ORIGINE DE LAME HUMAINE
SOMMAIRE : 275. État de la question. — 276. L’âme est créée par Dieu. Preuve du Créatianisme. — 277. Objections et réponses. — 278. Quand l’âme est-elle créée ? Opinions libres. Opinion de saint Thomas. — 279. Origine du corps de l’homme. — 280. L’unité de l'espèce humaine.
275. État de la question. — Il est manifeste que l’âme humaine n’a pas les attributs d’un Être nécessaire ; elle a donc dû être appelée à l’existence par l’action d'autrui.
Quelle est la nature de cette action ? Cette action s’est-elle bornée à transformer un sujet préexistant, pour en faire jaillir une nature nouvelle? (Au a-t-elle fait surgir l’âme humaine du néant, sans rien emprunter à des choses préexistantes ?
Dans la première hypothèse, l’âme serait née par voie de génération : car la « génération » est la production d’une substance moyennant la transformation substantielle d’un sujet présupposé.
Dans la seconde hypothèse, l’âme serait créée: car créer c’est produire une substance, sans y employer un sujet préexistant.
La première hypothèse s’appelle le Traducianisine ou le Génératianisme , la seconde s’appelle le Créatianisme.
D’après les partisans du Traducianisme et du Génératianisme, l’homme tout entier, corps et âme, viendrait des parents ; d’après les premiers, l’action des générateurs serait matérielle ; d’après les seconds, Y âme des parents donnerait
naissance à l’âme de l’enfant. Comment une âme immatérielle produit-elle une autre âme immatérielle ? Les Génératianistes avouent ne pas se l’expliquer ; ils comparent les âmes à des flambeaux qui s’allument l’un l’autre ').
L’origine de l’âme soulève deux questions, l’une concernant l’origine de la première âme humaine, l’autre, l’origine des âmes qui arrivent journellement à l’existence. Cependant les deux questions n’en font qu’une, elles se résolvent par le même principe et la réponse à faire aux deux est basée sur une même notion, la spiritualité de l’âme 2).
Nous n’avons plus à reprendre l’examen des théories matérialistes sur les premières origines des êtres vivants, à l’effet de montrer que la première âme humaine n’est pas issue de types inférieurs du règne organique ; nous considérons uniquement la cause immédiate de la production des âmes à l’heure présente.
La question, restreinte à ces limites, revient donc à savoir si les parents engendrent l’âme de l’enfant, ou si Dieu 3) la crée.
*) Saint Augustin, cherchant à s’expliquer le mode de transmission du péché originel, croyait se faciliter sa tâche en admettant la « propagation des âmes » d’Adam à sa postérité. « Toutefois, ajoute-t-il aussitôt luimême, quand on examine plus à fond cette opinion, on a peine à concevoir comment l’âme du père peut former celle de l’enfant ou se transmettre à lui, comme un flambeau en allumerait un autre, sans que le premier perde rien de la lumière qu’il communique au second. » Lettres à Optât , n. 14. Lettre CXC ; éd. Vivès, tome VI. — Saint Augustin considérait le Génératianisme et le Créatianisme comme deux opinions libres au point de vue de la foi, mais aujourd’hui on ne pourrait plus en dire autant. Différents documents émanés de Léon IX, de Benoît XII, plus récemment de Pie IX et ayant une valeur dogmatique, ont tranché définitivement la controverse. Consulter à ce sujet le cardinal Zigliara, Stimula philosophica, vol. II, p. 132.
b Cocon nier, L’âme humaine , ch. VIII.
31 On démontre en Théodicée que Dieu seul est capable de créer; si donc l’existence de l’âme est due à un acte créateur, c’est à Dieu luimême qu’il faut faire remonter immédiatement son origine. Cfr. Summ. Theol., la, q. 45, a. 5 et le commentaire de Cajetan, ibid.
Si cette seconde hypothèse est vraie, nous aurons à nous enquérir ensuite à quel moment l’âme est créée.
276. La preuve du Créatianisme. — L'âme n'est pas engendrée par les parents , mais elle est créée par Dieu.
Preuve de la thèse. Ier Argument , tiré de l'impossibilité du Traducianisme et du Génêratianisme. — Si l’âme de l’enfant est engendrée , quelque chose doit passer du corps ou de l’âme des parents dans l’âme de l’enfant : ceci ressort de la définition même de la génération (275).
