CHAPITRE in
Part active que Tesprit prend à la constitution du caractère. — Elle se manifeste de deux façons : i» Par l'habitude. — Sa puissance. — Son mécanisme. — Son rôle dans la formation du caractère — Pouvoirs respectifs des habitudes de l'intelligence, du sentiment, de la volonté — But de réducation du caractère — 2° Par l'éducation de soi-même, — De la perfectibilité du caractère. — DiflBcultés de la maîtrise de soi. — L'éducation des diverses facultés. — Nécessité d*un idéal.
Ni les dons de la nature, ni lès transmissions de l'hérédité, ni les modifications organiques, ni les suggestions sociales ne suffisent, même p.ar leur unanime concours, à parachever la constitution du caractère. L'esprit lui-même en reste toujours le facteur suprême. Tous ces éléments, jusqu'à présent dénombrés, d'origine extérieure à l'individu, représentent en nous la part d'autrui, considérable assurément, mais qui ne diminue en rien l'importance de la nôtre propre.
Il y a donc lieu d'envisager maintenant le rôle que joue l'esprit lui-même dans cette élaboration du caractère et de reconnaître les éléments qu'il y ajoute. La phase de réceptivité se complète par la phase de spontanéité. Car il ne faut pas oublier que s'il reçoit^ l'esprit donne plus encore.
D'ailleurs, on l'a dit, réceptivité n'implique pas nécessairement inertie. Au milieu des déterminants de toute sorte qui Tassaillent, l'esprit manifeste déjà son activité et son énergie par sa résistance aux fatalités, par ses réactions quiémoussent
Ii4 . LES FACTEDRS PERSONNELS.
et transforment les dons, transmissions et acquisitions de sources diverses. Mais ce n'était encore là, pour ainsi dire, qu'une activité réflexe, La personne humaine est capable de témoigner autrement de son autonomie. Celle-ci se manifeste d'abord dans les habitudes que l'esprit contracte, sans lesquelles, d'une part, les aptitudes natives, les transmissions héréditaires demeurent de pures virtualités, et d'autre part, les modificatioas organiques, les suggestions sociales n'exercent qu'une influence superficielle et transitoire. L'autonomie de l'esprit se manifeste encore et surtout par l'action consciente, réfléchie de l'intelligence et de la volonté sur la formation de ces habitudes morales, par ce qu'on est convenu d'appeler « l'éducation de soi-même ». Le caractère a été bien défini : « le moi en tant qu'il réagit », si l'on entend par là, le « moi » qui se connaît et connaît son action. Le vrai caractère est donc la prise de conscience et de direction de nos tendances naturelles et de nos acquisitions ultérieures.
Montaigne, qui appelle l'habitude « la royne et impérière du monde C) »? a décrit avec verve l'empire qu'elle exerce : « C'est, à la vérité, une violente et traîtresse maistresse d'eschole. Elle establit en nous peu à peu, à la dérobée, le pied de son auctorité : mais par ce doux et humble commencement, l'ayant rassis et planté avec Taide du temps, elle nous descouvre tantôt un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'avons plus la liberté de haulser seule-
(*) Montaigne. Essais, liv. I.ch. XXII.
ment les yeux. Nous lui voyons forcer à tous les coups les règles de la nature... Le principal effect de sa puissance c'est de nous saisir et empiéter de telle sorte, qu'à peine soit-il en nous de nous ravoir de sa prinse et de rentrer en nous pour discourir et raisonner des ordonnances (*). » De là, quand l'habitude prise est mauvaise, une perversion d'autant plus irrémédiable qu'elle cesse bientôt d'être consciente et sentie. Aussi, « quand ceux de Crète voulaient au temps passé maudire quelqu'un, ils priaient les dieux de l'engager en Kjuelque mauvaise coustume (') ». Mais le pénétrant moraliste n'a pas vu moins' clairement les bienfaits de l'habitude : « Celui me semble avoir très bien conceu la force de la coustume qui premier forgea ce conte, qu'une femme de village ayant apprins de caresser et porter entre ses bras un veau dez l'heure de sa naissance et continuant toujours à ce faire, gaigna cela par l'accoustumance que, tout grand bœuf qu'il estoit, elle le portait encores C). » Et ailleurs, il nous montre l'habitude venant au secours de l'effort volontaire, ia bonne volonté engendrant peu à peu. la bonne habitude et y trouvant sa récompense. « A quoi on a été une fois capable, on n'est plus incapable. »
En quoi consiste donc cette « coustume » et quel est son rôle dans la constitution du caractère.^
Tout être vivant, doué d'activité spontanée, contracte en agissant une tendance plus ou moins irrésistible à répéter son acte. Plus l'acte a été souvent répété, plus vive est la tendance à le renouveler ; c'est cette tendance qui constitue
(») Montaigne, Essais, liv. I, ch. XXII.
