‹ Psychologie du caractère; contribution à l'éthologieChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des difficultés de la classification des caractères. ~ Les dirers systèmes.

Quoique Ton ait cru prudent de signaler dès le début de cette étude (') quelques-unes des causes qui rendent périlleuse et peut-être vaine toute tentative de classification systématique des caractères, on pense néanmoins qu'un Essai d*Êthologie, si modeste soit-il, ne îjeut se désintéresser tout à fait de ce problème. Aussi bien, après avoir dénombré les éléments de toute nature, innés et acquis, internes et externes, fatals et volontaires, dont la combinaison plus ou moins harmonique constitue la « manière d'être » de chaque esprit, se propose-t-on d'examiner les modes divers suivant lesquels

(') Introduction, p. lo.

s'opèrent ces combinaisons et de tenter une détermination des types psychiques qui en résultent. Mais, on le répète, les difficultés auxquelles, inéluctablement, on se heurte, sont telles, qu'on ne peut espérer que des résultats tout approximatifs.

C'est Teflfet essentiel de Tindividuation de rendre l'être quel qu'il soit, végétal, animal ou homme, nettement distinct et différent des autres représentants de la même espèce. Et de toutes, l'individualité psychologique de l'homme est la plus affirmée et la plus tranchée, car, au lieu davoir l'intelligence, la perfectibilité en général, chaque homme a telle manière de penser et d'agir, tel degré de perfection. Aucune individualité au monde n'atteint cette originalité exclusive à laquelle parvient l'esprit humain. Nulle part ailleurs ne se manifeste d'une manière aussi éclatante ce principe que Leibnitz appelait principium identiiaêis tndtscernabilium, que M. Tiberghien dénomme principe de différenciation des choses semblables, en vertu duquel chaque monade est différente de chaque autre, en sorte qu'il n'y a jamais dans* la nature deux êtres qui soient parfaitement identiques. Et le caractère est précisément la manifestation extérieure de cette individualité spirituelle, l'expression de ce qu'il y a de plus strictement original et, s'il se peut dire, de ce qu'il y a de plus individuel dans l'individu.

Or, qu'est-ce que classifier, sinon écarter les différences qui déterminent les individualités et dégager les ressemblances pour grouper un certain nombre d'êtres d'après leursqualités communes? Il faut donc reconnaître que si, d'une manière

DE LA CLASSIKICATION DKS CARACTÈRES. ^ 167

générale, aucune synthèse individuelle ne peut être Tobjet de la science, le caractère est, par excellence, l'élément de la personnalité humaine le plus réfractaire à toute classification rigoureuse.

Passe-t-on outre à cette espèce de « question préalable », on ne tarde pas à rencontrer d'autres obstacles.

Sera-t-il jamais possible de classer les caractères comme on est parvenu à classer les animaux et les plantes? D'après quels critères établira-t-on la comparaison générale et la subordination des traits caractéristiques , conditions fondamentales et nécessaires de toute classification dite naturelle? Les éléments constitutifs de l'esprit et du caractère sont multiples, très inégaux en quantité et en qualité, et leur mélange, en chaque individu, est autre. Lequel de ces éléments choisir comme étalon comparatif? Quel mode.de mélange prendre pour type? Les manifestations de l'activité spirituelle sont variées à l'infini. A laquelle s'arrêtera-t-on pour juger et déterminer un caractère? Une classification naturelle apparaît donc comme irréalisable.

Reste la ressource des classifications artificielles. Ici le choix du critère et la détermination des cadres de classement étant parfaitement arbitraires, chacun peut donner libre cours à sa fantaisie inventive. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit. Mais, même dans ce genre de classification très élastique, on rencontre encore plus d'une difficulté. Tout d'abord, un individu qui, au point de vue de telle faculté ou de telle manifestation active, entre dans une catégorie, pourra tout aussi bien, si on l'envisage sous le rapport de telle autre faculté ou de telle autre manifestation, être classé dans une catégorie diftérente. ^ D'où pénétration constante des divisions les unes par les autres, confusion. Certes, c'est là un inconvénient dont ne

sont pas tout à fait exemptes les classifications à base naturelle, mais il est, là, moins sensible parce que les éléments caractéristiques sur lesquels on s'appuie sont constants, tandis qu*ici, on l'a dit déjà, ils sont e$sentiellement changeants.

