CHAPITRE II
Potentialités héréditaires. — Curiosité et crédulité de Tenfent. — L'imitation chez Tenfant. — L'imitation chez l'homme. — L'éducation. — Les suggestions sociales.
Par la voie des hérédités générales de la race et du peuple, les influences sociales pénètrent, dès la conception, dans la constitution spirituelle de l'être nouveau, y déposent certaines potentialités mentales appropriées aux milieux dans lesquels l'individu va se trouver jeté et qui lui permettront de s'adapter le plus aisément. On peut dire que tout individu, en naissant, apporte la culture de son époque et de son milieu. « Même l'idiot, assure Maudsley, dans son naufrage intellectuel, en montre des épaves et, pour élever le sauvage au niveau de l'Européen, il faudrait entreprendre tout un travail d'humanisation et le poursuivre pendant une longue suite de générations ('). »
Quoi qu'il en soit de cette théorie qui se rattache intimement à l'hypothèse de l'évolution, il reste que, dès sa première heure, dès le berceau, l'enfant s'imprègne profondément des idées, des habitudes, des mœurs du milieu familial et social où il naît, qui auront pour effet de modifier ses tendances natives, exaltant les unes, déprimant les autres.
(') Maudsley. Physiologie de l'Esprit, p. 342.
C'est à l'imitation, inconsciente d'abord, volontaire ensuite, que Tenfant doit ses premières acquisitions intellectuelles et morales. Mais ïimitation elle-même n'est, en quelque sorte, que le succédané de deux autres instincts connexes qui la préparent et la provoquent : la curiosité et la crédulité,
La curiosité, tendance intellectuelle tout égoïste et sensuelle au début, est graduellement relevée par une sorte de désintéressement scientifique, car, à mesure que la conscience s'éveille, l'instinct se transforme en désir de savoir. « A trois mois, dit M. Ferez, le minutieux psychologue de l'enfance, le bébé saisit et agite les objets à sa portée, il en fait autant pour ses mains, pour ses pieds, pour les doigts des autres, il les étudie au point de vue du plaisir immédiat, il s'en étonne, il s'en amuse ('). » Bientôt c'est une étude continuelle de tous les objets placés à sa portée. Vers l'âge d'un an, la faculté de marcher a élargi progressivement la sphère de ses investigations personnelles et la faculté de parler a fourni à ses indiscrétions et à ses volontés un moyen de se diversifier à l'infini et de s'imposer, de gré ou de force. Cent fois en une heure, pour peu qu'on s'y prête, sa petite voix exprime un doute et pose une question. Un peu plus tard, c'est l'époque des indiscrétions plus nombreuses et plus précises : l'enfant est partout à la fois, voyant et écoutant, sans qu'il y paraisse, tout ce qui se dit sur toutes choses, multipliant les questions souvent embarrassantes, et de tout
(*) Bernard Ferez. U éducation morale dès le berceau, ~ Les trois premières années de l'enfant. — L'enfant de trois à sept aus. Voyez encore Preyer. L'âme de Vef{fant.
cela, sa mémoire retient les détails les plus caractéristiques. Cette feim de savoir, de s'initier, est une force intellectuelle et affective aussi impérieuse, dans le domaine moral, que, dans le domaine organique, l'appétit de nutrition. Comme ce dernier aussi, il a besoin d'être surveillé et réglé : développe à l'excès, il devient dangereux pour la moralité; mal dirigé, il fait pénétrer une foule d'idées fausses et nuisibles dans l'esprit de l'enfant ignorant et, bien plus, essentiellement confiant et crédule.
Il faut cependant s'entendre sur le sens du mot crédulité. Comme le fait fort bien observer M. Ferez : « La crédulité de l'enfant n'est pas la facilité à tout croire et à croire tout le monde (^). » Non, l'enfant qui est capable d'acquérir par luimême des connaissances d'observation et d'expérience, exige, pour se confier, au moins une apparence de vérité. Mais pour peu que cette apparence existe, il accorde une foi entière, aveugle. Il accepte pour vrai tout ce qui ne heurte pas trop violemment les notions qu'il a déjà emmagasinées et ce qui emprunte quelque force et quelque clarté à la présence ou aux paroles de ceux qu'il aime, de ceux avec lesquels il sympathise .
Curieux, crédule et confiant, l'enfant est donc un sujet ouvert à toutes les suggestions, bonnes ou mauvaises. De fait, il a de l'hypnotisé complet les deux caractéristiques essentielles signalées par les spécialistes : ïaïdéisme ou absence de toute idée originelle, et le tnonoïdéisme ou domination passagère d'une seule idée. Tout ce que l'enfant voit, sent et entend est pour lui une suggestion, au sens neurologique du
(*) B. Ferez. L'éducation morale dès h berceau, p. 294.
mot. La suggestion physiologique et névropathique n'est d'ailleurs que l'exagération de faits qui se passent à Tétat normal, et il existe une suggestion psychologique, morale et sociale qui se produit même chez les hommes faits, chez les plus sains, sans acquérir cette sorte de grossissement artificiel que lui donnent les troubles nerveux (').
Nous sommes tous accessibles à une infinité de petites suggestions, tantôt se contrariant, tantôt s'accumulant et produisant un résultat moyen très sensible. Elles ne viennent pas, comme la suggestion hypnotique, d'un magnétiseur déterminé, mais de la société tout entière, de tout le milieu qui nous enveloppe. Si l'enfant, mieux encore que l'homme fait, leur cède si facilement, c'est que sa puissance de réflexion, par conséquent de réaction, est plus faible, qu'il n'a point encore de personnalité marquée, d'habitudes bien profondes, de règle fixe de conduite capable d'orienter sa vie.
Or, qu'est-ce que la suggestion ? On l'a définie : « la transformation par laquelle un organisme plus passif tend à se mettre à l'unisson avec un organisme plus actif, celui-ci dominant l'autre et en venant régler les mouvements extérieurs, les volontés, les croyances intérieures (') », ou encore : (' l'inspiration d'une croyance pratique dont les vrais motifs échappent et qui, avec plus ou moins de force, tend d'ellemême à se réaliser (^) ».
(*) Cf. Guy AU, Éducation et Hérédité, ch. 1, et F. Thomas, La suggestion, son rôle dans V éducation, ch. II et lll.