(») Ibid.
i^) Ibid.
146 LES FACTEURS UU CARACTÉnE ACQLIS.
l'habitude. ATorigine, chez Têtreleplus rudimentaire, toute action est déterminée directement par un stimulus ou choc extérieur. Le ressort de l'action est placé en dehors de Têtre, comme ces jouets d'enfants qui ne meuvent bras et jambes que si Ton tire une ficelle pendante. Mais toute action accomplie ouvre dans les organes une voie pour l'accomplissement d'une autre action semblable, l'action devient elle-même féconde et tend à se reproduire ; elle crée de véritables pouvoirs et devient un principe d'activité nouvelle. Ce principe interne d'activité engendre des actions qui ne sont plus la simple réponse à un choc immédiat. Ainsi, une manière d'être qui n'a été d'abord qu'un accident dans notre existence vient-elle à se prolonger ou à se répéter souvent, nous sentons alors se développer en nous une disposition particulière, c'est-à-dire tout à la fois un penchant et une aptitude à le produire. D'où cette loi formulée par Malebranche : « Les actes produisent des habitudes, et les habitudes des actes. » La répétition engendrée par l'habitude a pour première conséquence de rendre l'action plus facile. Fit fabricanda faber, dit le proverbe, c'est en forgeant que l'on devient forgeron. L'aptitude s'accroissant, finit par substituer la rapidité et la sûreté de l'instinct aux plus pénibles efforts de la réflexion et de la volonté. On a d'abord, pour tel ou tel acte d'ensemble, beaucoup de peine à exécuter les divers mouvements très compliqués qui le composent ; on commence à les accomplir séparément, en prêtant grande attention à chacun d'eux ou tout au moins en ne s'avançant qu'avec précaution. Puis, peu à peu, chacun de ces mouvements se lie avec les autres, se coordonne avec eux et enfin, tous ne formant qu'une seule chaîne, finissent par se reproduire toujours dans le même ordre avec une telle facilité qu'il semble que
nous n'ayons jamais fait autre chose. Et ceci ne s*îEtpplique pas seulement aux mouvements corporels : il en est de même des actes de Vesprit; les plus pénibles deviennent faciles et agréables par la répétition.
La seconde conséquence de la répétition est de rendre de moins en moins conscientes les opérations dont elle a facilite l'accomplissement. Elle tend ainsi à les faire descendre, du domaine de l'esprit dans le domaine de la nature et du mécanisme.
La sensation la plus forte, si elle se prolonge au delà d'un certain terme ou se reproduit à des intervalles très rapprochés, s'émousse graduellement et finit même par disparaître : « Mon sachet d'odeurs, disait spirituellement Montaigne, sert d'abord à mon nez ; après que je m'en suis servi huit jours, il ne sert plus qu'au nez des assistants! »
Au moral, l'émotion du plaisir ou de la peine qui accompagne d'abord telle perception ou telle action, est de moins en moins sentie par l'effet de l'habitude. Dans les temps de contagion et de terreur, on s'habitue à voir mourir et l'on perd la crainte de la mort. On s'habitue à la torture, on s'habitue à la cruauté.
Mais si la répétition affaiblit la sensibilité, elle augmente et perfectionne l'activité ; elle transforme la simple tendance en véritable besoin. L'effet général de la continuité du changement que l'être vivant reçoit d'ailleurs que de luimême, c'est que si ce changement ne va pas jusqu'à le détruire, l'être en est toujours de moins en moins altéré. Au contraire, plus l'être vivant répète ou prolonge un changement qui a son origine en lui-même, plus il le reproduit et semble tendre à le reproduire. Le changement qui lui est venu du dehors lui devient donc de plus en plus étranger, le
changement qui lui est venu de lui-même lui devient de plus en plus* propre. La réceptivité diminue, la spontanéité augmente, le désir naît, suivi bientôt du besoin (').
L'habitude, en somme, se ramène à Y adaptation de Tètre à son milieu, puisqu'elle donne naissance à des aptitudes constitutionnelles toujours en éveil, qui permettront de s'accommoder avec une facilité toujours croissante à certaines circonstances.
Dans l'esprit, toute aptitude, toute propension, toute faculté qui s'est une fois manifestée, tend, avec plus ou moins de vigueur, si rien ne vient la contrarier ou la réprimer, à entrer de nouveau en activité. Si donc les circonstances •qui en ont déterminé l'éveil et favorisé l'exeixice se renouvellent ou perdurent, — car la continuation de l'impression contribue aussi bien que la répétition de cette impression à faire naître l'habitude, — cette disposition à reproduire les mêmes actes s'implantera dans l'esprit. Or, toute fonction fortifie l'organe. Il en résulte que l'habitude augmentera la puissance de l'aptitude, de la propension ou de la faculté, et cela dans la forme et dans la direction où elle s'est exercée O.
