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Mode de présence de l’âme dans le corps

La doctrine de l’union substantielle permet de répondre à la question de savoir oit et comment l’âme est présente dans le corps.

Est-elle dans le corps entier ou dans une partie du corps ?

Si elle est dans le corps entier, comment y est-elle ?

Dans les théories platonicienne et cartésienne sur l’union de l’âme et du corps, l’âme n’a qu’à imprimer une action à l’organisme ou à lui donner une direction générale. Si son rôle se borne à cela, il paraît superflu qu’elle occupe le corps entier ; il suffit, semble-t-il, qu’elle réside en un point central et que de là, comme le pilote à son gouvernail, elle dirige le mouvement de l’ensemble. De fait, Platon et Descartes acceptent cette conséquence et ils font résider l’âme pensante, le premier dans le cerveau, le second dans une portion minime de la substance cérébrale, la glande pinéale.

De là, par l’intermédiaire des fibres nerveuses, sensitives et motrices, l’âme devrait donc présider à toutes les manifestations de la sensibilité et du mouvement.

Nous croyons au contraire, avec saint Thomas, que l’âme est, par une présence totale, dans le corps entier et dans chacune de ses parties. « Anima rationalisa dit le saint Docteur, est tota in toto corpore et tota in qualibet parte cor p or is. »

L’âme, en effet, n’est pas un simple agent moteur ou directeur de l’organisme, elle est la forme substantielle du corps, elle communique au corps entier sa subsistance, elle est le premier principe des forces dont il est doué. Or, pour faire subsister le corps, il faut lui être présent, suivant ce principe indiscutable : « Actus est in eo cujus est actus ». Donc l’âme est dans le corps entier qu’elle fait subsister et qu’elle anime. « Anima est in toto corpore. »

Mais l’âme raisonnable n’a point de parties ; elle n’est donc pas dans l’organisme à la façon d’un corps matériel étendu, avec des parties correspondant aux parties de l’organisme ; où elle est, elle est entière ; elle est « tota in toto corpore et tota in singulis partibus corporis » ').

‘) Saint Thomas résume en ces quelques lignes les considérations que nous venons de présenter et qui ne font, du reste, que reproduire la

L’âme est présente au corps qu’elle anime, mais sans y occuper de lieu. La présence d’un corps entier répond, en effet, à une circonscription spatiale déterminée, et la présence de chaque partie de ce corps à chacune des portions de cette circonscription. Les corps ont donc dans l’espace une présence que l’on exprime par les mots circonscrire, circonscription.

Telle n’est pas la présence de l’âme dans l’espace, attendu qu’il ne peut y avoir de parties d’âme répondant à autant de fractions d’espace. La présence de l’âme dans l’organisme et dans chacun des éléments anatomiques de l’organisme est donc toujours une présence totale. Néanmoins la présence de l’âme a ses limites, lesquelles sont définies par l’espace que le corps occupe.

Aussi a-t-on coutume de dire, d’une part, que la présence de l’âme dans le corps y est définie , anima est in corpore definitive , pour signifier qu’elle n’est pas illimitée : d’autre part, qu’elle n’y est pas circonscrite, pour signifier qu’elle y est toujours totale, sed non circumscriptive ').

preuve de l’unité substantielle de l’homme. « Veritas hujus quæstionis ex præcedentibus dependet. Ostensum est enim prius quod anima unitur corpori non solum ut motor, sed ut forma. Posterius vero ostensum est quod anima non præsupponit alias formas substantiales in materia, quæ dent esse substantiale corpori aut partibus ejus ; sed et totum corpus et omnes ejus partes habent esse substantiale et specificum per animam ; qua recedente, sicut non manet homo aut animal, aut vivum ; ita non manet manus, aut oculus, aut caro, aut os, nisi æquivoce, sicut depicta aut lapidea. Sic igitur cum omnis actus sit in eo cujus est actus, oportet animam, quæ est actus totius corporis et omnium partium, esse in toto corpore et in qualibet ejus parte. » Qq. disp, de spirit. créât., art. 4.

') Autre chose est être présent en un lieu, autre chose est y occuper place, dit très nettement saint François de Sales. « Quand une chose est en un lieu, dit-il, nous avons coutume d’y concevoir en elle deux choses, deux qualités, deux apparences. L’une c’est la présence, l’opposé de l’absence. L’autre qualité, c’est que la chose qui est en quelque lieu y occupe une place, c’est-à-dire qu’elle y soit tellement que là où elle est, nulle autre chose y puisse être avec elle.

