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Les relations entre les éléments de la pensée

— Nous voulons rechercher comment se distinguent les uns des autres les divers éléments qui contribuent à l’intégration de la connaissance intellectuelle : la chose connue, le déterminant intellectuel, l’intellection, le concept. Pour résoudre cette question, nous n’aurons qu’à commenter ce beau texte de saint Thomas d’Aquin :

« Iutelligeus autem in intelligendo ad quatuor potest liabere oi'dinem : scilicet ad rem quæ intelligitur, ad speciem intelligibilem, qua fit intellectus in actu, ad suum intelligere, et ad conceptionem

') De anima , 111, 10.

(conceptum) intellectus. Quæ quidem conceptio a tribus prædictis differt : A re quidem intellecta, quia res iutellecta est interdum extra intelleetum ; conceptio autem intellectus non est nisi in intellectu ; etiterum conceptio intellectus ordinatur ad rem intellectam sicut ad fiuem ; propter hoc enim intellectus conceptiouem rei in se format ut rem intellectam cognoscat. Differt autem a specie intelligibili ; nam species i n tel ligibil is, qua fit intellectus in actu, consideratur ut principium actionis intellectus ; cum omne agens agat secundum quod est in actu : actu autem fit per aliquam formam, quam oportet esse actionis principium. Differt autem ab actioue intellectus ; quia prædieta conceptio consideratur ut terminus actionis, et quasi quoddam per ipsam constitutum. Intellectus enim sua actioue format rei definitionem, vel etiam propositionem affirmativam seu negativam. Hæc autem conceptio intellectus in nobis proprie verbum dicitur : hoc enim est quod verbo exteriori significatur : vox enim exterior neque significat ipsum intelleetum, neque speciem intelligibilem, neque actum intellectus ; sed intellectus conceptiouem qua mediante refertur ad rem » ').

1° Entre la chose de la nature, « res intellecta » et l’intellection, « ipsum intelligere », manifestement la distinction est réelle. Point de contestation à ce sujet.

2° Entre le déterminant intellectuel, — « species intelligibilis », que les scolastiques récents appelèrent « species intelligibilis impressa », — et l’acte intellectif, la distinction est réelle , mais inadéquate.

Elle est réelle , car la détermination subjective de la faculté est une forme accidentelle surajoutée à celle-ci. Elle est inadéquate , car cette détermination est une modification vitale de la faculté : or, entre un sujet et la forme accidentelle immanente qui le perfectionne, il y a une distinction réelle, mais incomplète.

3° Entre l’intellection et Yobjet intelligé 2), il n’y a pas

') Quœst. disp, de potentiel, art. 1.

2) 'L'objet (ob-jectum, ob-jicere) est la chose, en tant qu’elle est supposée présente à l’ intelligence.

Psychologie. (i

de distinction réelle. Les scolastiques répètent volontiers l’adage aristotélicien : Intelligens in actu et intelligibile in actu sunt idem.

Il y a néanmoins entre les deux une distinction de raison : En effet, connaître n’est-ce pas, en quelque manière, se dédoubler, opposer en soi-même le connu au connaisseur, l’objet au sujet ?

En réalité, l’acte subjectif qui, en face de soi, pose l’objet est unique, mais présente un double aspect : sous un aspect, il est l'objet intelligible, le verbum mentis, le concept , — ce que les scolastiques aiment à appeler espèce intelligible exprimée, species intelligibilis ex pressa, — mais sous un autre aspect, en tant que le sujet regarde l’objet pensé, l’acte mental est cognition, intell ection , conception, appréhension, intentio in rem intellectam.

4° Enfin, entre le déterminant conceptuel et le verbe mental, — entre la species intelligibilis impressa et la species intelligibilis expressa — il y a distinction réelle.

En effet, nous l’avons vu, entre le déterminant intellectuel et l’intellection il y a une distinction réelle ; or, l’intellection et le verbe mental sont en réalité identiques ; donc, le déterminant intellectuel et le verbe mental diffèrent réellement.