(') GuYAU. Op. cit., p. 11.
rt F. Thomas. Op. cit., p. 20.
Ne retrouve-t-on pas là toute la prime activité de Tenfant qui, par imitation, tend irrésistiblement à mettre son organisme, ses volontés, ses croyances à Tunisson avec tout ce qui l'entoure, et à réaliser les croyances que les suggestions implantent en son esprit ?
Les naturalistes parlent d'animaux qui se placent d'instinct sur les objets colorés comme eux, de manière à se rendre aussi peu visibles que possible. Il en est même qui, lorsqu'on les pose sur un objet d'une nuance donnée, ont le pouvoir de modifier en quelques minutes leur propre coloration, pour l'assortir à ce nouveau milieu. Ainsi, le caméléon se rendra brun, vert ou olivâtre en distendant plus ou moins ses vésicules colorées et en combinant leur jeu de diverses manières. On prend un carrelet sur un fond vaseux où il se dissimulait complètement et on le place sur un fond de sable : bientôt son corps devient jaunâtre et çà et là se pique de points noirs qui lui donnent un aspect sablonneux. Cette tendance instinctive à s'identifier au milieu, est ce que l'on a appelé le mimétisme physique.
Il se produit au moral un phénomène tout à fait analogue. Chez les animaux d'abord : avec quelle souplesse et quelle rapidité certains d'entre eux reprodmsent les mouvements qu'ils aperçoivent et les sons qu'ils entendent ! Le perroquet et le singe se sont créé à ce point de vue une célébrité toute particulière.
Mais l'enfant n'imite pas avec moins de facilité. Son imitation, qui se borne d'abord à la répétition toute mécanique de mouvements faciles à observer et à reproduire, progresse avec l'expérience, elle devient.de plus en plus complexe,
comme l'image quil voit des choses. Les sons articulés, les gestes, les habitudes, les manières, il copie tout, ce qui est bien comme ce qui est mal. L'intérieur se modèle, chez lui, sur l'extérieur. Il voit une action, qu'il copie, accompagnée d'une certaine expression de physionomie qu'il copie aussi, et bientôt se crée un état nouveau au dedans de lui. Il devient grave par imitation du sérieux, tendre par celle de la sensibilité, et une fois sur la voie de ces impressions, son âme est de plus en plus modifiée. Que de choses appréciées — souvent très mal — et imitées par l'enfant qui exercent sur son esprit et son caractère une influence profonde et parfois durable !
Ainsi, dès les premiers jours, le morsd de l'enfant s'imprègne du milieu familial où il vit et la contagion de l'exemple a un retentissement considérable sur toutes les habitudes morales et sociales avant l'époque et indépendamment des leçons proprement dites de la bienséance et de la morale. Car la suggestion de l'exemple est, en cette période, d'autant plus forte, qu'elle n'est combattue par rien, l'enfant n'étant pas encore capable de réfléchir et n'ayant aucune notion du devoir. Pour lui, est beau et permis ce qu'il voit faire à ceux qu'il aime. M. F. Thomas rapporte cette anecdote bien typique : « Je demandais un jour à un petit Breton qui habite au fond du Finistère : Que feras-tu, mon petit ami, quand tu seras grand? Je me... griserai comme mon père! me répondit-il fièrement et d'un ton résolu ('). »
Lorsque l'enfant quitte la famille pour entrer à l'école, il transporte dans ce nouveau milieu ces mêmes dispositions à la suggestibilité et les mêmes tendances instinctives à l'imitation. Là, celui qu'il imite le plus volontiers, c'est le
(M F. Thomas. Op cit., p. S8.
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maître, surtout lorsque ce maître a su se concilier le respect et Tafiection, car alors ses leçons, sa tenue, son langage sont une continuelle suggestion.
. En même temps qu'ils sont portés à imiter leur maître, les enfants sont portés à s'imiter les uns les autres. Dans une classe, tout acte un peu saillant en provoque d'autres semblables. Le rire d'un seul élève met toute une classe en joie; un seul acte d'insubordination peut occasionner très vite une petite révolte, comme un seul exemple de soumission ou de charité peut corriger les plus égoïstes et les plus mutins.
Dans les relations plus suivies entre condisciples, dans les liaisons d'amitié, ne voit-on pas toujours, comme dans la suggestion hypnotique, l'organisme le plus passif tendant à se mettre à l'unisson avec le plus actif, celui-ci dominer l'autre et en régler, dans une certaine mesure, les mouvements extérieurs, les volontés, les croyances intérieures? « L'enfant, dit M. Tarde, est un véritable somnambule dont le rêve se complique avec l'âge, jusqu'à ce qu'il croie se réveiller à force de complications ('). » Mais c'est une erreur. Quand un écolier de dix à douze ans passe de la famille au collège, il lui semble d'abord qu'il s'est démagnétisé, réveillé du songe respectueux où il avait vécu jusque-là, dans l'admiration de ses parents. Nullement. Il devient plus admiratif, plus imitatif que jamais, soumis à l'ascendant ou de l'un de ses maîtres ou plutôt de quelque camarade prestigieux, et ce réveil prétendu n'est qu'un changement ou une superposition de sommeils.
Et il n'y a pas seulement des actes imités, mais aussi des conceptions, des pensées par imitation. « Une enfant de ma
(*) G. Tarde. Les lois de l'imitation, p. 92.
connaissance, raconte Guyau, avait lu, à Tâge de i? ans, dans un roman de Jules Verne, Martin Paz, la description d*une héroïne très gracieuse qui marchait à tous petits pas; Tenfant s*étudie désormais à ne faire que des pas extrêmement petits* Cette habitude est maintenant chez elle si invétérée qu'elle ne s'en défera vraisemblablement jamais. » « Si l'on tient compte, ajoutait Guyau, de la solidarité de tous les mouvements du corps, on comprendra quelle importante modification cette impression artistique a apporté dans la manière d'être de la jeune fille : petitesse des pas, petitesse des gestes, de la voix, peut-être expression enfantine de la physionomie ('). » Est-il téméraire d'ajouter : peut-être mièvrerie des idées çt des sentiments? Il est d'ailleurs fréquent de voir les enfants, après un récit, une lecture qui les a vivement intéressés, revivre, en quelque sorte, la vie des héros qui leur ont le mieux plu, créant des jeux qui rappellent leurs aventures, s'ingéniant de mille manières à leur ressembler. On raconte que Bernardin de Saint-Pierre, âgé de dix ans, après avoir lu la Vie des Saints, recherche la solitude, passe des heures en prières et veut se faire ermite. A douze ans, il lit Robinson Crusoé, et aussitôt ses projets se modifient, il ne rêve plus que voyages dans les pays inconnus. Plus tard, c'est la lecture du Contrat sociat qui le séduit et change de nouveau ses réflexions et ses goûts.
ni.