De simples tendances se transforment en besoins impérieux dont la puissance ne se révèle parfois que par la privation. Ainsi s'explique la difficulté que l'on éprouve à rompre avec les habitudes même les plus contraires à notre nature. C'est alors qu'il est exact de dire que l'habitude devient une seconde nature. L'esclave ne sent pas le prix de la liberté.
(*) Cf. Ravaisson. L'habitude^ ch. I, p. 9.
(') Maine de Biran. Les habitudes et Vintelligence.
Subit quippe ipsius inertiœ dulcetudo et invita prima desidia postremo amator (*).
Ainsi également se fortifient les facultés intellectuelles ; toutes sont augmentées dans leur puissance, développées dans la direction qu'elles ont prise. La perception, par exemple, se perfectionne par l'habitude, puisque Toeil apprend à voir et l'oreille à entendre. Et elle se perfectionne dans un sens donné : l'artiste apprend à voir les formes et les couleurs, le musicien apprend à saisir les modulations, l'orateur les intonations. Qui ne sait tout ce qu'une bonne mémoire doit à l'exercice, à l'habitude? On pourrait montrer que, de même, l'habitude n'émousse qu'en apparence Timagination, que la persistance des images fortifie, au contraire, cette aptitude représentative. Ainsi encore la faculté de juger et de raisonner s'afi'aiblit par l'inaction, tandis qu'elle acquiert, pénétration et force par l'exercice bien dirigé. Enfin, le. sentiment dans toutes ses manifestations : sentiment affectif ou moral ou esthétique, se consolide et s'affine. La volonté, à son tour, croît par l'habitude en vigueur et en puissance. On s'accoutume à vouloir, à se commander à soi-même et à commander aux autres. La réflexion, la méditation, les vertus qui ont coûté les plus durs sacrifices deviennent aisées : ce n'est même qu'à ce titre qu'on les appelle des vertus. L'effort diminue, la répugnance s'atténue jusqu'au véritable automatisme.
Puis donc que les habitudes ont pour effet de développer les facultés et de les maintenir dans telle ou telle direc-
(*) Taqte. Vie d'Agricola.
tion, c'est elles qui contribuent principalement à donner à l'esprit sa tournure, son allure particulière, à établir sa manière d'être, à composer son caractère. Car toutes nos habitudes, de quelque manière que nous les ayons contractées (volontairement ou non, spontanément ou sous l'action d'influences étrangères), tendent à déterminer, en fait, comme mobiles actuels, toute notre conduite et même à se changer en motifs pour la volonté réfléchie.
On a prétendu que Thabitude n'influençait jamais que l'activité irréfléchie et d'une manière inconsciente. Mais nos facultés sont trop étroitement liées entre elles, c'est pour nous un besoin trop irrésistible de mettre d'accord nos pensées, nos sentiments et nos actes, pour que nous ne soyons pas conduits à justifier à nos propres yeux nos habitudes même involontairement acquises. De là, ce que l'on a appelé les sophismes de justification par lesquels on s'efforce de trouver bonnes, ou du moins innocentes, ses actions les plus inavouables. Et suivant la formule du romancier-philosophe Georges Eliot, « nos actes nous déterminent autant que nous déterminons nos actes ». De fait, quand notre raison ne parvient pas à s'imposer à nos actes, ce sont nos actes qui s'imposent à elle. Il faut se plaire à penser cependant que c'est l'exception, que le jugement précède l'acte et que ce sont les habitudes de l'esprit qui déterminent les habitudes de l'activité.
Mais, demande-t-on encore, quel est, dans l'acte de contracter des habitudes, le rôle du pouvoir volontaire? L'habitude n'est-elle pas un principe purement mécanique, indépendant de la volonté, opposé à la liberté? Il faut répondre tout d'abord que l'habitude, non pas toujours évidemment, mais le plus souvent, naît de la volonté même, les plus importantes, comme aussi les plus durables, étant celles que
LfcS FACThURS PERSONNELS. 181
nous contractons volontairement. Les « mœurs », qui ont donné leur nom à la morale, Tont elles-mêmes reçu de l'habitude; or les mœurs supérieures qui méritent véritablement ce nom, celles de l'homme, sont les coutumes individuelles ou nationales établies par la libre volonté. Et même dans les cas où le premier acte qui porte en lui le germe de l'habitude est le produit de l'instinct ou du hasard, la volonté consciente et libre se manifeste dès le second acte semblable, soit qu'elle lait elle-même provoqué, soit, au contraire, qu'elle s'oppose à sa répétition. Enfin, la volonté peut toujours résister à une habitude, si ancienne et si exigeante qu'on la suppose. Nous ne cessons pas d'être libres parce que Tefifort a disparu de nos mouvements, parce que notre pensée est plus rapide, notre volonté plus ferme. « L'habitude du bien, de tout ce que la morale approuve, dit Hegel, est la Liberté même ('). »
Quoique les diverses facultés de l'esprit concourent toutes, par les habitudes qu'elles contractent, à fixer le caractère, elles n'y contribuent pas pour une part égale.