Or, les deux suppositions sont incompatibles avec la spiritualité et la simplicité de l’âme humaine.
Donc l’âme n’est pas engendrée par les parents, mais elle est créée par Dieu.
1° La première supposition est incompatible avec la spiritualité de l’âme : Si la semence corporelle qui provient des parents pouvait servir à former l’âme de l’enfant, a ) un agent corporel serait capable de produire un effet spirituel, ce qui supposerait une disproportion entre la cause et son effet ; b) l’âme de l’enfant devrait être composée de deux parties constitutives, l’une commune aux deux substances entre lesquelles s’opère la transformation, l’autre spéciale au terme de la transformation et spécifiant la nature de l’âme engendrée ; or l’âme de l’enfant n'a pas de parties constitutives, elle est simple. Le Traducianisme est donc inadmissible.
2° Reste la seconde supposition : Il est difficile d’imaginer quelle pourrait être cette action d’une âme qui engendrerait une autre âme ; en tout état de cause, puisque cette action n’est pas une création, mais une « génération », une partie de l’âme des parents devrait être transmise à l’enfant. Or l’âme des parents est indivisible. Donc cette seconde hypothèse aussi est incompatible avec la nature de l’âme.
2d Argument direct , déduit de la spiritualité de l'âme. — Une âme spirituelle ou subsistante d’elle-même ne peut être que créée.
En effet, il y a proportion naturelle entre le devenir et l’être ; car, en définitive, le devenir c’est l’être envisagé en tant qu’il sort de ses causes.
Or, l’être de l’âme a cela de distinctif que. étant spirituel, il est indépendant de tout sujet matériel.
Donc le devenir de l’âme est indépendant de tout sujet matériel.
Mais devenir sans la mise en œuvre d’un sujet matériel présupposé, c’est être créé.
Donc l’âme humaine arrive à l’existence par la création, elle est créée.
Le Docteur angélique résume en quelques lignes toute cette démonstration :
« Cum fieri sit via ad esse, sic alicui competit fieri, sicut ei competit esse. Illud autem proprie dicitur esse, quod habet ipsum esse, quasi in suo esse subsistens... Et ideo nulli formæ non subsistenti proprie convenit fieri, sed dicuntur fieri per lioc quod composita subsistentia fiunt. Anima autem rationalis est forma subsistens, ut supra habitum est; unde ipsi proprie competit esse et fieri. Et quia non potest fieri ex materia præjacente neque corporali, quia sic esset naturæ corporeæ ; neque spirituali, quia sic substantiæ spirituales invicem transmutarentur, necesse est dicere quod non fiat nisi per ereationem »').
277. Objections. — La thèse créatianiste conduit, dit-on, à des conséquences inadmissibles :
1° Elle prête à Dieu des miracles incessants ;
2° Elle attribue au Créateur une participation positive à des actes illicites, par exemple à l’adultère ;
3° Elle fait descendre l’homme au-dessous de l’animal,
Summ. Theol., ia, q. 90, a. 2. Cfr. Cumpencl. theol. , cap. XCI1I.
attendu que l’animal engendre son semblable, tandis que l’homme n’engendrerait que le corps de l’enfant ;
4° A proprement parler, les parents ne seraient plus parents que de nom, ils ne mettraient pas au monde un enfant de même nature qu’eux, mais un corps dépourvu d’une âme raisonnable.
Réponse à la ire objection. — Le miracle implique une dérogation à une loi de la nature. Or, la création d’une âme spirituelle ne constitue pas une dérogation à une loi de la nature ; au contraire, elle est l’accomplissement d’une loi naturelle en vertu de laquelle la Cause première doit intervenir immédiatement dans son œuvre, lorsqu’il y a lieu de produire un effet irréalisable par les causes secondes. Dieu a voulu que l’acte générateur des parents aboutît à une nature humaine. Or le produit direct d’un acte générateur ne peut être qu’un corps ; il est impossible que des organes corporels donnent naissance à une substance spirituelle. Donc, au moment où l’action des générateurs a préparé le fruit de la génération à recevoir une âme spirituelle, l’intervention de Dieu est commandée. Dieu a posé la loi, il se doit à lui-même de la suivre.
