement l’on voudrait se persuader que la vie psychique n'est qu’un écoulement de phénomènes ; <- qu’il n’y a, selon l’expression de Taine, que nos événements, sensations, images, souvenirs, idées, résolutions ; qu’ils constituent notre être et que notre moi n’a pas d’autres éléments ’) ; que, suivant le langage de Huxley, « ce que nous appelons esprit n’est qu’un faisceau ou une collection de perceptions unies au moyen de certaines relations » 2) ; vainement l’on tente de « faire une psychologie sans âme » ; bon gré mal gré, on pose inévitablement « un quelque chose qui sert de substratum aux actes », ainsi que s’exprime Herbert Spencer 3).

Pourquoi, en effet, parler de nous, de nos événements, de notre être, de notre moi , s’il n’y a que des événements, si nous ne sommes rien ?

En réalité, l’acte vital conscient n’est saisissable que dans le moi où il est engagé.

Le moi le produit, le moi le reçoit.

En tant qu’il produit les actes vitaux, le moi s’appelle nature. La nature est, par définition, le premier principe interne des opérations propres à un être. La substance est une chose existant en soi, indivise, distincte de toute autre.

Les phénoménistes les plus intransigeants sont incapables de nier l’existence en nous d’une nature, d’une substance ainsi définies. Aussi bien, ils n’entendent pas, au fond, les nier; mais ils se méprennent sur la thèse qu’ils contredisent 4).

Ils s’imaginent que les substantialistes croient à l’existence d’un fond inerte, permanent, à la surface duquel s’agiteraient des événements successifs. Or, se disent-ils, le moi ne se saisit jamais qu’en pleine activité, et chacun des actes qu'il

') De V intelligence, I, p. 343.

2) Hume, 1. II, c. II, p. 64. London, 1886. a) Princ. de Psych., 2me partie, § 58.

4) On a examiné cette méprise et discuté ex professo le phénoménisme en Métaphysique générale, nos 138-144.

produit n’a qu’une existence éphémère. A quoi bon préconiser un moi, — substance, nature, âme — qui, en tout état de cause, nous échappe et traiter avec une sorte de hauteur dédaigneuse la seule réalité qui se pose effectivement devant la conscience ?

Si les substantialistes soutenaient la thèse que les phénoménistes leur prêtent, nous nous garderions bien de prendre parti pour eux. Mais ils n’opposent pas la nature à son acte, la substance à son accident comme on oppose une entité A à une entité B tout autre que la première. Jamais, selon eux, ni dans le moi ni dans le monde extérieur, l’expérience ne saisit une substance sans accidents, ou un accident sans substance.

Lorsque nous affirmons l’existence de substances, en particulier la substantialité du moi, nous voulons tout uniment dire ceci : Point d’action sans quelqu’un qui agit, point de sensation, de conception, de résolution sans un principe qui produit ces diverses actions, sans un sujet en qui elles se passent. Lorsque Taine nie les substances, il nous cherche querelle sur le mot, mais il garde la chose, car à propos des sensations, par exemple, il distingue les sensations et « une possibilité permanente de sensations » .

248. Preuve de la substantialité du moi. — Dans les termes qui viennent d’être définis, la thèse a à peine besoin de preuve. Deux arguments la mettent en évidence.

jer Argument. — Le témoignage de la conscience qui, en chaque action vitale, saisit sur le vif celui qui agit, en chaque passion celui qui pâtit. « In hoc aliquis percipit se animant habere, et vivere et esse, quod percipit se sentire et intelligere et alla hujusmodi vitœ opéra exercere » ’).

b S . Thomas, De verit., q. 10, a. 8, c.

Il nous est impossible de percevoir sans percevoir quelque chose. Or, de deux choses l’une : ou ce quelque chose que nous percevons subsiste par soi, « stands by itself », c’est une substance ; ou ce que nous percevons n’existe qu’en un autre, et alors cet autre est une substance. Dans les deux cas, la perception a pour terme une substance.

Représentez-vous les actes exprimés par les verbes marcher, se bien porter, s'asseoir ; aucun d’eux ne se suffit, chacun présuppose quelqu’un, celui qui marche, celui qui se porte bien, celui qui est assis.

Ces actes qui n’existent et ne se conçoivent que dépendamment de quelque chose de présupposé, on les appelle accidents; ce qui est présupposé s’appelle substance , sujet,

ÔTTOxeîjxevov.

Mais, encore une fois, la substance n’est pas une entité qui existe sans accidents, les accidents ne sont pas superposés à la substance.

Néanmoins, nous nous rendons compte que, en cet être un qu’est la substance affectée de ses accidents, les multiples réalités saisies par la pensée abstractive n’accomplissent pas le même rôle et, par suite, ne sont pas identifiables.

Certaines réalités — tels les actes qu’expriment les verbes marcher, s’asseoir, sentir, etc... — ne sont possibles que dépendamment d’une réalité antérieure ; celle-ci — la substance — est essentiellement indépendante de chacune de celles-là. « Substantia, dit avec une admirable précision saint Thomas, est res cujus naturæ debetur esse non in alio ; accidens vero est res, cujus naturæ debetur esse in alio » ').

2d Argument. — Si l’âme humaine ne différait pas de ses actes, comment le souvenir, le sentiment de la continuité du moi , celui de la responsabilité seraient-ils possibles ?

’) Quodlib., 9, a. 5, ad 2.