La chose se comprend, d’ailleurs : L’espèce intelligible (impressa) n’est pas formellement mais visuellement la représentation de la réalité : elle dispose immédiatement l’intelligence à produire la représentation formelle de la réalité.

Ajoutons que l’acte intellectif est une disposition qui met partiellement en acte la volonté.

Processus du développement de l'intelligence.

SOMMAIRE : 189. Objet de ce paragraphe : La marche progressive de la pensée. — 190. Le développement subjectif de l’intelligence. — 191. Le développement objectif de l’intelligence : 1° La connaissance des substances corporelles. — 192. 2° La connaissance de l’âme. Énoncé de la thèse. — 193. Preuve de la thèse. Première partie: L’âme connaît son existence en ses actes. — 194. Preuve de la thèse. Deuxième partie : L’âme connaît sa nature moyennant une réflexion sur ses .actes antérieurs. — 195. 3° La connaissance de Dieu. Énoncé de la thèse.

189. Objet de ce paragraphe : La marche progressive de la pensée. — On s’est attaché jusqu’à présent à considérer la formation du premier objet de la pensée ; l’intellection de ce premier intelligible s’appelle simple conception., simple appréhension , vdï|<nç, le fruit de cette conception s’appelle concept , notion , idée '), vo^na.

Soit ce chêne vigoureux, aux branches larges et touffues, planté dans la forêt. L’intelligence mise en relation avec lui par l’intermédiaire des sens, se forme la notion de quelque chose , d 'un sujet élevé, touffu, de couleur verte, planté là, dans cette forêt.

La pensée, de prime abord, possède un terme unique, aussi simple qu’il peut l’être : ce quelque chose présenté à l’intelligence, tiré de l’expérience sensible. Spontanément l’enfant traduit cette notion première, susceptible d’être abstraite de tout objet sensible, par ces mots qui lui sont si familiers : ceci , cela ; qu’est ceci ? qu’est cela ?

Or, à l’âge adulte, nous remarquons que les objets présents

*) Autrefois, Vidée désignait un concept envisagé comme modèle à imiter; mais aujourd’hui le mot n’a plus cette signification précise, si ce n’est exceptionnellement en matière d’art et d’esthétique. Et alors encore, le mot consacré c’est plutôt idéal.

à la pensée sont complexes : comment se sont formés ces objets complexes?

Par une suite d’opérations, qui ont consisté, tantôt à unir, tantôt à désunir les produits élémentaires des premières abstractions.

Aristote appelle ces secondes opérations de l’intellect a'jvôeatt; /où Stoupsai';, COmpOSÜio et dil'isio, leur résultat àitosavut;. enuncicitio , une énonciation, un dire. L’énonciation est d’abord affirmative, puis négative.

L’affirmation, za-n^aatç, attribue quelque chose à quelque chose ; la négation, à-Tîdœamî, refuse quelque chose à quelque

chose. Kaxotfpao-i; Sè Etrxtv à7tdepav<rtç xivoç xaxàt xtvoç* àitdtpocatç ôè Èsxtv

» / / > 1\ a7TO(pavŒt; tivo; a-K o tivo; ).

On reconnaît les deux opérations mentales au signe que voici : La notion simple est dépourvue de vérité comme de fausseté ; les mots figure , angle, côté, n’expriment en effet, ni vérité ni erreur. Au contraire, une proposition, soit affirmative, soit négative, est nécessairement vraie ou fausse. La proposition : « Le triangle est une figure à trois angles et à trois côtés » est vraie ; au contraire, la proposition : « Le triangle a plus de trois angles et de trois côtés » est fausse.

Est vraie l’énonciation qui unit mentalement ce qui réellement est uni, ou sépare mentalement ce qui réellement est désuni. L’énonciation contraire à la réalité est fausse.