Réponse à la 2me objection. — L’intervention divine n’accuse d’ailleurs aucune imperfection morale : Dieu concourt à l’acte physiologique de la génération : cet acte est bon ; il y concourt en donnant une âme raisonnable au germe issu des parents : encore une fois, cet acte est . bon ; le concours divin est donc indemne de toute souillure morale.
Si à un acte, qui en lui-même est bon, les parents apportent une volonté perverse, ils sont seuls responsables de l’abus qu’ils font de leur libre arbitre. Au surplus, Dieu n’est pas tenu d’empêcher cet abus de la liberté humaine ; il n’est pas tenu, — on le fait voir en Théodicée — d’empêcher le mal.
Réponse à la jme objection. — Il ne résulte pas du Créatianisme, que l’homme soit inférieur à l’animal, même au point de vue restreint de la fonction de reproduction. L’homme, aussi bien que l’animal, engendre un corps doué de vie et de sensibilité, mais parce que l’embryon humain est d’une nature supérieure à celle de l’embryon animal, parce qu’il est prédestiné à des opérations transcendantes, dont aucun organe ne serait capable, le produit de l’acte générateur des parents doit être informé par une âme à la fois sensitive et raisonnable ; et comme la production d’une âme raisonnable dépasse la puissance des causes secondes, il est de nécessité que Dieu intervienne pour suppléer à leur insuffisance et la créer lui-même.
Cette nécessité du concours spécial de Dieu est donc une preuve de la supériorité de la nature humaine.
Réponse ci la 4me objection. — Cette objection est spécieuse, il faut en convenir, mais elle n’est point fondée.
Si l’homme était une association accidentelle d’un corps et d’une âme raisonnable, les parents qui ne produiraient que le corps ne seraient, en effet, d’aucune façon les auteurs d’un être humain.
Mais l’homme est une substance matérielle et spirituelle ; la formation d’un homme consiste dans l’ union — le mot unition serait plus expressif — d’une âme raisonnable à la matière fournie par les parents. Or cette union est l’œuvre de Dieu, sans doute, car Dieu est l’auteur de la création de l’âme, mais elle est aussi l’œuvre des parents, car leur acte générateur est la cause déterminante de l’acte créateur. Donc les parents sont cause de la naissance d’un être humain.
Dieu est la cause immédiate de la production de l’âme humaine, il la produit par création.
Ces deux points sont acquis.
Quelle est la date de la création de l’âme ? Les âmes
ont-elles été créées toutes à l'origine des temps , peut-être même de toute éternité ? Ou leur création coïncide-t-elle avec le moment de leur union avec la matière ?
Et si les deux événements coïncident, quel est le moment de leur coïncidence? Est-ce le moment de la fécondation ou est-ce une date postérieure, et laquelle?
278. Quand l’âme est-elle créée ? — Tout d’abord, il n’y a aucune raison de croire avec Platon ‘), que l’âme existe avant le moment où elle doit être unie au corps, ou même de toute éternité. De fait, nous n’avons point de souvenir d’une existence antérieure. Au contraire, l’union de l’âme et du corps étant naturelle, il est inadmissible que l’Auteur de la nature ait placé les âmes à l’origine dans un état d’isolement contraire à leur perfection naturelle ; il est bien plus raisonnable d’admettre qu’il les crée au moment même oit il les unit à la matière qu’elles vont animer.
Est-ce à dire que l’âme doive être créée au moment de la conception ?
11 est possible, sans doute, qu’il en soit ainsi et que, dès le principe, la vie de l’embryon vienne d’une âme raisonnable.
Mais il est possible aussi que l’âme soit créée par Dieu au cours seulement de la vie embryonnaire, après que, tour à tour, un principe de vie organique d’abord, une âme sensitive ensuite, ont donné à l’embryon la perfection qu’ils étaient capables de lui communiquer 2).
Les deux opinions peuvent se soutenir ; mais, à notre avis, la seconde est la plus vraisemblable.