Et ce ne sont pas seulement les éléments qui, par leur nombre, leur variété et leurs instables combinaisons, échappent à l'analyse, mais le fond réel, persistant de l'individualité. Car, si ce qui a été dit précédemment a paru suffisamment justifié et établi ('), on doit reconnaître en chaque homme deux moi : le moi profond, essentiel, naturel, et le moi superficie], adventice, acquis. Or, de ces deux moi. le second seulement nous apparaît chez autrui. Le premier, qui a une partie de ses racines dans l'organisme, échappe à l'observation, se dérobe, chez nous-mêmes, à l'intuition de notre propre conscience.

Certes, on n'oublie pas qu'au-dessus de cette dualité de l'individualité morale, se manifeste souvent quelque « tendance dominante », quelque « feculté maîtresse » dont les autres dépendent, autour de laquelle elles s'assemblent, pour ainsi dire, d'après une loi déterminée et qui peut servir à caractériser, non seulement l'individu, mais le groupe d'individus chez lesquels elle se rencontre, de même qu'un caractère général sert à constituer les familles, les genres, les espèces en histoire naturelle.

C'est le système soutenu, on le sait, par Taine avec une rare vigueur. « Les facultés d'un homme, dit-il, comme les organes d'une plante, dépendent les unes des autres; elles sont mesurées. et produites par une loi unique; il y a en nous

(I) 2« partie, ch. II, et 3« partie, ch. II.

une faculté maîtresse doat l'action uniforme se communique différemment à nos rouages et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus... Une fois qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit l'homme se. développant comme une fleur (*). » Mais le difficile est précisément de dégager cette faculté maîtresse et d'arriver à exprimer tout un caractère en une courte formule.

Est-il, d'ailleurs, téméraire d'affirmer qu'en une foule d'individus cette faculté maîtresse n'existe point, que leur caractère n'est qu'un assemblage incohérent des qualités les plus diverses, souvent opposées, qui se heurtent, se gênent, se secondent, s'équilibrent entre elles? « C'est, dit Montaigne, un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme; il est malaysé d'y fonder un jugement constant et uniforme... Il faut considérer comme nos âmes se treuvent agitées souvent de diverses passions. Et tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a une assemblée de diverses humeurs desquelles celle-là est maîtresse qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions ; aussi en nos âmes, bien qu'il y ait divers mouvements qui les agitent, si faut-il qu'il en ait un à qui le champ demeure, mais ce n'est pas avec si entier advantage que, pour la volubilité et la souplesse de notre âme, les plus faibles par occasions ne regaignent encore la place et ne facent une courte charge à leur tour O. »

Arriver à la formule exacte d'un esprit est, sans doute, le but idéal du Moraliste et de l'Éthologue, et il est aussi utile

(') Taine. Philosophie de l'art.

{') Montaigne. Essais, liv. I, ch. I et XXXVII.

170 LES TYPES PSYCHIOIES.

qu'attrayant de chercher à deviner le nom intérieur que chacun porte gravé dans les .profondeurs de son être moral. Mais, lors même que l'on croit se trouver en présence d'une personnalité nettement marquée, que de précautions, que de scrupules il convient d'avoir! « Le dernier mot d'un esprit! lit-on dans les Causeries du lundis de Sainte-Beuve, certes il existe; mais dans quelle langue le proférer?... Pour moi, ce dernier mot d'un esprit, même quand je serais parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d'éducation et de développement, à saisir l'individu dans ses moments décisifs et ses crises de formation intellectuelle, à le suivre dans toutes ses variations jusqu'au bout de sa carrière, ce dernier mot, je le chercherais encore, je le laisserais deviner plutôt que de me décider à l'écrire, je ne le risquerais qu'à la dernière extrémité (*). »

Rien ne montre mieux l'arbitraire de toute classification des types psychiques que la multiplicité et la diversité des systèmes proposés.