Cette imitativité (le néologisme est de M. Tarde) se retrouve aussi intense, aussi incessante chez l'homme en possession de sa personnalité. Car, on l'a dit déjà, la suggestibilité mentale qui existe à un degré exceptionnel chez quelques sujets d'une
(') Guyau. Op. cit., p. ii.
LE MIMKU SOCIAL.
constitution ph3''sique particulière, en vertu de l'analogie de constitution dans la race humaine, existe à un degré imperceptible chez tout le monde. Rien ne se passe dans le sommeil provoqué qui ne puisse se produire à un degré plus ou moins rudimentaire à l'état de veille chez chacun de nous.
Observons-nous quelque peu et nous saisirons au passage mille suggestions qui s'imposent à nous à notre insu, nous nous surprendrons à imiter plus que nous ne le pensons, plus que nous ne le voudrions.
Nous prenons peu à peu le ton, les allures, les façons de parler, de sentir des personnes qui nous entourent, de celles, principalement, pour lesquelles nous avons de l'affection, du respect ou de l'admiration. Si nous nous trouvons transportés dans un milieu différent, nous nous sentirons mal à notre aise, notre manière d'être nous choquera nous-mêmes comme une singularité et, insensiblement, sans en avoir conscience, nous les modifierons jusqu'à ce que nous ayons repris l'unisson. C'est ainsi que peut s'expliquer cette ressemblance, cette uniformité d'esprit et de mœurs que l'on remarque dans certains groupes sociaux et qui constituent le caractère professionnel dont il sera reparlé plus loin. Cette tendance imitatrice est plus impérieuse encore chez la femme que chez l'homme. Il est rare que deux dames se rencontrent sans s'étudier et se scruter mutuellement. La femme ne subit-elle pas, par exemple, les caprices absurdes de la mode avec plus de servilité que l'homme ? L'homme non contaminé par le snobisme montre en g<^néral plus d'indépendance, se préoccupant de la commodité et de l'utilité du costume plus que de son actualité.
Néanmoins, l'homme, l'être social par excellence, est imitateur par essence, car l'imitation, ainsi que l'a prouvé
122 LES FACTEURS DU CAR\CTÈRE ACQIIS.
amplement M. Tarde, joue dans les sociétés un rôle analogue à celui de l'hérédité dans les organismes et à l'ondulation dans les corps bruts. Toutes les similitudes sociales sont le fruit direct ou indirect de Timitation sous toutes ses formes : coutumes, mode, sympathie, obéissance, instruction, éducation réceptive ou spontanée. Et Ton a pu dire que l'état social n'est qu'une forme de rêve, un rêve de commande, un rêve en action. N'avoir que des idées suggérées et les croire spontanées*, telle est l'illusion propre au somnambule et, aussi bien, à l'homme social. Dans les sociétés primitives, le peuple n'était guère composé que d'automates dont le chef politique, les ancêtres pressaient les ressorts. Dans nos sociétés civilisées, la magnétisation est universelle et mutuelle. Les rapports de modèle à copie, de maître à sujet, d'apôtre à néophyte sont devenus réciproques et alternatifs. Et toute l'activité humaine n'est, en somme, qu'une balance de suggestions et d'imitations réciproques. On en peut retrouver la preuve dans un domaine où l'on a toutes présomptions de rencontrer les esprits les mieux trempés, les personnalités les mieux affirmées : celui de la Science.
Les recherches scientifiques, les découvertes même les plus glorieuses ne sont, à tout prendre, que des résultats de suggestions et d'imitations. Suggestion, la chute d'une pomme pour Newton ; suggestion, la lampe qui oscille pour Galilée. C'est la lecture du livre de Malthus qui suggérée Darwin la conception du « struggle for life ».
L'histoire de la théorie darwinienne, mieux que toute autre, montre comment une hypothèse scientifique se développe, se fortifie et s'affirme par suggestions successives et réciproques. Érasme Darwin, Lamarck, Gœthe et quelques autres eurent la conception de l'évolutionnisme. Ce n'était
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qu'une intuition imprécise et incertaine; elle devint suggestion pour Charles Darwin, qui, on peut le dire, n'aurait pas élaboré une théorie aussi complète s'il n'avait pas connu les idées de ses prédécesseurs. A son tour, l'hypothèse de Charles Darwin, limitée à l'histoire naturelle, devint suggestion pour d'autres penseurs qui en étendirent la notion à la Biologie tout entière, puis à la Littérature, à l'Art, à la Société,, à tous les domaines de l'activité humaine.
Par la suggestion et l'imitation sociales s'expliquent ces phénomènes de contagion morale, véritables « épidémies psychiques » qui, à des degrés d'intensité et de gravité divers, s'emparent des esprits. L'histoire en mentionne quelques-unes au même titre que les épidémies physiques. L'explosion de la première Guerre servile en est un exemple. Les terreurs de l'An looo, les Croisades, les Révolutions en sont d'autres. Les engouements irrésistibles de nos foules contemporaines pour certains hommes ou certaines idées, pour un genre de littérature ou d'art, ne sont pas autre chose, en petit, que des épidémies psychiques.
On conçoit donc aisément comment, depuis le berceau, l'imitation soit inconsciente, soit volontaire constitue un facteur puissant de la formation du caractère.