Quant à préciser à quel moment l’embryon a atteint le
’) Phédon, XXX et suiv. Origène aussi professa la préexistence des âmes. Son erreur fut condamnée par le second Concile de Constantinople.
s) Sur l’origine des formes substantielles des corps de la nature, voir N y s , Cosmologie, pp. 354 et suiv.
degré d’organisation voulu pour être informé par une âme raisonnable, c’est chose évidemment impossible.
Il nous paraît que saint Thomas a dit sur cette question ce que l’on peut conjecturer avec le plus de vraisemblance.
« Il enseigne que le foetus, avant de devenir homme sous l’information de l’âme raisonnable, traverse les degi-és inférieurs de la vie, en vertu d’un principe qui se développe par l’influence du générateur, et qu’il est d’abord seulement végétatif, ensuite tout à la fois végétatif et sensitif. L’oi'ganisme étant enfin conduit aux dispositions l’equises pour être vivifié par l’âme humaine, l’action de Dieu intervient et crée l’âme dans le corps... Le générateur conduit le corps humain jusqu’à ces dernières dispositions qui exigent en celui-ci l’introduction de l’âme intellectivc ; mais, arrivé à ce point, son activité s’arrête, Aloi’s, Dieu, lui seul, met la dernière main à l'ouvrage, en créant cette âme et en l’infusant dans le corps, comme sa forme substantielle. Or, c’est le propre d'une forme substantielle d’être le principe unique de toute l’activité du sujet. L’âme raisonnable s’empare donc tellement de l’organisme entier, qu’elle devient eu lui l’unique soui'ce de la vie. »
« Tout ceci est conforme au procédé natui-el des choses qui, passant de la puissance à l’acte, se pi-oduisent moyennant une succession de temps et ne parviennent pas, de pi’ime abord, au dernier terme de leur être spécifique ; elles passent par différents états intermédiaires, avant d’atteindre la perfection qui leur est propre. « Est naturalis ordo ut aliquid de potentia reducatur in actum. Et ideo in his, quæ generantur, invenimus quod primum unumquodque est impei’fectum et postea perficitur. Manifestum est autem quod commune se habet ad proprium et determinatum, ut imperfectum ad perfectum. » Il en est ainsi de la génération humaine. Le corps s’organise gi’aduellement ; et, à mesui’e que l’organisation s’avance, surgit en lui d’abord la vie, puis la sensibilité, sous l’influence de pi’incipes actifs correspondants. Chacun de ces principes cesse lorsque l’autre survient ’), attendu que celui-ci, contenant dans son unité l’efficace du pi’incipe précédent, en rend inutile la permanence. « Cum generatio unius seinper sit corruptio
l) Il faut bien se garder de confondre cette conception d’une succession progressive de formes spécifiquement différentes avec la supposition incohérente de Leibniz, reprise et formulée en thèse par Rosmini, d’une transformation d’âme sensitive en âme raisonnable. « On peut concevoir la génération de l’âme humaine, écrit Rosmini, comme une ascension progressive de l’imparfait au parfait, de telle façon que le
alterius, necesse cstdicere quod tam in homine quam in animalibus aliis, quando perfeotior forma advenit, fit corruptio prions ; ita lamen quod sequens forma liabet quidquid habebat prima et adhuc amplius. Et ita per multas generationes et corruptiones pervenitur ad ultimam formam substantialem tam in homine, quam in aliis animalibus... Sic igitur dicendum est quod anima intellectiva creatur a Deo in fine generationis humanæ, quæ simul est et sensitiva et nutritiva, corruptis formis præexistentibus » ').
L’embryogénie confirme d’une manière frappante ces vues spéculatives des anciens scolastiques.
On sait, en effet, aujourd’hui que la formation d’un être nouveau, chez la plupart des animaux et chez tous les vertébrés sans exception, est due à la fusion de produits sexuels qui sont de simples cellules.
Les premiers phénomènes qui suivent la fécondation se ramènent à un processus relativement simple de segmentation. Au début du développement, le microscope ne révèle pas autre chose que des couches de cellules régulièrement disposées et constituant ce que l’on a appelé les feuillets germinatifs. Ce n’est que progressivement que l’on voit apparaître les ébauches des organes et leur différenciation se dessiner (Voir Planche /).