Les habitudes intellectuelles se ramènent à ce qu'en appelle les « associations d'idées ». La loi d'association régit toutes nos pensées. Quand deux idées ont été perçues ou deux impressions éprouvées en connexion étroite (c'est-à-dire simultanément ou en succession immédiate), l'une, en se reproduisant dans l'esprit, tend toujours à y ramener Tautre. Et cette tendance à s'évoquer mutuellement est — comme l'habitude dont elle n'est qu'une manifestation — en raison du nombre de fois qu'elles se sont trouvées unies (répétition des mêmes circonstances) et de l'intensité avec laquelle elles se
(■; Hegel. Encyclopédie des sciences philosophiques, § 410.
i52 LES FACTEURS DU CARACTÈRE ACQUIS.
sont offertes ensemble à Tesprit. Il y a lieu de tenir compte, en outre, du rapport logique qui existe entre elles. Or, toute idée par voie directe ou indirecte, peu importe pour le moment, sollicite la volonté. Toute association dldées qui s'ancre dans l'esprit devient donc un élément du caractère. De ces habituelles associations d'idées qui forment le fond de tous nos jugements et raisonnements, c'est-à-dire le mode, variable d'un individu à l'autre, de l'activité intellectuelle, jaillissent les maximes morales à la lumière desquelles chacun règle sa conduite.
Mais, il faut le reconnaître, chez la plupart des hommes, l'action des idées pures sur l'activité générale est tout indirecte. Ce n'est que par l'intermédiaire des sentiments que la pensée influe sur la conduite.
Les habitudes du cœur, bien plus que les habitudes de l'intelligence, donnent au caractère son originalité individuelle. Les sentiments sont, en effet, les véritables mobiles de l'activité. L'idée éveille le sentiment, mais c'est ce dernier qui reste le déterminant immédiat et eflBcace de l'action. Et l'on pourrait dire que, dans le caractère, les idées représentent la statique, et les sentiments la dynamique. En tout cas, Texpérience prouve que la sensibihté générale contribue puissamment à déterminer l'orientation de l'esprit. On sait combien le bonheur ou le malheur, la joie ou la tristesse, la jalousie et la! colère, la pitié et la compassion, tous les sentiments égoïstes ou altruistes modifient profondément la manière de penser et d'agir, le caractère d'une personne. Et si de simples émotions passagères peuvent amener ce résultat, quels effets ne doivent pas produire les sentiments violents et exaltés, les passions, ces mauvaises habitudes du cœur, de tous degrés et de toute nature ! Les habitudes du senti-
LES FACTEURS PKUSONNELS. 1S3
ment peuvent donc devenir une cause de corruption aussi bien que de perfectionnement moral. Elles sont dangereuses parce qu'elles rendent inconscientes et insensibles les actions mauvaises, mais elles sont aussi des agents de moralité parce qu'elles fortifient les qualités acquises et permettent Tacquisition de nouvelles. On n'a pas à entamer ici de sermon montrant comment les sentiments généreux élèvent et ennoblissent Tesprit, comment les passions le dépriment et l'avilissent. Il suffit d'avoir rappelé que le sentiment est, au moins pour la moyenne de l'humanité, le maître-ressort de l'activité et l'élément prédominant des caractères individuels. Les habitudes intellectuelles unies aux habitudes de la sensibilité provoquent les habitudes de la volonté par lesquelles se manifeste extérieurement le caractère. Si, en effet, la volonté est capable de contracter spontanément des habitudes pour elle-même et d'en imposer aux autres facultés, elle est elle-même influencée par les habitudes de ces facultés voisines. Plus enracinées seront les habitudes de la volonté, plus stable et plus constant sera le caractère, le plus grand ennemi de l'habitude étant l'habitude même. En effet, les habitudes établies résistent à Tintroduction d'habitudes nouvelles., celles-ci étant continuellement menacées, attaquées par le retour de leurs adversaires, et si elles ne trouvent de secours, elles résistent de moins en moins. C'est précisément la mission de l'éducation morale de soutenir les bonnes habitudes pour les aider à s'implanter dans les esprits et à triompher des mauvaises qui tentent de s'opposer à leur entrée. Car les bonnes habitudes sont les conditions de tout développement, de tout progrès. Elles donnent aux facultés de l'esprit une merveilleuse adresse qui se déploie dans tous les domaines de l'activité, elles augmentent
154 LES FACTELBS DU CARACTÈRE ACQl'IS.
l'énergie de la volonté, la durée et la force des sentinnents et assurent à Thomme, en même temps qu'elles le poussent en avant, les résultats déjà obtenus, les conquêtes déjà faites du côté du bien et du vrai, elles lui ouvrent une carrière de perfectionnement indéfini. Par elles donc s'améliore le caractère, qui n'est, en somme, que la synthèse de toutes les habitudes. Et cette éducation du caractère, confiée pour l'enfance aux pédagogues de la famille et de l'école, incombe, dès l'âge de raison, à l'homme lui-même qui, par son intelligence, sa volonté, son pouvoir personnel, devient le suprême artisan de son individualité psychologique et morale, de sa personnalité.