D'ailleurs, l'imitation n'exclut et n'annihile pas la personnalité propre de l'individu. Elle reste toujours proportionnée à sa force de résistance. De même que la suggestion névropathique ne s'impose complètement qu'aux sujets débiles, offrant la moindre résistance organique, ainsi aussi la suggestion sociale varie suivant la vigueur de la personnalité. Il est des hommes presque incapables de résister, dont la personnalité ne compte, en quelque sorte, pour rien dans la somme des motîfe qui déterminent l'action. Mais, en
général, chacun imite selon ses moyens, d'après ses aptitudes originelles, ses acquisitions antérieures, sa faculté de discernement. Ainsi s'opère une sorte de sélection inconsciente. Et plus les suggestions de l'exemple se multiplient, se diversifient autour de l'individu, plus l'intensité de chacune d'elles est faible et plus il se détermine dans le choix à faire entre elles par les préférences tirées de son caractère naturel. On ne fait pas tout ce qu'on fait par routine ou par mode, on ne croit pas tout ce qu'on croit par préjugé ou sur parole. Un des effets du progrès et de la civilisation est de rendre rimitation sociale plus personnelle, plus rationnelle et le choix de plus en plus logique, plus harmonieusement adapté aux fins de chaque nature individuelle.
C'est précisément à créer les suggestions les plus pures et les plus profitables, à diriger ce penchant irrésistible à l'imitation, que doit servir cet autre facteur du caractère acquis : l'éducation.
Est-ce, en effet, ravaler l'éducation intellectuelle et morale, que de la comparer à une lente, continue et pénétrante suggestion du vrai, du beau, du bien et du juste tendant à en provoquer l'imitation, la réalisation, à en faire naître la pratique habituelle? De même que la vie sociale n'est qu'une balance de suggestions réciproques, ainsi également, selon la formule de Guyau : « L'éducation n'est qu'un ensemble de suggestions coordonnées et raisonnées. » Communiquer la science, former l'esprit des enfants pour en faire, comme on dit, « des hommes », c'est, pour l'éducateur et le maître, une tâche qui se ramène à l'art de suggérer les connaissances
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vraies et certaines et à éveiller les notions latentes de la moralité. Et cette suggestion naturelle offre avec la suggestion hypnotique ce trait de ressemblance, que Tune comme l'autre a pour effet d'introduire dans l'esprit « une tendance pratique qui tend à se réaliser (*) ». La suggestion de connaissances scientifiques ne tend-elle pas à la réalisation, soit par l'utilisation pratique qu'on en fait, soit par l'incitation à des recherches nouvelles? Comme la suggestion hypnotique persuade au sujet qu'il est, non plus lui-même, mais tel ou tel personnage, ainsi l'éducation doit tendre à persuader à l'enfant qu'il est ou qu'il peut être autre chose qu'il ne se montre; elle doit lui faire sentir qu'il a une volonté, afin cje lui suggérer la force de la volonté ; lui suggérer qu'il est moralement libre, maître de soi, afin que Vidée de liberté morale (qui est le fondement même du libre arbitre, ainsi que l'a montré M. Fouillée) tende à se réaliser progressivement.
Qui n'a remarqué msiintes fois qu'il suffit de persuader à un enfant, même à un jeune homme, qu'il a telle ou telle qualité, pour qu'il s'efforce de justifier cette opinion.^ Au contraire, lui répéter qu'il a de mauvais sentiments, lui faire trop de reproches ou des reproches immérités, c'est souvent le pousser sur la pente des défauts et des vices.
A ce propos, Guya.u recourt à une comparaison peut-être un peu excessive, mais qui donne l'idée exacte du fait : « On » persuade à un sujet hypnotisé qu'il est un porc ; aussitôt
('} On a déjà eu occasion de signaler précédemment la possibilité de remploi de la suggestion hypnotique comme moyen d'orthopédie mentale. Mais, bien que tout fasse prévoir qu'elle sera appelée à jouer quelque jour un rôle important, il faut se montrer circonspect à son égard, car elle n'a pas encore conquis droit de cité dans la Pédagogie.
126 LES FACTEIRS DL CAR.\<:TÈKE ACQUIS.
» il se met à grogner comme un porc (*)! » Que de vices se sont ainsi développés, non par une fatalité héréditaire, mais par une éducation maladroite! Ce qui est vrai de Tenfant ne 1 est-il pas également de l'homme fait? N'est-ce pas souvent pousser au crime que de traiter un grand criminel en demicriminel ?
L'éducation morale doit donc s'ingénier à éveiller chez l'enfant des sentiments bons, insuffisamment développés, plutôt qu'à lui faire constamment un grief de n'en point manifester.
Le même principe est applicable à l'instruction proprement dite. Les professeurs ont tort quand ils se complaisent à faire trop sentir à ceux qui ne sont « pas forts » leur incapacité. Ils feraient œuvre plus humaine, à la fois, et plus utile en s'eflforçant de leur suggérer qu'ils sont, en réalité, capables de comprendre et de faire tout comme les autres.
Il y a cependant à signaler une différence entre la suggestion hypnotique, artificielle, et la suggestion normale, naturelle. Tandis que la première change complètement la personnalité, crée un personnage tout nouveau, la seconde ne fait que révéler au sujet qu'il est en réalité tout autre qu'il ne paraît, elle lui fait prendre conscience des aptitudes, des pouvoirs qu'il possède latents, sans le savoir. En fait, elle ne substitue pas un être moral nouveau à celui qui existe, mais dégage les potentialités virtuellement enveloppées dans l'àme. Elle élève, étend, mûrit toutes les facultés, toutes les forces innées, toutes les tendances naturelles de l'esprit.
Depuis qu'il y a des hommes et qu'ils pensent, on
{') GuYAU. Op.cit,, p. 18.
dispute sur la puissance effective de Téducation. Les antiques philosophes agitaient ce problème sous cette forme : « La vertu et le talent se peuvent-ils enseigner? « Les modernes se demandent si l'éducation est capable de créer des aptitudes nouvelles. Helvétius croyait naïvement que toutes les diEférences entre les hommes ne proviennent pas de la seule diflférence de Téducation • et de l'instruction.
Il ne semble pas que ce soit méconnaître son efficacité que de restreindre le pouvoir de l'éducation au simple développement, dans la direction la meilleure, des aptitudes et tendances propres à chaque homme . Elle ne peut prétendre à plus qu'à discipliner, pour le plus grand bien de l'individu et de la société, les forces innées qui portent l'homme à l'action en favorisant les tendances reconnues utiles, en réduisant à leur minimum d'énergie les tendances contraires. Quant à faire apparaître des aptitudes nouvelles, à transformer ou à altérer essentiellement la nature primitive de l'enfant, elle en peut être déclarée incapable.