« Si tout se confond avec les phénomènes, nous ne pouvons être que des événements inconnus les uns aux autres ; pour que ces événements nous apparaissent dans leur unité, pour que nous puissions constater leur succession , « leur série, leur file » en nous, il est donc nécessaire qu’il y ait autre chose qu’eux-mêmes ; dès lors, cette autre chose, ce lien qui les rattache, ce principe qui les voit se succéder, qu’est-ce, sinon un non-événement , un non-phénomène, c’està-dire, une substance, le moi substantiellement distinct de ses sensations ? » ')

Aussi bien, lorsque Taine parle « d’une possibilité permanente de sensations », que veut-il dire?

Assurément, il ne parle pas seulement d’une possibilité intrinsèque, pour signifier qu’il n’est pas contradictoire que, telles ou telles conditions venant à se réaliser, certains actes surgissent.

Il affirme donc la possibilité extrinsèque de sensations, c’est-à-dire Y existence, dans la nature, de tout ce qui est nécessaire pour faire apparaître, dans des conditions déterminées, des sensations.

Cette possibilité extrinsèque pourrait être transitoire , mais Taine la pose permanente : qu’est-ce à dire, sinon qu’il existe un sujet qui survit à chacune des sensations éphémères et demeure capable d’en produire : la nature, la substance du moi ?

Le moi, premier principe des actes vitaux qui se passent chez l’homme, est donc une substance.

Quelle est cette substance ?

249. Le premier principe de la vie chez l’homme est une substance corporelle. — Il se passe chez l’homme des phénomènes de nutrition ; de multiples actions qui appar-

') Th. Fontaine, La sensation et la pensée , p. 23. — Cfr. P. Janet, La crise philosophique, p. 81.

tiennent à la vie sensitive : sensations, images, appétitions, mouvements spontanés. Or, on a montré que toutes ces actions sont des fonctions d’organes corporels. < Actus vitæ vegetativæ et sensitivæ sunt actus compositi vel conjuncti. » Donc le principe qui les produit et en qui elles s’accomplissent est corporel.

250. Le premier principe de la vie raisonnable est spirituel : Sens de la thèse. — On appelle spirituelle une action qui n’a point d’organe pour principe et pour sujet. On appelle spirituel le sujet capable d’exister et d’agir sans dépendre intrinsèquement d’un organe ou, en termes plus généraux, de la matière.

Nous disons: sans dépendre intrinsèquement de la matière: Il est possible, en effet, que l’exercice d’une action immatérielle soit subordonné à l’exercice préalable d’autres actions, qui auraient en des organes matériels leur principe et leur siège : l’action qui, en elle-même , ne procéderait pas d’un organe et n’appartiendrait pas à un organe, n’en serait pas moins immatérielle. Cette supposition, nous le verrons plus loin, se vérifie chez l’homme. Aussi est-il prudent de dire, pour préciser le caractère immatériel de l’activité humaine, qu’elle est spirituelle en elle-même , intrinsèquement , subjectivement., encore qu’elle soit par ailleurs , extrinsèquement , indirectement dépendante de la vie organique, et, conséquemment, de la matière.

Dans l’ordre logique, la raison va de l’acte à celui qui l’émet et le reçoit ; dans l’ordre ontologique, le principe devance son acte, le sujet est présupposé à ses accidents.

Au point de vue logique, on définira donc la substance spirituelle le sujet capable d’agir et d’exister sans matière ; mais, en conformité avec l’ordre ontologiqne, on aimera mieux dire : La substance spirituelle est capable d’exister et, par conséquent, d’agir sans matière,

Les anciens scolastiques appelaient l’âme spirituelle subsistante. « Anima humana est subsistens », dit saint Thomas. Cela veut dire que seule, sans avoir besoin d’un sujet matériel, elle est sujet complet de l’existence, capable de subsister. Tandis que les substances corporelles — corps bruts, substances végétales, animales — sont, selon les scolastiques, essentiellement composées de deux principes constitutifs, — la matière première et une forme substantielle, — l’âme spirituelle n’est pas essentiellement assujettie à la matière ; forme non essentiellement assujettie à la matière, elle est à elle seule sujet de l’existence, « anima humana est subsistens ».

Descartes considère comme esprit tout ce qui est simple, inétendu : la fonction distinctive de l’esprit, l’indice de la spiritualité c’est, selon lui, la conscience. Le corps, au contraire, est composé de matière, étendu, incapable de prendre conscience de ses actes, c’est-à-dire de ses mouvements dans l’espace.

L’animal, n’ayant pas d’âme spirituelle, est incapable d’avoir des sensations : il n’est qu’une machine.

La notion cartésienne de la spiritualité est inexacte et superficielle.

Elle est inexacte : L’animal a des sensations, une « conscience sensible » ; cependant, il n’a pas d’âme spirituelle.

Elle est superficielle : Un esprit n’est pas composé de matière, il est inétendu, c’est vrai, mais l’absence de composition, telle que Descartes l’entend, l’absence d’étendue sont des propriétés de l’être spirituel ; la spiritualité affecte l’être lui-même et consiste en ce que, sans être uni à la matière, avant de lui être uni — si tant est qu’il lui soit unissable — il est susceptible de l’existence. Bref, à elle seule, sans matière, l’âme est une substance, sujet de l’acte d’existence : l’âme humaine est spirituelle.

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