Les fatalistes de toutes sortes, qu'ils soient métaphysiciens, psychologues ou physiologistes, se sont toujours complus à regarder le caractère comme immuable et imperfectible. Les uns le considèrent comme quelque chose d'inné qui n'aurait plus qu'à se développer, les autres se représentent l'esprit comme un alambic où les idées, les images, les souvenirs, les déterminations et les actes se distillent sous l'exclusive influence des excitations extérieures.
D'après Kant, nous avons choisi notre caractère dans le monde nouménal et ce choix est désormais irrévocable. Une fois « descendu » dans le monde de l'espace et du temps, notre caractère demeure ce qu'il est sans que nous puissions le modifier si peu que ce soit (*). Schopenhauer, qui a adopté
(»; Kant. Critique de ïa Raison pure, liv. II.
LES FACTEL'US l»EKSONNEtS. 155
cette théorie kantienne du caractère purement « intelligible », a voulu prouver, à niaintes reprises, qu aucune leçon de la morale ni de l'expérience ne peut changer Vespèce des motifs auxquels obéit la volonté de chaque individu. On peut, dit-il, par l'éducation, tromper un homme, ou mieux, changer ses idées ; mais transformer son âme est certainement beaucoup plus impossible que de changer du plomb en or (/). Pour M. Ribot, tout vrai caractère étant inné, les Vincent de Paule comme les Bonaparte ne font que développer dans la vie l'espèce de prédestination physiologique apportée en naissant. « Les caractères vrais ne changent pas » O- OQ se rappelle que pour Spinoza, le caractère est un théorème dont le milieu extérieur fait sortir les conséquences avec une nécessité mathématique. Taine, avec une étroitesse de vues inconcevable chez un aussi grand esprit, par réaction outrancière contre le spiritualisme de Victor Cousin, s'est plu à présenter la vie comme complètement indépendante de la volonté et a donné la vertu comme un simple produit, tout comme le sucre! Herbert Spencer admet, avec toute l'École anglaise, que le caractère humain peut être transformé, mais à la longue seulement, et cette œuvre demande des siècles ! Celui qui voudrait s'atteler à l'œuvre de son amélioration morale, aurait à lutter contre l'héritage des ancêtres représentant des millions d'années d'expériences organiquement enregistrées dans le cerveau. Que peut-il contre cette formidable coalition d'ancêtres ligués contre sa volonté personnelle? Il ne serait même pas raisonnable de tenter
(«) ScHOPENHAUER. Essoî SUT U libre arbitre et fondement de la morale. {'; Ribot. Rev. phiL, n<5v. 1892.
rinsurrection *: la défaite est certaine d'avance. « Il pourra toutefois se consoler, fait observer malicieusement Fauteur d'un livre estimé sur Y Éducation de la Volonté^ il pourra se consoler en songeant que cinquante mille ans après, ses descendants, par le jeu régulier du milieu et de l'hérédité, deviendront semblables à des machines perfectionnées, remontées pendant des siècles et donnant, comme mouture, le dévouement, l'esprit d'initiative ('). »
Les arguments essentiels de ces théories, diverses en leur expression, mais semblables au fond, ont été formulés par Schopenhauer. Ce qui, à ses yeux, prouve péremptoirement que le caractère ne peut être modifié, c'est d'abord que s'il était perfectible on devrait trouver notablement plus de vertu dans la moitié la plus âgée de l'humanité que dans la plus jeune, ce qui n'est pas, et ensuite que quiconque s'est une fois montré un méchant homme a perdu à jamais notre confiance, ce qui démontre que nous croyons tous le caractère immuable. Fussent-ils incontestables — et ils sont loin de l'être — que prouveraient ces arguments? Prouventils que nul ne peut modifier son caractère, ou ne prouvent-ils pas plutôt que la grande majorité des gens n'en entreprend guère la réforme? Il est très vrai que la plupart des hommes sont gouvernés par les influences étrangères, qu'ils sont les sujets dociles et passifs des mille suggestions organiques et sociales. Bien peu sont capables de sortir d'eux-mêmes et de se regarder du dehors; le scrupule, le remords, le tâtonnement paraissent trop pénibles aux uns, font perdre aux autres trop de temps. Les oisifs, les mondains vivent, selon rexpressio.n
C) Jules Pavot. Op, cit., p. aS.
de Port-Royal, comme des « marionnettes » plus ou moins conscientes et compliquées. Les laborieux, absorbés par les nécessités du struggle for life, n'ont guère le loisir de songer à l'amélioration de leur caractère.