Il ne faut pas non plus cependant exagérer cette conception. Car il est tout aussi arbitraire de déclarer l'éducation totalement impuissante et de dire, comme les fanatiques de l'hérédité, que toute la destinée de l'enfant est contenue dans le sein maternel, puis se déroule implacablement dans la vie. Déjà Spinoza réduisait le caractère à un théorème dont le milieu extérieur fait sortir les conséquences avec une nécessité mathématique. Voltaire, lui aussi, se demandait : « Peuton changer de caractère? Oui, si on change de corps. Il se peut qu'un homme né brouillon, inflexible et violent, étant tombé dans sa vieillesse en apoplexie, devienne un sot enfant, pleureur, timide et paisible. Son corps ne sera plus le même.
Mais tant que ses nerfs, son sang et sa moelle allongée seront dans le même état, son naturel ne changera pas plus que rinstinct d'un loup ou d'une fouine. Voulez-vous changer absolument le caractère d'un homme, purgez-le tous les jours avec des délayants jusqu'à ce que vous l'ayez tué. Charles XII, dans sa fièvre de suppuration sur le chemin de Bender, n'était plus le même homme. On disposait de lui comme d'un enfant... Si on pouvait changer son caractère, on s'en donnerait un, on serait le maître de la nature. Peut-on se donner quelque chose ? Essayez d'animer l'indolent d'une activité suivie, de glacer par l'apathie l'âme bouillante de l'impétueux. Vous n'y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vue à un aveugle-né (*). »
Cette manière de voir est encore celle de Taine, de Spencer, de M. Ribot. Une telle conception ne tend à rien moins qu'à proclamer l'impuissance et, par suite, l'inutilité de la morale. Mais l'expérience, heureusement, s'insurge contre elle et la réduit à néant. Car dans leur ensemble, nos tendances sont loin d'être immodifiables. On peut renforcer les unes par l'exercice, réprimer les autres en ne les satisfaisant point. Voltaire lui-même est obligé de le reconnaître lorsque, aux paroles citées plus haut, il ajoute : « Nous perfectionnons, nous adoucissons, nous cachons ce que la nature a mis en nous. » C'est bien là le rôle de l'éducation; il est d'ailleurs assez beau et assez grand. Car l'éducation se bornât-elle à faire obstacle pour toute la vie ou pour une grande partie de la vie au développement d'un certain nombre de tendances nuisibles, ce résultat ne serait pas mince.
(*) Dictionnaire philosophique. Art. « Caractère ».
C'est la seule ambition que puisse avoir Téducateur. Mais cetteambition,il la peut revendiquer hautement. Tout comme l'hygiène physique, avec laquelle elle a des rapports si intimes, l'hygiène morale a pour essentiel effet d'enrayer toutes les causes qui auraient fatalement amené l'explosion du vice, de la folie ou du crime.
Si l'on arrive à prouver un jour que, durant la gestation, le fœtus manifeste quelque rudiment d'activité mentale et subit le contre-coup psychique des sentiments, des émotions, des habitudes morales de la mère, il faudra reconnaître que l'éducation commence, non seulenient au berceau, mais déjà avant la naissance. Cette théorie a été longuement développée dans un ouvrage qui fut en son temps accueilli par des sourires ('). Reprise depuis, elle a été appuyée d'observations curieuses, à première vue même probantes. Et les physiologistes se demandent très sérieusement si les troubles mentaux de la mère pendant la gestation n'impliqueraient pas des cas de dégénérescence dont aucune trace de vices héréditaires n'explique l'origine. Certes cette conception a besoin d'être établie plus rigoureusement qu'elle ne l'est encore. Il faut reconnaître néanmoins que xM. Marion a bien fait de dire que « toute femme devrait s'en pénétrer, et du jour où elle a l'espoir d'être mère, redoubler de vigilance morale, comme si le fruit qu'elle porte devait bénéficier des mérites qu'elle se donne ou, au contraire, porter la marque et subir la peine des désordres qu'elle se permet. Cette croyance salutaire fût-elle fausse, servirait au perfectionnement de la mère en lui faisant sentir plus tôt et plus vivement la gravité de son rôle- O. »
(*) De Frarières. L* éducation antérieure, (') Marion. La solidarité morale^ p. 93.
430 LES FACTEURS l»U CAKACTÉIIE ACQUIS.
En tout cas, l'éducation commence dès le berceau. Et cela même a été trop souvent méconnu. Montaigne disait avec raison que « nos plus grands vices prennent leur ply dès nostre plus tendre enfance et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices ». En fait, celles-ci contribuent plus qu'on ne le pense à déterminer le caractère de l'enfant, en tant qu'elles forment ses premières associations d'idées, lui donnent ou lui laissent prendre ses profondes habitudes. N'est-ce pas elles qui favorisent certaines tendances, en répriment d'autres, accoutument enfin l'enfant à sentir, à juger, à se comporter de telle manière, non de telle autre .^ La moralité de tout homme fait est pour une grande part l'œuvre des personnes qui l'ont bercé, et plus tard se retrouvent toujours ces lointaines influences. Il n'est pas de famille où l'on n'ait occasion d'en constater les ejffets. Au sortir de cette prime éducation, dont on a trop souvent négligé l'importance au point de vue de la formation du caractère, commence l'œuvre du modelage de l'esprit de l'enfant par l'éducation familiale d'abord, scolaire ensuite. Il serait oiseux d'insister, tout ceci relevant de la Pédagogie plus encore que de l'Éthologie.
Si l'on voit bien où commence l'éducation, il est plus malaisé de dire où elle s'arrête réellement. Le caractère passe pour formé quand nous arrivons à l'âge adulte; il ne cesse pourtant pas alors d'être modifiable, pas plus que notre esprit d'être susceptible d'acquérir. En réalité, pour l'homme sain d'esprit, l'éducation semble n'être jamais achevée, car son développement n'est jamais clos. A la bien entendre, elle ne se réduit pas aux seuls enseignements directs de la Pédagogie. Elle comprend tout ce que les autres font pour nous et aussi tout ce que nous faisons
nous-mêmes pour nous élever plus près de la perfection morale, plus près de la perfection de notre nature. Elle comprend même les effets indirects produits sur nqtre caractère et sur nos facultés par des choses qui ne tendent pas directement à cette fin. A ce point de vue, le milieu physique et surtout le milieu social dçiyent être regardés comme des agents d'éducation.