De même, s’il est permis de s’en rapporter aux observations de M. Preyer sur la physiologie de l’embryon, les contractions du cœur et la circulation du sang se remarquent, chez le poulet et le cobaye, par exemple, plusieurs jours avant que l’on y aperçoive aucun indice de motilité ; la motilité elle-même précède les manifestations de la sensibilité,
principe sensitif, recevant l’intuition de l’être, devient intellectif. » Voir le Décret du 7 mars 1888 condamnant quarante propositions de Rosmini ; 2e prop.
On comprend qu’un principe sensitif et, par suite, non-subsistant fasse place à un principe subsistant tel que l’âme raisonnable ; mais prétendre qu’un principe non-subsistant devienne subsistant, c’est tomber dans une contradiction qui paraît manifeste.
') la, cj. 1 18, a. 2. L i b e r a t o r e , Du composé humain , n. 289.
de sorte que, morphologiquement J) et physiologiquement 2), l'ontogénèse se révèle comme un processus d’évolution de l’indéterminé au déterminé, de la vie organique à la vie sensitive, ainsi que l’avaient pressenti les hommes de génie du xme siècle 3).
Nous connaissons la question des origines de l’âme, mais l’homme entier intéresse le psychologue ; nous ne pouvons donc passer complètement sous silence les origines du corps
humain.
’) Consulter O. Hertwig, Traité d'embryologie, trad. Julin. Paris, 1891, lre Partie, ch. I-VII.
s) W. P rey e r , Physiologie spéciale de l’embryon, trad. YViet. Paris, 1887, 9rae Partie et app. I et II.
8) Nous ne résistons pas au plaisir de transcrire ici quelques strophes dans lesquelles le Dante a condensé la doctrine de Thomas d’Aquin sur l’origine de l’âme. Après avoir décrit le phénomène de la fécondation et parlé du principe d’activité dont est doué le germe fécondé, le poètephilosophe continue en ces termes {Pur g. XXV, 52-60) :
Le principe actif (du germe) (a) étant devenu une âme,
Une âme comme est celle du végétal, avec cette différence, (but, Qu’elle est en voie de transformation (b), tandis que celle-ci est au
Opère ensuite si bien que le voici qui se meut et qui sent,
Comme une éponge marine (c) ; et dès ce moment, il commence A organiser les puissances qu’il contient en germe.
Et alors, mon fils, voici que se déploie et que s’étend au large
Cette force plastique qui vient du cœur des parents
Où la nature prend sa source pour former tous les organes.
(a) La forme substantielle du germe issu des parents.
(b) Les formes qui se succèdent dans l’embryon ne sont que des formes de passage ; on les appelle transitoires, par opposition aux formes stables des espèces naturelles.
(c) Littéralement « un champignon » ou « une algue ». Dante fait sans doute allusion à ces organismes gélatineux qui semblent donner des signes d’une sorte de sensibilité sourde.
279. Origine du corps de l’homme. — Nous avons vu dans la première partie quelle est l’origine immédiate du corps de l’homme.
L’esprit de système inspire à beaucoup de transformistes
Anima fatta la virtute attiva,
Quai d’una pianta, in tanto differente,
Che questa è in via e quella è già a riva,
Tanto ovra poi che già si muove e sente,
Corne fungo marino ; ed indi imprende Ad organar le posse ond’ è semente.
Or si spiega, figliuolo, or si distende La virtù ch’ è dal cuor del générante,
Ove natura a tutte membra intende.
Mais, comment ce sujet, de sensible qu’il est, devient un enfant,
Tu ne le vois pas encore : c’est là une difficulté Qui jeta penseur plus habile que toi dans l’erreur,
Et fit qu’il attribua une existence séparée (a)
De celle de l’âme humaine, à l’intellect possible,
A cause qu’il ne le voyait se servir d’aucun organe.
Ouvre ton cœur à la vérité que je vais t’enseigner,
Et sache que, dès le moment où dans le fœtus L’organisation du cerveau est achevée,
Le premier Moteur se tourne vers lui avec complaisance,
Et se penchant sur ce chef-d’œuvre de la nature, y insuffle Un esprit nouveau plein d’énergie,
Lequel s’empare de ce qu’il trouve là d’actif, l’absorbe Dans sa propre substance, et fait ainsi que c’est une seule âme,
Qui vit et sent, et se réfléchit sur elle-même (b).