Sans doute, on est arrivé à former des groupes qui semblent tout d'abord bien composés, à déterminer des « familles de caractères ». Mais on retrouve dans toutes ces déterminations la plupart des défauts précédemment signalés.

Les catégories auxquelles se sont arrêtés les divers auteurs laissent souvent en dehors d'elles une grande partie de l'humanité, car beaucoup d'esprits ne peuvent légitimement

(*) Causeries du lundi, t 111.

entrer dans Tune plutôt que dans l'autre; en outre, les individus ainsi rapprochés n'ont généralement pas de ressemblances réelles et profondes : on tient compte des apparences bien plus que de la nature véritable des esprits. On s'expose donc fatalement à rester superficiel, si l'on ne considère que ce que les membres de chaque groupe ont de commun, et à tomber dans d'inévitables erreurs, si l'on cherche à préciser le type, à moins de faire continuellement des restrictions qui enlèvent toute valeur à la synthèse essayée.

C'est ainsi qu'une des premières classifications proposées en France, celle du D' Bourdet^), énumère, comme étant distinctives, des qualités qui se rencontrent dans toutes les formes de caractères. Il nous serait donné, suivant cet auteur, d'observer trente-six caractères provenant de douze qualités premières (courage , libéralité , magnificence , magnanimité, etc.), et de Vexagération ou du défaut de ces qualités (audace et crainte, prodigalité et avarice, faste et parcimonie, arrogance et bassesse). Tl est à remarquer d'ailleurs que ces qualifications se rapportent presque toutes au sentiment, à l'exclusion de l'intelligence et de la volonté. Deux des trois faces de l'esprit se trouvent donc rejetées dans l'ombre.

Pour le D"" Azam, à l'état de santé, les caractères se distinguent en trois catégories générales : les bons, les mauvais, ceux qui sont bons ou mauvais suivant les circonstances. Est-ce encore classer, que classer de la sorte? Tout aussi imprécis

(') Cette classification et toutes celles qui suivent, figurent dans les ouvrages respectifs des auteurs cités dans la bibliographie de la page 9 (Introduction). Il a donc semblé superflu de reproduire ici ces indications, ce qui eût multiplié les notes, déjà trop nombreuses.

sont les quarante types qui se rangent dans chacune de ces catégories. Parmi les bons, on trouve les gais, les doux, les modestes, etc. ; parmi les mauvais, les envieux, les sournois, les bourrus, etc.; enfin, dans les troisièmes, les froids, les concentrés, les indépendants, etc. ! Malgré les fines et riches analyses auxquelles donne lieu cette classification démesurée, on lui doit refuser toute valeur scientifique. La prît-on en considération, qu'il la faudrait encore regarder comme incomplète, parce que, ici encore, tous les types qu'elle énumère sont tirés exclusivement de la vie affective.

C'est également le point faible de la classification proposée par M. Ribot. Après avoir prononcé l'exclusion préalable de ceux qu'il appelle les amorphes et les instables, comme n'ayant pas de forme propre, de véritable caractère, M. Ribot déclare que les caractères se distinguent par la prédominance fonctionnelle de l'une ou de l'autre des facultés mentales, qui, pour la circonstance, se trouvent réduites à deux seulement : le sentiment et la volonté. « Le fond du caractère doit être cherché dans la vie affective, il dérive des appétits, tendances, sentiments, émotions, passions de chaque homme bien plus que de son intelligence. » La. classification établie sur cette base parcourt quatre degrés à détermination croissante et à généralité décroissante :