Le seul argument irrésistible serait de prouver que toute lutte est inutile. Si difficile que soit cette conquête de soimême, elle n'est pas impossible. « Les confessions de belles âmes », comme dit Gœthe, en fournissent des preuves nombreuses : « Rachel de Varnhagen, par exemple, le D*" Johnson, Henriette Martineau, étaient nés avec un tempérament mélancolique; ils étaient de ces attristés qui voudraient fuir les battements incessants de la vie et dire à leur cœur : Endorstoi ! Mais par leur intelligence et leur volonté, ils firent une noble tentative pour triompher de leur tendance organique au découragement, et ils arrivèrent à vaincre cet ennemi caché ('). » Ce que peuvent, en grand, les saints et les « belles âmes » pourquoi tout un chacun ne le pourrait-il dans des proportions plus modestes?
Tout homme, quoique à des degrés divers, possède le sens intime complet qui se manifeste par la conscience complète et le sentiment complet de soi et de ses actes O, d'où découlent précisément ses attributs distinctifs, parmi lesquels sont la personnalité, le sentiment moral, la liberté, la perfectibilité (^). Ce qui distingue une chose d'une autre, disait Jouffroy, c'est qu'elle a des propriétés et des capacités naturelles, mais ce qui dififérencie l'homme de toutes les
('; Fouillée. Le tempérament et le caractère^ p. io3.
(*) G. TiBERGHiEN. La scietïce de l'âme, i" partie, ch. I, Le setis intime.
(^) Ibid.
autres créatures, c'est qu'il a le privilège unique de pouvoir disposer de ses capacités. C'est précisément ce qui fait la « personnalité • de l'individu. En outre, de toutes les propriétés de l'individu, la « personne » a celle de vivre pour soi, se connaissant, se sentant, sachant ce qu'elle est et ce qu'elle fait. Grâce à ce pouvoir de se concentrer en soi, l'âme est capable de gouverner ses aptitudes et de se soustraire aux excitations du dehors, de se déterminer elle-même après délibération ou d'agir en connaissance de cause, avec discernement. Aidé de la mémoire qui conserve les connaissances et permet d'utiliser les résultats acquis par un développement antérieur, de la raison qui montre le but suprême des efforts, le sens intime, en donnant connaissance de soi-même et en nous montrant la situation présente de l'àme, permet le perfectionnement ou tout au moins le développement libre, sûr et régulier de tout homme. Shakspeare avait donc raison de définir l'homme : « un être qui regarde en avant et en arrière ». Certes, le caractère, on l'a montré assez longuement, est tout d'abord la manière d'être fondamentale et durable qui résulte des forces, aptitudes et tendances naturelles. Mais en tant qu'il exprime la qualité du développement acquis, le caractère reste subordonné à l'esprit, « comme la partie au tout, comme la pensée, le sentiment et la volonté isolés ou réunis à l'essence une et entière de l'àme {') ». Le caractère est, en partie, une détermination, une libre création du moi, et, dans son ensemble, le « moi » lui-même, dans l'état actuel de sa culture, c'est le résultat de notre activité précédente et la source principale de notre activité future. Il importe que le
(') G. TiBERGHiEN. La sciencc dc V âmc , i'® édit., p. 712.
LBS FACTEURS PERSONNELS. 159
caractère reste une œuvre de la volonté; les intérêts de la* liberté et de la vie morale en dépendent. La liberté exige que Tesprit sache se soustraire aux influences internes et externes, qu'il agisse de lui-même et qu'il soit lui-même la cause immédiate de ses actes.
Mais de ce que le perfectionnement de soi-même est possible, il ne faut pas se hâter de conclure qu'il est chose facile et le considérer comme un simple jeu pour la volonté. C'est une œuvre longue, pénible, toute de persévérance que celle de la conquête de soi-même. Le combat est long et difficile. 11 y a toute une tactique qu'il faut connaître, un labeur qu'il faut accepter. La maîtrise de soi ne s'obtient pas par un simple fiât, comme se complaisent à le proclamer les adeptes d'un libre arbitre excessif et dangereux.
C'est bien à cause des difficultés qu'il présente, que la plupart des hommes n'osent entreprendre ce labeur et n'y peuvent persévérer. Il n'est pas toujours aisé de ne pas suivre toutes ses impulsions, de ne pas se laisser entraîner de-ci, de-là, par chacun des désirs qui tour à tour nous dominent, mais, au contraire, de savoir se maintenir dans une juste balance, de ne se laisser gouverner que par les idées et les sentiments réunis en conseil, devant lequel chaque action sera débattue et décidée de sang-froid.