(a) Averroès considérait l’intellect comme une sorte de soleil spirituel, existant seul, à part, et servant à éclairer toutes les âmes.
(b) La Div. Connu. « Del Purgatorio », Canto XXV.
l’idée préconçue que l’homme doit être le produit de formes animales inférieures. Les savants sincères sont plus circonspects. Dans un discours resté célèbre, Virchow déclarait publiquement au Congrès de Munich que la science ne permet ni de contester l’identité de l’homme actuel et de l’homme fossile, ni de faire dériver celui-ci, par voie d’évolution, de formes animales inférieures.
« Il y a an peu plus de dix ans, disait-il, lorsqu’on trouvait un crâne dans la tourbe, dans les stations lacustres, ou dans les anciennes cavernes, on croyait voir en lui des caractères singuliers témoignant d’un état sauvage, incomplètement développé. On était sur le point de lui donner l’air singe. Mais tout cela s’est toujours dissipé de plus en plus .. Nous devons réellement reconnaître qu’aucun des types fossiles ne présente le caractère marqué d’un développement inférieur. Et même, si nous comparons la somme des fossiles humains connus jusqu’ici, avec ce que nous offre l’époque actuelle, nous pouvons hardiment prétendre que, parmi les hommes actuellement vivants, il existe un beaucoup plus grand nombre d'individus relativement inférieurs que parmi les fossiles
Ma corne d’animal divenga fante,
Non vedi tu ancor : quest’ è tal punto Che più savio di te fè già errante ;
Si che, per sua dottrina, fè disgiunto Dali’ anima il possibile intelletto, Perché da lui non vide organo assunto.
Apri alla verità che viene il petto,
E sappi che si tosto corne al feto L’articolar del cerebro è perfetto,
Lo Motor primo a lui si volge lieto, Sovra tanta arte di natura, e spira Spirito nuovo di virtù repleto,
Che ciô che trova attivo quivi tira In sua sustanzia, e fassi un’ aima sola, Che vive e sente, e se in se rigira.
en question... A nous en tenir aux positifs, nous devons reconnaître qu’il subsiste encore une ligne de démarcation toujours nettement tranchée entre l’homme et le singe » ').
De Quatrefages et Hamy, après avoir fait observer que trop souvent les évolutionnistes s’égarent dans la conjecture, disent sagement : « Qu’il s’agisse des plantes, des animaux ou de l’homme, le problème des origines est encore au-dessus du savoir actuel » 2).
280. Unité de l’espèce humaine ; unité d’origine de l’humanité. — Il y a plusieurs questions qui se rattachent plus ou moins à la précédente et dont la philosophie ne peut pas se désintéresser.
La première, fort discutée jadis entre naturalistes mais aujourd’hui définitivement jugée, est celle de l’unité de l’espèce humaine.
Les groupes humains plus ou moins différents qui, à l'heure présente , se partagent notre globe, ne représentent pas des espèces multiples, ils ne sont que des races d’une même espèce: c’est un point définitivement acquis à la science.
Voici en quels termes M. de Quatrefages résume les conclusions auxquelles l’a amené un examen consciencieux de la doctrine de la pluralité des espèces et des preuves sur lesquelles elle a voulu s’appuyer :
« Nous savons, dit-il, ce que sont l’espèce et la race ; les phénomènes du métissage et de l’hybridation nous donnent un moyen expérimental de les distinguer.
« Or, en tout et partout, le croisement entre les groupes humains montre les phénomènes du métissage, et jamais ceux de l’hybridation.
» Donc, ces groupes humains, quelque différents qu’ils puissent
h Rev. scient ., déc. 1887, p. 543. Cfr. Y ves D elage, La structure du protoplasma et les théories sur l'hérédité , pp. 286, 813 et alibi passim. Paris, Reinwald, 1895.
2) Histoire générale des races humaines , p. 62.
être ou nous paraître, ne sont que les races d'une seule et même espèce, et non des espèces distinctes.
n Donc il n’existe qu’une seule espèce humaine, en prenant ce mot espèce dans l’acception que nous lui avons reconnue en parlant des animaux et des végétaux.