« Au premier degré, les conditions les plus générales de simples cadres presque vides, ne correspondant à aucune réalité concrète (analogues aux genres en zoologie et en botanique). Au second degré (analogue aux espèces) les types fondamentaux du caractère, formes pwres, mais réelles cette fois et que, par suite, l'observation peut justifier et vérifier. Au troisième degré, les formes mixtes ou composites (analogues aux variétés), moins nettement dessinées que les précé-

dentés. Au quatrième degré, les substituts ou équivalents du caractère (on pourrait les appeler également les caractères partiels), qui s'éloignent également du type pur, mais qui en tiennent lieu pour beaucoup de gens. » La vie psychique se réduisant à ces deux manifestations : sentir et agir, M. Ribot établit au premier degré les deux grandes divisions correspondantes : les sensitifs, qui ont pour marque propre la prédominance exclusive de la sensibilité, et les actifs, que caractérise la tendance naturelle et toujours renaissante à l'action. A côté de ces deux classes positives, il en est une négative, celle des apathiques, dont le trait essentiel est Yinertie, Si de ces genres on passe aux espèces, on voit- entrer comme facteur secondaire les dispositions intellectuelles qui modifient indirectement la constitution individuelle, et l'on a, pour le premier genre : i*» des humbles (sensibilité excessive, intelligence médiocre, énergie nulle); a** les contemplatifs (sensibilité très vive, intelligence aiguisée et pénétrante, activité nulle) ; 3° les émotionnels, à l'impressionnabilité extrême, chez qui à la subtilité intellectuelle s'ajoute l'activité, mais une activité intermittente et parfois spasmodique, c'esl-à-dire une alternative d'activité impétueuse et d'afifaissements brusques. Suivant que l'intelligence est médiocre ou puissante, le genre des actifs se subdivise en actifs médiocres et grands actifs: Dans la classe des apathiques, on peut, d'après le degré d'intelligence, distinguer aussi deux espèces : i« V apathique pur; 2*» les calculateurs ou raisonnables (caractérisés par une intelligence puissante, mais pratique). Passant des espèces aux variétés, M. Ribot propose les groupes suivants : i*» les sensitifs actifs; 2*> les apathiques actifs; ?*» les apathiques sensitifs; 4*» les tempérés. Enfin, en s'éloignant de plus en plus des formes simples, nettes, bien

tranchées, on arrive à un dernier groupe, les partiels, dont la formule est celle-ci : un amorphe, plus une disposition intellectuelle ou une tendance affective très prépondérante.

Telle est cette classification très approfondie, mais non exempte de défauts. Ceux-ci, d'ailleurs, tiennent surtout à la complexité du sujet. Tout d'abord doit-on exclure, en masse, de rÉthologie ceux que l'auteur appelle amorphes et instables et peut-on leur refuser toute espèce de caractère. Si le caractère individuel n'est, comme le reconnaît M. Ribot lui-même au début de son étude, que « la manière d'être habituelle de chaque esprit », pourquoi refuser un caractère aux esprits dont « la manière d'être habituelle » est l'indifférence et la versatilité ?

D'autre part, on doit regarder comme inadmissible la proscription de l'intelligence du nombre des éléments fondamentaux de l'esprit. C'est démembrer la nature humaine. Les impulsions, désirs et sentiments que l'on donne comme seuls facteurs du caractère, ne supposent-ils pas des objets auxquels ils s'appliquent et qui ne peuvent être connus que par l'intelligence? Nos impulsions aveugles et nos goûts instinctifs tiennent plutôt à notre tempérament, nos préférences et nos amours, à notre caractère. Si l'on veut se contenter de classer les hommes d'après leur sensibilité et leur activité, sans se préoccuper de l'intelligence qui choisit la matière de l'émotion et le but de l'action, on en arrive à classer dans une même catégorie des caractères profondément dissemblables : par exemple, parmi les actifs^ saint Vincent de Paule à côté de Napoléon!