S'il est vrai que le caractère est la synthèse de toutes les habitudes de l'âme et que la vertu elle-même n'est, comme le dit Aristote, qu'une habitude, le problème, pour qui veut corriger, améliorer, perfectionner son caractère et remplacer les défauts par les qualités, les vices par les vertus, est de savoir comment on peut substituer une habitude à une autre, même une habitude pénible à une habitude agréable, quelquefois à une habitude qui a perdu son charme, mais qui n'a pas
iiyO L'ES FACTKLRS DU CARACTftUE ACQUIS.
perdu son empire. Ce problème est analysé et décrit en termes pathétiques dans les Confessions de saint Augustin.
« J'étais semblable, dit-il, à ceux qui veulent se réveiller, mais qui, vaincus par la force du sommeil, retombent dans l'assoupissement. II n'est sans doute personne qui voudrait toujours dormir et qui ne préfère, s'il est sain d'esprit, la veille au sommeil; et cependant, rien n'est plus difficile que de secouer la langueur qui appesantit nos membres, et souvent, malgré nous, nous sommes captivés par la douceur du sommeil qui appesantit nos membres quoique l'heure du réveil soit arrivée. — J'étais retenu par les frivoles plaisirs et les folles vanités de mes anciennes amies qui secouaient en quelque sorte les vêtements de ma chair et murmuraient : Nous abandonnes-tu? Si d'un côté j'étais attiré et convaincu, de l'autre j'étais séduit et enchaîné. Je n'avais rien à répondre que ces paroles lentes et languissantes : Tout à l'heure, tout à l'heure, attendez un peu. Mais ces tout à l'heure n'avaient pas de fin, et ce peu se prolongeait indéfiniment. Malheureux, qui me délivrera de ce corps de mort (') ! »
Dans ces crises douloureuses, la religion chrétienne offre à ses enfants un moyen tout-puissant, dit-elle, et qu'elle appelle la grâce. Ce moyen n'est pas à la portée de tout le monde. Mais il y a dans la nature humaine des moyens exclusivement naturels pour se perfectionner et s'élever à la vertu. Et ces moyens, si limités qu'ils soient, ne doivent pas être considérés comme impuissants, puisqu'ils ont suffi pendant tant de siècles aux plus grands hommes et aux plus grands sages de l'antiquité.
(*) Saint Augustin. Confessions, liv. VIII, ch. V.
LES FACTEUHS PERSONNELS. 161
Il appartient à la P.hilosophie morale d'indiquer ces moyens et de formuler les règles du perfectionnement de soi qu'elle compte au premier rang des « devoirs de l'homme envers lui-même ». Si l'Éthologie s'occupe de cette « éducation de soi-même », c'est qu'elle ne porte pas seulement sur la « moralité » au sens strict du mot, mais sur tous les éléments constitutifs de l'esprit, sur l'intelligence aussi bien que sur le sentiment et la volonté.
Nul ne peut se donner une autre intelligence que celle reçue de la nature, mais il peut la dresser, la fortifier, comme le corps, en la mettant en quelque. sorte à la tâche, en la réveillant quand elle s'assoupit, en la retenant quand elle -dévie, en lui proposant sans cesse de nouveaux objets, car, selon l'expression de Victor Cousin, « ce n'est qu'en s'enrichissant sans cesse que l'esprit ne s'appauvrit pas ». C'est surtout, en effet, au point de vue de ses objets que l'intelligence offre une perfectibilité que n'ont point, par elles-mêmes, les autres fonctions de l'esprit et qu'elles sont obligées de lui emprunter. De plus, l'exercice de l'intelligence donne une satisfaction telle que la tendance à penser devient prédominante. Le désir de connaître est presque une passion et peut être considéré comme la marque distinctive du caractère.
A côté de l'intelligence se développent les penchants et les passions inhérents à la nature sensible. Ici encore, si l'on ne peut se donner des sentiments, on peut au moins développer ceux que l'on a. L'homme doit-il, comme le voulaient les stoïciens, chercher à les détruire, comprimer tous les mouvements du cœur? L'homme a été créé sensible, aussi bien qu'intelligent et libre. Détruire la sensibilité, c'est donc mutiler l'œuvre de la nature. Par le sens intime complet, •chacun étant capable de 3e connaître, — plus ou moins bien,
iOi LES FACTEUKS DU CARACTÈnE ACQUIS.