» Pour se refuser à cette conclusion, il faut ou nier tous les faits dont elle est la conséquence obligée, ou bien repousser la méthode suivie dans l’examen et l’appréciation de ces faits.
» Mais ces faits sont empruntés uniquement, ou à des expériences scientifiques exécutées en dehors de toute discussion, de toute controverse, par les hommes les plus autorisés ; ou tirés de ces grandes expériences journalières qui constituent la pratique de l’agriculture, de l'horticulture, de l’élevage. Les nier est donc bien difficile.
» Quant à la méthode, ou a vu qu’elle repose en entier sur l’identité des lois générales régissant tous les êtres organisés et vivants. — Peu de vrais savants, à coup sûr, refuseront d’admettre ce point de départ.
» Eh bien ! que les hommes de bonne foi, sans parti pris, sans préjugés, veuillent bien me suivre dans cette voie et étudier par eux-mêmes l’ensemble de faits dont j’ai à peine indiqué quelquesuus ; et j’en ai la ferme conviction, ils concluront avec les grands hommes dont je ne suis que le disciple, avec les Linné, les Buffon, les Lamarck, los Cuvier, les Geoffroy, les Humboldt, les Muller, que tous les hommes sont de même espèce, qu’il n’existe qu’une seule espèce d'hommes » l).
Le savant professeur du Muséum et son collaborateur M. Hamy se sont attachés à étudier l’histoire des populations qui ont vécu aux temps antérieurs à l’époque actuelle ; à l’aide de l’archéologie et de l’anatomie comparées, ils ont tâché de confronter le squelette et les produits de l’industrie de l’homme d’alors avec le squelette et les œuvres de l’homme d’aujourd’hui et ils ont abouti, cette fois encore, à la conclusion que tous les fossiles humains découverts jusqu’à présent ont appartenu à quelques races seulement et que c’est d’elles que sont sorties nos populations actuelles ).
Donc, dans l’état actuel de la science, l’unité spécifique de tous les types humains présents ou passés peut être consi-
•1 De O uatref âges, V espèce humaine, 6e éd., p. 64.
*) De Quatrefages, Hommes fossiles et hommes sauvages. Pans, 1884, pp. 74 et suiv. — Hamy et de Quatrefages, is oire g ne raie des races humaines, Introduction. Paris, 1887, ch. li-l\ .
dérée comme certaine, abstraction faite des témoignages de l’histoire et des renseignements révélés.
Est-il permis d’aller plus loin et d’affirmer, au nom de la science ou de l’archéologie, non seulement l’unité d’espèce, mais même l 'unité d'origine de l’humanité? Tous les membres de la famille humaine descendent, la Bible nous l’apprend, d 'un seul couple primitif. Que nous dit la science à cet égard ?
A coup sûr, la filiation du genre humain à partir d’un seul couple primitif est possible , et il ressort des pages précédentes qu’elle est vraisemblable ; mais nous ne croyons pas que l’on puisse, à l’aide d’arguments purement scientifiques, arriver jamais à établir qu’elle est certaine.
« L’anatomie et la physiologie comparées, si on les consultait exclusivement, ne sauraient même établir que l’unité d’espèce, qui équivaut à la possibilité, mais non à la nécessité d’une origine unique. En y joignant les considérations géographiques, historiques, philologiques ; en profitant du jour qu’elles jettent sur les migrations des races, on conçoit qu’on prrisse arriver jusqu'à démontrer scientifiquement l’unité locale d'origine, et à déterminer avec plus ou moins d’approximation le berceau primitif du genre humain. Mais à quelle science appartiendrait-il d’établir qu’en ce berceau le genre humain n’a été créé qu’en la personne d’un seul père et d’une seule mère ? Toujours est-il que la science est fort loin de démontrer le contraire » l)-
Le plan que nous nous sommes tracé au début nous mène à une dernière étude sur la cause finale de la vie humaine.
‘) Güttler, Les études naturelles et la Bible. Freiburg in Breisgau, 1877. Voir une fine analyse de cet ouvrage par l’abbé de Foville dans la Revue des Questions scientifiques, avril et juillet 18S0.