Mais, objecte Téminent psychologue, le caractère exprime l'individu dans ce qu'il a de plus intime; il ne peut donc se composer que d'éléments essentiellement subjectifs, et ce

n'est pas dans rintelligence qu'il faut les chercher, puisque son évolution ascendante des sensations aux perceptions, aux images, aux concepts, tend vers l'impersonnel. « Qu'importe, répond très justement M. Fouillée, que l'intelligence se représente de plus en plus à elle-même l'impersonnel, si cette représentation est toujours un acte personnel, si même elle est une élévation à un degré toujours plus haut d'une forme éminemment personnelle? » L'homme est, par nature, un être fait pour monter ; sa perfectibilité intellectuelle, avec le pouvoir qu'il a de s'universaliser et d'aimer l'universel, est précisément un de ses traits les plus caractéristiques. Laplace cesse-t-il d'être Laplace parce qu'il se représente dans leur ensemble les mouvements du monde entier? Pour exdure l'intelligence du caractère, M. Ribot invoque encore ce fait que le développement de l'une entraîne souvent l'atrophie de l'autre, « ce qui établit clairement leur indépendance ». Mais ici le pénétrant psychologue s'est laissé abuser par le mot « caractère » qui, on le sait, désigne tantôt la marque générale, quelle qu'elle soit, de l'individu, tantôt l'énergie particulière de la volonté. Un homme intelligent ou un homme sensitif qui n'a pas de caractère n'en a pas moins un caractère ! De quelque point de vue que l'on envisage la question, il paraît donc impossible d'accepter intégralement cette classification qui, par sa complexité même (quoique les formes pathologiques ou simplement incohérentes et contradictoires n y aient point place), fait bien saisir combien sont diverses et hétérogènes les modalités individuelles qu'on désigne sous le nom collectif de « caractère », l'unité du mot dissimulant la multiplicité des cas.

Encore M. Ribot, tout en indiquant le problème qui consisterait à déterminer les principaux types d'individua-

lité d'après la manière d'agir et de réagir qui a sa source dans les sentiments et dans le vouloir, s est contenté d'essayer une classification des caractères.

M. Fr. Paulhan a visé plus haut. Après avoir, dans son ouvrage sur Y Activité mentale, proposé une théorie de la vie de Tesprit et formulé un ensemble de lois abstraites s'appliqùant à la psychologie générale, il s'est attaché à montrer « comment les diverses manifestations de ces lois abstraites produisent des catégories différentes de types psychiques » , ou, en d'autres termes, à « ramener tous les traits de caractères aux éléments psychiques les moins composés et aux formes les plus simples des grandes Ipis psychologiques, tout en montrant la nature de la combinaison qui les produit ».

Les appréciations que chacun porte sur la nature d'autrui « nous signalent, d'après M. Paulhan, des manières d'être qui ne sont ni semblables ni opposées, mais qui nous montrent un même individu ou des individus divers par des aspects différents et nullement comparables. On dira, par exemple, d'une personne qu'elle est incohérente ou capricieuse, d'une autre qu'elle est gourmande, d'une troisième qu'elle est vive ou molle, d'une quatrième qu'elle est susceptible. »

Voilà, non pas seulement quatre jugements différents, mais quatre modes différents d'indiquer un caractère et d'apprécier une personnalité. Examinant de près ces appréciations, M. Paulhan en fait sortir quatre classes différentes de qualités psychiques.

La première comprend les types provenant des formes diverses de Vassociation mentale. Dans cette première classe entrent les types généraux produits par la façon particulière

dont sont réalisées dans tel individu donné les lois de l'association systématique (ce sont les équilibrés, les unifiés), — - les types provenant de la prédominance de Tinhibition systématique (les maîtres d'eux-mêmes, les réfléchis), — les types qui résultent de la prédominance de l'association par contraste (les inquiets, les nerveux, les contrariants), — les types caractérisés par la prédominance de l'association par contiguïté et par ressemblance (les gens qui ont une bonne mémoire en sont des spécimens), — les types caractérisés par l'activité indépendante des éléments de l'esprit (les impulsifs, les composés, les incohérents, les émiettés, les suggestibles).