Hors de la famille et de l'école, ces centres de suggestions voulues et préméditées, l'homme arrivé à l'âge de raison, quoique conscient et maître de soi, en apparence livré à lui-même, n'en reste pas moins le sujet d'incessantes et pénétrantes suggestions d'origine sociale. Anonynies, de plus en plus atténuées à mesure qu'elles se diversifient par l'extension des connaissances et de l'activité individuelles, émoussées par la résistance croissante de l'esprit réfléchi et mûri, ces suggestions de la vie sont assurément moins discernables que celles de l'éducation. On ne peut cependant n'en point tenir compte dans le processus de formation du caractère. Pas plus que tout autre être vivant, l'individu humain ne peut être isolé du tout organique dont il n'est qu'une parcelle vivant et agissant danSy par et comme le tout.
Il en va de la biologie humaine comme de la biologie de tout le règne organique : la vie de l'individu reste inexplicable sans la vie du groupe auquel il appartient. De la société dans laquelle il vit, partent une multitude d'influences qui vont agir sur l'individu, soit comme excitations à l'action, soit comme moyens d'adaptation au milieu ambiant. Or, l'homme n'est-il pas ïanimal social par excellence? L'adaptation au milieu social est chez lui naturelle et nécessaire. Tout
homme qui vit ea opposition à la forme sociale qui Tenveloppeest un excentrique, et s*il n*est pas nuisible, son existence propre se trouve compromise.
Dans cet ensemble organique d'individus ayant commerce entre eux, qui constitue une société, circule comme un courant ininterrompu d'actions et de réactions réciproques de la société sur l'individu et de l'individu sur la société. Unis par la vie commune, les a sociétaires »> agissent les uns sur les autres et l'ensemble réagit sur chacun d'eux, comme aussi chacun d'eux réagit sur l'ensemble. Chaque esprit individuel trouve des limites à son activité dans l'activité de ses semblables, comme dans la vie de la nature. Les hommes ne peuvent être réunis dans un même tout, dans l'État, sans qu'ils se croisent, s'afifectent, s'influencent mutuellement quand ils pénètrent dans la sphère d'action les uns des autres.
C'est une infiltration lente et inconsciente d'éléments adventices, qui, pareils à des alluvions, finissent par former une couche nouvelle dans le caractère individuel.
Et de même que la « crédulité » propre de l'enfant facilite les suggestions du premier âge, ainsi également trouve- t-on dans l'àme de tout homme une sorte de prédisposition spécifique à recevoir les suggestions sociales : la Sympathie. Au sens très large du mot, la sympathie est cet instinct primitif et irréductible qui porte tout homme à se rapprocher de ses semblables et à en partager les émotions. Elle est le « primum movens » de toute sociabilité, la forcé mystérieuse de cohésion qui tient les hommes groupés, la cause secrète de l'action psychologique et morale qu'ils exercent les uns sur les autres (').
(^) On peut lui comparer l'instinct d'ordre inférieur qui détermine la vie grégaire chez les animaux.
Imprécise et diffuse, elle se manifeste, dans la masse sociale, par Y imitation et les phénomènes de contagion morale. Individuelle et épurée, elle devient amour, amitié ou admiration et tend alors à nous faire penser, *sentir et agir comme la personne qui nous Tinspire. L'action réciproque de deux êtres animés de l'un de ces sentiments énergiques a été trop souvent analysée et décrite par les romanciers et les moralistes, pour qu'il soit nécessaire d'insister.
C'est donc l'effet général de la sympathie de pousser irrésistiblement les individus qu'elle rapproche à sentir et agir avec une commune uniformité. Car il n'y a pas seulement communication sympathique des sentiments, mais aussi des actes, des habitudes, des régies de conduite. L'activité provoque l'activité, l'énergie inspire l'énergie. C'est ainsi que la sympathiq, à tous ses degrés, devient le véhicule par excellence de toutes les influences morales, bonnes ou mauvaises, le grand agent de perfectionnement ou de corruption.
Il est certain qu'on a beaucoup exagéré l'importance des influences externes sur la constitution des esprits; mais il semble cependant impossible de concevoir que l'un de nous, quel qu'il soit, eût été ce qu'il est, s'il était né au XVI« siècle au lieu de naître au XIX% et Chinois au lieu de Français. Que si la part de ces influences sociales n'est pas toujours aisément discernable, c'est qu'elles agissent lentement et que, par conséquent, lente et progressive est la transformation du caractère. De plus, infiniment variées sont les causes capables d'influer : les fréquentations, la lecture, les exemples proposés et les exemples donnés sans recommandation (qui sont souvent les plus efficaces) ; la diffusion toujours croissante des notions politiques, religieuses, scientifiques, philosophiques, artistiques, toutes les circonstances
de la vie sociale, dont la complexité est en proportion du degré de civilisation de la société et de l'activité qui règne dans le milieu où se trouve l'individu.
Dans cette multitude d'influences, il en est qui apparaissent particulièrement pressantes et p)énétrantes, parce qu'elles sont plus constantes et plus proches.
On peut noter d'abord Vopinion, c'est-à-dire cet ensemble de jugements sur le bien et sur le mal ayant cours, d'une manière stable, dans une société déterminée, la façon généralement reçue de concevoir les droits, les devoirs et les convenances. On sait combien, une fois formée et établie, elle est difficilement modifiable, et combien irrésistiblement elle s'impose aux volontés les plus soucieuses d'indépendance. Rationnelle ou fausse, elle est un facteur de la moralité, du caractère. Il en est de même de la coutume, qui n'est que l'opinion en action, devenue héréditaire.
A elles deux, elles forment le fond des mœurs professionnelles. Il existe, en effet, une véritable suggestion de la profession, suggestion qui pousse chaque membre d'une confrérie à agir conformément à une ligne de conduite conventionnelle, à se modeler sur un type idéal. On a ingénieusement comparé cette espèce de suggestion à ce que les neurologistes appellent « l'objectivation du type », dans le somnambulisme provoqué. Si un hypnotisé se croit devenu général, il agira en général, prendra un ton d'autorité, ne voudra plus reculer devant le danger ; il fera mine de tirer son épée si on le traite de lâche. Transformé en bourgeois, il prendra les allures d'un bonhomme pacifique. Étant donné un type quelconque qu'il s'agit de réaliser, toutes les caractéristiques, même les plus infimes, seront reproduites par l'hypnotisé : son ton de voix, ses gestes, son attitude se modifieront étrangement.