’AXt)0eu£i jj. èv 6 xo 6iripT)u.Evov otopiEvo c, SiTip^o-^at xat xô <7UYX£lVevov ff'jyxEtxJai- Et^Euaxai 8è 6 èvavxfwç £/wv r, xà upây(j.axa 2).

Les affirmations les plus immédiates sont des « principes », l’esprit les énonce aussitôt qu’il en a saisi les termes, parce que l’évidence de leur convenance ou de leur non-convenance s’impose tout de suite, irrésistiblement.

') Péri Hermeneins, cap. 6.

*) Metaph., IX, 10.

Exemples : Ce qui est, est ; l’être n’est pas le non-être, principes d 'identité et de contradiction. L’intelligence adhère nécessairement à ces principes aussitôt que les termes de l’énoncé lui sont présents.

Tout le travail de la pensée humaine consiste d’abord à abstraire des choses d’expérience des notions simples, puis à les unir ou à les désunir en notions complexes sous la direction des premiers principes.

Ainsi s’élaborent les « essences spécifiques » dont les définitions déroulent la formule.

Lorsque l’esprit n’aperçoit pas d’emblée si deux intelligibles doivent être unis ou désunis, il a la ressource de les comparer à un même troisième terme (raisonnement). La perception du rapport que les deux premiers termes ont avec le troisième (terme moyen) facilite la perception du rapport qu’ils ont entre eux.

Ce recours à des intermédiaires logiques, — procédé discursif. , dis-currere — révèle une imperfection, sans doute, mais est indispensable au progrès de la pensée humaine.

On comprend sans peine que le raisonnement ne diffère pas essentiellement des synthèses ou analyses logiques qui s’opèrent entre deux termes.

Nous ajoutons que l’union ou la désunion de deux termes, — le jugement — ne diffère pas essentiellement de la simple appréhension. Aussi bien une faculté n’a qu’une opération. L’intelligence voit abstractivement que quelque chose est. Quoi qu’elle fasse, elle voit cela et ne peut voir autre chose. Dans la simple appréhension, elle voit un terme intelligible. Dans le jugement elle voit encore un terme intelligible, à savoir l’identité de deux termes placés simultanément sous son regard.

Saint Thomas se demande si l’intelligence peut connaître simultanément plusieurs objets. Non, répond-il, si ce n’est en

ce sens que le jugement appréhende formellement un terme commun à plusieurs.

« Sicut ad unitatem motus requiritur unitas termini, sic ad unitatem operationis requiritur objecti... Et sic intellectus noster simul intelligit subjectum et prædicatum, prout sunt partes unius propositionis ; et duo comparata, secundum quod conveniuntin una comparatione. Ex quo patet quod multa, secundum quod sunt distiucta, non possunt simul intelligi ; sed secundum quod uniuntur in uno intelligibili, sic simul intelliguntur » ').

Nous disions, il y a un instant, que le travail de la pensée a pour résultat la formation d’objets intelligibles complexes sous la direction des principes.

En outre, l’intelligence applique ses notions aux choses d’expérience et tâche à comprendre comment et dans quelle mesure cette application est légitime. Elle s’enquiert enfin du point de savoir si l’existence des choses d’expérience autorise ou n’autorise pas l’affirmation qu’il existe un ordre de réalités immatériel, transcendant.

Ces problèmes appartiennent à la Critériologi <?, que nous considérons comme une dépendance de l’idéologie.

L’étude psychologique de l’évolution de la pensée comprendra donc un double objet: Le développement subjectif de la pensée. — Son progrès dans la connaissance des réalités objectives.

lre Question : Comment l’intelligence se développe-t-elle subjectivement ; quels sont les différents modes sous lesquels se produit Y intellection ?

2e Question : Comment l’intelligence perfectionne-t-elle sa connaissance des choses corporelles ; comment passet-elle des corps, son premier objet, aux substances spirituelles et à Dieu ?

') Sum. Theol. , 1* 2æ, q. 68, art. 2.

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