La seconde classe comprend les types provenant des différentes qualités de l'esprit et des tendances. Ces types sont déterminés par l'ampleur des personnalités et des tendances, leur richesse en éléments (caractères larges ou étroits et mesquins), — par la pureté des éléments psychiques (les tranquilles, les troublés), — par la force des tendances (les passionnés, les entreprenants et leurs opposés), — par la persistance des tendances (les volontaires, les obstinés, les <:onstants, les changeants), — par la souplesse des tendances (les doux, les rudes, les raides), — par la sensibilité des éléments psychiques (les vifs, les impressionnables, les froids, les mous).

La troisième classe comprend les types déterminés par les tendances sociales. Ces tendances se rapportent à la vie organique (les gloutons, les sobres, les sexuels, les froids), — ou à la vie mentale (les intellectuels, les affectifs). '

La quatrième classe comprend les types déterminés par les tendances vitales. Ces types résultent de la prédominance des tendances ayant pour objet des individus (les égoïstes, les altruistes, etc.), — de la prédominance des tendances imper-

sonnelles (les mondains, les professionnels, les avares, les économes, les prodigues, les vaniteux, les orgueilleux, les humbles, les autoritaires, les soumis, etc.), — ou des tendances synthétiques (les heureux, les jouisseurs, les pessimistes, les ascètes).

« Toutefois, observe M. Paulhan, les types purs sont rares. Chacun des types d*une série peut se combiner avec un grand nombre de types de l'autre, plusieurs types d'une même série peuvent aussi s'associer et ceci nous explique Tinfinie variété des hommes dont pas un ne ressemble à l'autre. » Cette restriction, qui est un aveu, ne montre-t-elle pas combien est vaine une classification aussi abstraite ?

Il est plusieurs manières de se représenter le monde des réalités. Les uns cherchent dans l'expérience, et spécialement dans l'expérience intérieure, quelque réalité concrète (ou ce qu'ils pensent être une réalité concrète), immédiatement saisie, qui se retrouve sous toutes les autres et en soit le fond ; ils se représentent alors le monde entier comme composé de cette même étoffe. C'est ainsi que Hegel choisit la Pensée, Schopenhauer la Volonté. D'autres, — M. Paulhan est du nombre, — au lieu de considérer l'étoffe elle-même, ne s'occupent que des lois abstraites selon lesquelles elle est tissée, des manières les plus générales selon lesquelles s'entre-croisent les fils de l'universelle existence- L'esprit n'est, pour eux, qu'une synthèse d'éléments selon les lois générales d'association, ces éléments à leur tour sont des synthèses d'autres éléments associés, et ainsi de suite. Enfin, les individualités, on vient de s'en rendre compte par l'exposé qui précède, ne sont que des « associations systématiques de tendances », Mais une combinaison de lois aussi nombreuses que possible peut-elle jamais suppléer complètement la réalité? Les lois

consistent seulement dans les rapports qui existent entre les choses réelles, et ces rapports, par eux-mêmes, ne sont que des abstractions. « Nec fîeri potest, dit spirituellement M R. Thamin, ut tantum illorum legum opéra, quae ordinem et compositionem in mente regat, turbetur animi quies et tantae exoriantor procellae (')! » Peut-on admettre, en eflfet, que dans le caractère de l'individu, ce. soit la forme qui produise le fond, et n*est-il pas infiniment plus vraisemblable de dire que c'est le fond qui produit la forme ? 11 est parfaitement exact de reconnaître des caractères « équilibrés », d'autres non équilibrés, des caractères « cohérents et unifiés », d'autres incohérents et non unifiés. Mais ce sont là des caractéristiques formelles ; ce qui importe, c'est de savoir quels sont les éléments réels, fondamentaux, entre lesquels il y a ou il n'y a pas équilibre, cohérence, unification, etc. Avant donc que d'étudier dans le mécanisme du caractère les rapports des rouages, il faut étudier les rouages eux-mêmes. Ces rouages, aux yeux de M. Paulhan, sont représentés par les tendances. Mais l'auteur se borne à définir chaque tendance par son objet : égoïsme, ambition, sympathie, pitié. Aussi a-t-on légitimement reproché à ce remarquable Traité des Caractères de n'être, en sa seconde partie, qu'un Traité des Passions, sans que le fond même de la vie intérieure soit encore abordé. Entre les formes générales de « l'association systématique » et les objets particuliers des tendances, il existe un intermédiaire : c'est précisément