Il en va ainsi dans la vie normale, où chaque état social, professionnel, suggère pour toutes les circonstances une' conduite appropriée à cet état : le professeur, le militaire, l'ecclésiastique, question de costume- à part, tendent à se modeler tous sur une sorte d'archétype professionnel, au physique comme au moral.
Il y a, outre ces suggestions plus ou moins étendues, les suggestions secondaires émanant des petits groupes où chacun se trouve engagé : Église, sociétés savantes, sociétés coopératives, sociétés d'agrément.
Le résultat de toutes ces suggestions est la dépression de certaines tendances, le développement, parfois excessif, de certaines autres, de manière à former un composé plus ou moins harmonisé, mais capable — à moins que la nature de l'individu n'y soit irrémédiablement réfractaire — de s'adapter aux variétés des conditions et des circonstances sociales. Nous ne nous rendons pas toujours un compte exact de l'origine sociale ou du but social de nos actions, nous complaisant à nous regarder comme la seule force créatrice des phénomènes de notre esprit. Or, ils ne sont bien souvent que des réflexes sociologiques, même ceux que nous croyons avoir exécutés avec le plus de spontanéité et d'indépendance. Nos pensées, nos sentiments portent, quoique nous en ayons, la marque indélébile de la société dans laquelle nous vivons.
Si le milieu social était pour tous les individus d'une même race, d'un même peuple, identique et constant; s'il n'existait pas de différences de classes; si le domaine de l'activité humaine ne se trouvait morcelé, le travail divisé à l'infini; s'il n'y avait, en d'autres termes, une multitude de petits milieux strictement délimités dans le milieu général, on
trouverait encore, il est vrai, des divergences de caractères^ provenant de la variété des constitutions naturelles et innées, mais elles se noieraient dans Funiformité de Texistence commune.
Toutefois, il faut se hâter d'affirmer que Thomme n'est pas seulement sujet passif des suggestions, mais qu'il reste capable de réaction et qu'il peut à son tour devenir un facteur de la constitution de l'esprit social. Chaque homme est appelé à jouer un rôle dans la société. Si ce rôle se trouve en partie déterminé par des causes purement fortuites (hasard de la naissance, choix souvent irraisonné et arbitraire de la profession), il l'est aussi dans une mesure très large par la nature propre de l'individu. La sympathie circule dans l'humanité et dans la société sous forme de courant alternatif. A côté des grandes forces de cohésion sociale et d'uniformité croissante, il y a des forces de réaction, de dispersion et d'individualisation. L'action des influences sociales sur l'esprit est comparable à celles d'un organisme sur certaines combinaisons chimiques. Il est, en eflfet, de ces combinaisons chimiques qui ne paraissent se former normalement que dans les organismes (car, alors même que la chimie reproduirait toutes les substances de l'être vivant, il n'en reste pas moins que c'est bien l'être vivant qui les fabrique). Les plantes, par exemple, sont des appareils de synthèse qui opèrent des combinaisons inconnues, en dehors des êtres vivants, entre l'oxygène, l'hydrogène et le carbone. De même, chaque esprit combine, conformément à sa nature propre, les éléments qui s'infiltrent en lui par voie de suggestion.
Ilpeutêtre exact, jusqu'à un certain point, de considérer les grands hommes comme de simples produits du milieu et des circonstances, et de dire que leur supériorité consiste surtout
à avoir su centraliser les idées et résumer les aspirations de leurs contemporains. Mais il ne faut pas méconnaître non plus que le secret véritable de leur grandeur, de leur gloire et de leur influence puissante, se trouve dans leur capacité toute personnelle à concevoir des idées et des sentiments jusqu'alors ignorés, à découvrir des faits nouveaux, à imaginer de nouvelles interprétations, de nouvelles formes esthétiques, scientifiques, politiques, industrielles qui, par le canal de la sympathie générale (admiration, imitation et contagion), agissent sur l'état social pour le modifier, parfois le bouleverser. Et Ton peut dire, ici encore, que si le milieu contribue à faire les grands hommes, ceux-ci lui restituent amplement ce qu'ils ont pu lui emprunter.
Dans des proportions infiniment plus modestes, dans les limites de ses capacités, de son activité, tout individu réagit sur l'état social dont les multiples suggestions ont contribué à modeler son caractère.
Grâce à cette pénétration réciproque de l'individu par la société ambiante et de la société par l'individu, se réalise l'adaptation plus ou moins complète de chaque homme à son milieu, l'accommodation de sa nature innée aux conditions particulières de son existence, et aussi la formation d'une toute nouvelle individualité morale, factice, d'une sorte de moi social qui se superpose au moi primitif et naturel. En effet, la « combinaison » des éléments étrangers qui s'infiltrent dans l'esprit produit le plus souvent une synthèse superficielle de tendances, d'idées, de sentiments qui se traduit en actes.
Ce moi social, tout adventice, est bien souvent l'opposite du moi naturel. Une dualité de ce genre s'observe chez le savant intimement imbu d'idées religieuses, mais qui se fait