— c'est à nous de discerner, le plus exactement possible, quelles tendances bonnes ou mauvaises prédominent en nous, à voir ce que la volonté doit s'appliquera combattre ou, au contraire, à soutenir. Ainsi, ayant pris conscience de ses inclinations naturelles, l'individu sera à même de les diriger, de développer et de fortifier les sentiments généreux et altruistes. Cette culture de l'intelligence et du sentiment forme ce que l'on est cpnvenu d'appeler les grands caractères. D'autre part, l'éducation de la volonté, qui donne la. force d'âme, fait les hommes t/c caractère. Avoir du caractère, c'est savoir non seulement dompter son corps, gouverner son intelligence, résister à ses passions, mais aussi rester inébranlablement fidèle à certains principes de conduite que l'on a choisis. La maîtrise de soi, l'empire de soi, qui est la qualité des hommes de caractère, compte parmi les forces motrices les plus puissantes qu'il y ait au monde ; elle règle la destinée de l'individu aussi bien que celle des peuples. Quelque idée que l'on se forme de la vie, on reconnaît qu'elle dépend en majeure partie du degré de volonté que chacun y apporte. Ce qui lui donne sa physionomie propre, ce qui dirige sa conduite, ce sont les énergies plus ou moins visibles de l'âme. L'influence même des circonstances, on l'a vu, s'exerce, non pas sur un objet inerte et indifl^érent, mais sur un être moral qui réagit contre elles, et il n'est pas vrai de dire, avec les empiristes, que l'homme est l'esclave des circonstances. Mais c'est l'apanage des hommes de caractère de savoir se créer une existence d'après les circonstances. « Avec les mêmes matériaux, disait Gœthe, l'un construit des palais, un autre des chaumières; l'un des magasins, un autre des villas. La brique et le mortier restent brique et mortier jusqu'à ce que l'architecte en puisse faire autre chose. » De même est-ce cette
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force de caractère^ plus que l'intelligence proprement dite, qui dirige l'évolution des peuples. Les Romains de la décadence avaient une intelligence autrement raffinée que celle de leurs rudes ancêtres, mais ils avaient perdu les qualités de la force d'âme.
L'homme est donc capable de dresser son caractère, de développer chacun des éléments autant et dans telle direction qu'il lui-plaît. C'est dans ce gouvernement de soi-même que consiste la seule véritable liberté individuelle. C'est par cette éducation personnelle que l'homme est vraiment grand, et aucun autre genre d'éducation ne la peut remplacer. L'instruction excite la pensée et le sentiment, mais les germes qu'elle dépose ne peuvent mûrir que par l'application et la méditation personnelles. A la phase de réceptivité succède, avec l'éveil de la raison, la phase de spontanéité, et c'est de ses propres efforts que dépendent les talents et la supériorité que l'esprit peut acquérir.
Mais un idéal est indispensable, comme auxiliaire ; il faut concevoir un but élevé et le • poursuivre. « L'idée du mieux, remarque M. Fouillée, est pour nous le moyen de réaliser le mieux. » L'intelligence doit s'orienter en vue de certaine fin ayant une valeur morale. Le caractère apparaît donc, à ce point de vue, supérieur comme un ordre de finalité, ou, selon le mot d' Emerson, comme « un ordre moral » introduit dans la nature de l'individu par la réaction de son intelligence et de sa volonté conscientes. En sorte qu'une intelligence des choses morales et sociales très développée permet le progrès croissant du caractère et, par conséquent, de la moralité. Socrate n'a-t-il pas conformé sa vie comme sa mort à ses principes, et cela, d'après son propre témoignage; malgré certains penchants naturels? N'a voue-t-il
pas qu'il était porté à l'excès vers les passions de l'amour, lui qui vécut chaste ? Ne reconnaissait-il pas que le physionomiste Zopyre avait raison de lui attribuer bien des inclinations grossières, qu'il avait réprimées par sa volonté? Et Kant n'avait-il pas réalisé dans sa vie entière l'impératif catégogorique? « Je dormais, dit-il, et je rêvais que la vie est beauté, je me réveillai et je vis qu elle est devoir. » Comment s'est-il réveillé, sinon par l'action de l'idée? Et Augustin que l'on citait tout à l'heure, entraîné, lui aussi, par son tempérament vers tous les plaisirs, n'en devient pas moins, sous l'influence de l'idéal conçu et aimé, un des types de la sainteté. L'idéal est comme un être intérieur qui vit au dedans de nous, qui nous sert de guide et de juge, qui règle, contrarie, modère les instincts, les passions, les désirs de notre nature. Aux intérêts journaliers, il oppose les intérêts éternels; à notre humeur changeante, son calme inflexible; à nos haines, nos colères, nos fureurs d'un jour, sa sérénité ; à notre égoïsme, son impersonnalité; à nos amours ardentes, il montre le fantôme des désirs assouvis et des souvenirs flétris; il nous console des injustices; il nous couvre d'une armure invisible et nous défend en même temps contre le monde et contre nous-mème. C'est l'idéal qui fait véritablement Vhomme libre !