» Ces deux conditions, à notre grossière façon de penser, nous semblent

De ce que l’âme réside dans le corps entier et dans chacune de ses parties, suit-il qu’elle réside dans les parties, au même titre que dans le tout ? Supposé que l’on ampute un membre, l’âme devra-t-elle rester dans le membre amputé aussi bien que dans le corps auquel on fait l’amputation ?

Non ; la constitution d 'un corps organisé est le but intrinsèque premier de l’union de l’âme avec lui ; les membres n’ont qu’une fonction spéciale et, par suite, une destination subordonnée à l’ensemble. Seule la présence de l’âme dans le corps entier est adéquate , c’est-à-dire indépendante de toute autre présence ; dans les parties, la présence est inadéquate, c’est-à-dire, dépendante de la présence dans le tout. Dès lors, lorsqu’un membre cesse d’appartenir au tout de l’organisme, son union avec l’âme raisonnable n’a plus de raison d’être, elle cesse 1).

Bien que l’âme, forme substantielle du composé humain, se trouve présente à toutes les parties de l’organisme, elle n’est pas présente à chacune d’elles dans les conditions

tellement liées l’une à l’autre, qu’elles ne peuvent être aucunement séparées.

» Or, néanmoins, il y a grande différence entre être présent et occuper lieu, de façon que l’un peut bien être sans l’autre. La présence avec occupation de lieu s’appelle présence qui circonscrit , elle est le mode naturel de présence des corps ; la présence du corps entier répond à une circonscription spatiale, et la présence de chaque partie du corps à chacune des portions de cette circonscription. — La présence naturelle à l’âme n’est pas une présence qui circonscrit , il n’y a pas de parties d’âme répondant à autant de portions d’espace ; la présence de l’âme est donc toujours une présence totale ; mais, d’autre part, la présence d’un esprit, de même que sa sphère d’action, n’est pas illimitée, mais elle est définie par l’espace que le corps occupe ; on appelle cette présence de l’âme une présence définitive , c’est-à-dire, d’une part non circonscrite, d’autre part non illimitée. »

’) Après avoir dit, dans le passage rapporté plus haut, que l’âme est tout entière et dans le corps entier et dans chacune des parties qui le composent, saint Thomas continue : « Sed tamen aliter se habet totum corpus ad animam, et aliter ad partes ejus. Anima enim totius quidem corporis actus est primo et per se : partium vero in ordine ad totum »,

voulues pour y déployer indifféremment toute sa puissance.

« Anima est tota in qualibet parte corporis secundum totalitatem essentiæ, sed non secundum totalitateni virtutis. »

Les puissances végétatives et sensitives sont, en effet, liées à des organes différents, la puissance de la vision à l’œil, celle de l’audition à l’appareil auditif, et ainsi de suite. Elles sont donc localisées dans les parties du corps auxquelles elles sont respectivement attachées.

Les puissances spirituelles ne sont, rigoureusement parlant, nulle part , en aucun endroit déterminé de l’organisme,

car elles n’ont point d’organe ’).

On s’explique cependant que le sens commun loge l’intelligence dans la tête ou dans le cerveau, car les sens internes, dont l’activité supérieure est dépendante, ont leur siège dans les centres cérébraux.

Nous avons dit aussi (142) comment il se fait que le cœur passe naturellement pour le symbole et le siège des émotions et des sentiments.

L’âme humaine est donc en elle-même spirituelle, mais substantiellement unie au corps dont elle est la forme. Nous sommes renseignés sur sa nature ; posons la question de son

origine.

■) « Anima (hum an a) non habet extensionem in materia ; unde in ea prima totalitas locum non habet. Relinquitur ergo quod. secundum totalitatem essentiæ simpliciter enuntiari possit esse tota in quahbet corporis parte, non autem secundum totalitatem virtutis ; quia partes differenter perficiuntur ab ipsa ad diversas operationes ; et aliqua operatio est ejus, scilicet intelligere, quam per nullam partem corporis exequitur. Unde sic accepta totalitate ammæ secundum virtutem, non solum non est tota in qualibet parte, sed nec est tota in toto : quia virtus animæ capacitatem corporis excedit. » De spir. créai., q. 1, art. 4.

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