138 LFS FACTELUS DU CARACTERE ACQIIS.
scrupule de laisser l'homme religieux à la porte de son laboratoire. Des aspirations naturelles, les besoins du cœur, le désir d'expliquer l'inconnu, certaines influences externes (éducation, relations, imitation) ont fait de cet homme un croyant sincère et soumis, tandis que d'autres circonstances sociales (les études scientifiques, le milieu intellectuel) façonnent, à côté des tendances spontanées, un esprit tout autre, avide de libre examen, profondément sceptique à l'égard de ce qui n'est pas méthodiquement démontré. Et ces deux personnalités si distinctes se développent parallèlement sans se porter préjudice. Au contraire, elles vont se fortifiant et s'enrichissant, l'une par la continuation des habitudes de piété, par tout ce qui peut contribuer à rendre la foi solide et agréable, par les controverses bénignes qui la rendent plus cohérente et plus capable de résister, l'autre par de nouvelles découvertes, par les constatations des erreurs commises faute d'une méthode rigoureuse, par le perfectionnement de cet instrument de la science, par l'exercice continuel de l'intelligence qui acquiert plus de précision et de vigueur. L'illustre Pasteur, à en croire ses biographes, réalisa dans toute sa perfection ce dédoublement intellectuel. Dans tous les domaines de l'activité humaine se rencontrent de ces Janus moraux. Ne voit-on pas maintes fois des hommes calmes, doux, pacifiques dans la vie privée se montrer en politique subversifs et révolutionnaires? L'unité idéale du moi exigerait que de ces deux synthèses de tendances, l'une fût subordonnée à l'autre, que la philosophie, par exemple, devînt Vancilla de la théologie, ou l'inverse. Dans la réalité, il n'en est rien. Il semble qu'il y ait en nous tous quelque chose de l'axolotl, que nous possédions un « moi » que nous ignorons, mais que les circonstances
peuvent faire surgir inopinément. Un incroyant peut se trouver subitement saisi par la pompe, la majesté d'une cérémonie religieuse et sentir se lever en lui un moi qu'il a perdu ou qu'il n'a jamais connu. D'ailleurs, grâce à la plasticité propre à tout organisme, l'esprit peut se manifester sous les aspects les plus variés, parfois les plus contradictoires, suivant les circonstances où il se trouve placé momentanément. On peut être timide comme homme du monde, et montrer beaucoup de sang-froid, d'énergie comme chirurgien dans une opération sur une personne que l'on eût à peine osé aborder ailleurs. Il y a des gens insupportables dans leur famille et charmants hors de chez eux. Ils passent pour hypocrites et dissimulés, souvent bien à tort, car leurs deux individualités sont aussi inconscientes et, partant, aussi sincères l'une que l'autre. A cette multiplicité des aspects du moi se rattache la théorie déjà signalée de « l'hétérogénéité de la personne morale » qui scinde le « moi » en son essence, alors que cette hétérogénéité n'est qu'en superficie, l'âme restant, fondamentalement, une et indivise. Mais cette réserve formulée, on doit reconnaître la facilité avec laquelle le même <( moi » peut changer d'aspect suivant qu'il se trouve transplanté dans des milieux dififérents. Rien que pour avoir endossé un costume cérémonieux, l'homme le plus simple peut, subitement, devenir guindé et solennel !
Ce moi social qui se constitue au cours de la vie individuelle reste bien souvent d'ailleurs un moi tout verbal, surtout chez ceux qui, soit par incapacité, soit par paresse d'esprit, préfèrent adopter des opinions toutes faites, se soumettre docilement à la coutume plutôt que de penser par eux-mêmes et faire acte de spontanéité et d'originalité.
Ils entendent exprimer des idées, raconter et apprécier des actes, ils entendent parler de vice, de vertu, de lâcheté, d'héroïsme, de bassesse, de force d'âme. Ils apprennent à associer à certaines classes de ces termes des idées de louange, d'estime, d*admiration, à certaines autres des idées de blâme, de mépris et d'abjection. Ils finissent ainsi par posséder un répertoire de notions abstraites qu'ils ne comprennent pas toutes très bien, mais où ils puisent chaque fois qu'ils ont à apprécier les actions des autres ou à expliquer les leurs. Les paroles de ce moi sont généralement le contrepied des actes du moi profond. Un homme corrompu qui fait l'éloge de la vertu ne parle pas toujours contre sa pensée. FI débite une série de formules qui s'enchaînent, qu'il ne saurait rompre, mais qu'il pense véritablement au moment où il les prononce. Il parle comme un livre et souvent avec une conviction égale. C'est ce personnage qui a toujours à son service les phrases de convention, les banalités prudhommesques, ces insipides formules de sagesse verbale avec lesquelles on achève des malheureux qui ne sont pas toujours des coupables et des coupables qui sont toujours des malheureux. Il n'est qu'un reflet des jugements vulgaires, sa parole exprime les idées diverses, souvent illogiques et contradictoires, qui constituent l'opinion de son milieu et ce qu on appelle l'esprit de son temps. Il est le reflet de la moralité couramment professée, sinon pratiquée à son époque. Plein d'honneur sous Louis XIII, janséniste sous Louis XIV, sensible sous Louis XV, amoureux des grands principes jusqu'à la mort... des autres sous la Révolution, ami de la gloire sous Napoléon, libéral sous la Restauration et sous Louis-Philippe, il est aujourd'hui tout féru de l'autonomie de la volonté. Il aime la Révolution et
la science à la fois, il est plein jusqu'au bord du sentiment de sa dignité et fait tout découler du respect qu'on lui doit et qu'il se doit. Il s'étend sur la valeur absolue de la personne humaine, ce qui ne l'empêche pas de parler de races inférieures qui peuvent être légitimement asservies par les races dites supérieures (*) !
Ce personnage verbal, bon ou mauvais, finit à la longue par pénétrer le « moi » essentiel, le caractère naturel de l'individu, et il n'est pas rare de voir se produire une véritable transposition de deux individualités, la croûte superficielle devenant le fond même de l'esprit.
Toutefois, cette dualité n'est jamais qu'une anomalie, une sorte d'infirmité morale. Le but constant de chaque homme doit être de la supprimer, de forcer l'hétérogénéité, même apparente, à céder la place à une homogénéité profonde. Si l'homme, comme on Ta dit, est un être raisonnable et que la logique est la partie constitutive de sa raison, il ne sera heureux que lorsque ses actes cesseront de se démentir les uns les autres. Si l'homme, d'autre part, est un être social, il ne sera heureux que lorsque ses actes ne s'opposeront pas à ceux des autres hommes. « Le bonheur, dit très bien M. Fonsegrise, a pour condition une double homogénéité, celle de la vie individuelle avec elle-même, celle de la vie individuelle avec toutes les autres. »
D'ailleurs, indépendamment des considérations étroites et
{^) Voyez, à ce sujet, Paulhan. ouvrage cité, et Rev. phil., juin 1882. Les variations de la personnalité à l'état normal. — Bergson. Les données immédiates de la conscience, p. 96 sqq. — Fonsegkise. L'homogénéité morale, Rev. phil., juin 1890.
142 LES FACTKIRS DL CAHACTÈRK ACQUIS.
égoïstes du bonheur, la destinée idéale de Thomme n'est-elle pas d'arriver à Tèquilibre parfait de toutes ses facultés, d'accomplir toutes les combinaisons possibles entre les diverses puissances de l'âme qui se manifestent dans le sens intime, de perfectionner son tempérament et son caractère dans le sens d'une harmonie supérieure ?