(*) R. Thamin. De Puerorum Indole, p. i8. — « Il est impossible que la seule combinaison des lois qui règlent Tordonnance et la composition de Tesprit puisse troubler le repos de Tâme et y soulever de si grosses tempêtes ! »

le caractère même, c'est-à-dire la nature particulière du penser, du sentir, du vouloir. L'application à tels ou tels « objets » est ultérieure et dérivée ; ce qui est primordial, c'est le mode individuel de développement et de fonctionnement de chacune des trois facultés fondamentales : Intelligence, Sentiment, Volonté.

C'est, de même que M. Paulhan, sur des éléments tout « formels » et extérieurs que M. B. Ferez assoit sa classification. Considérant les manifestations motrices comme l'expression de la personnalité intime, et les mouvements comme les facteurs simples ou compliqués de la personne morale, l'auteur cherche dans ce domaine de l'activité un certain nombre de modes généraux représentant des modes du caractère.

La rapidité des mouvements entraîne un premier type : celui des vifs; la qualité contraire, celui des lents; l'énergie très accusée, celui des ardents; la même énergie combinée avec la vivacité, mais celle-ci prédominant, ofiFre le type intermédiaire des vifs-ardents ; combinée avec la lenteur, celui des lents-ardents. A ces cinq classes, il faut ajouter celle des pondérés ou équilibrés, réalisant ce juste-milieu où ni la vivacité, ni l'ardeur, ni la lenteur n'ont une suprématie évidente. De chacune de ces qualités nervo-motrices peuvent se déduire, suivant M. Ferez, comme autant de variétés et de combinaisons, les caractères individuels. « Qu'il y ait cependant des oppositions constituées par la synthèse, dans le même individu, d'une imagination vive, d'Une conception prompte et d'une décision rapide unies à la lenteur des mouvements, ou d'une parole lente, d'une imagination paresseuse et d'un esprit réfléchi unis à des mouvements vifs, la chose

est possible, certaine même, bien que rare; car la nature, quoi qu'on dise de son goût des variétés, n*aime pas à ce point le divers et le contradictoire. »

Cette classification, qui a une qualité, la simplicité, a deux défauts. D'abord elle est tout à-priorique; ensuite, elle n'envisage Thomme que par le côté objectif. D'autre part, l'activité motrice et toutes ses nuances se rapportent plus exactement au tempérament qu'au caractère. Ce n'est qu'un aspect extérieur et partiel de la nature humaine.

Par ces diverses analyses, on a voulu établir d*abord que toute classification des caractères doit prendre pour point d'appui, non pas la forme seulement de l'activité spirituelle, mais les éléments fondamentaux de l'esprit, et, d'autre part, qu'on ne peut, sous peine d'être infidèle à la réalité, écarter aucun de ces éléments constitutifs.

Et puisque, aussi bien, toute classification des caractères reste artificielle, partant entachée de quelque arbitraire, le plus prudent semble être de prendre pour cadres les trois grandes manifestations de la vie spirituelle : l'Intelligence, le Sentiment et la Volonté, envisagées dans leurs rapports de dépendance et de subordination. C'est à ce mode de classification, plus ou moins modifié, plus ou moins élargi, que se sont arrêtés Bain et Krause, MM. Tiberghien, Fouillée, Queyrat (*).

(') Ouvrages cités.

C'est essentiellement l'Intelligence, le Sentiment et la Volonté qui caractérisent les êtres, non la forme extérieure de l'association de ces facultés. Des rapports qui existent entre les trois grandes facultés, des inégalités de leurs degrés de culture et du développement respectif de leur activité, résultent nécessairement des dififérences, des variations qui entraînent équilibre ou déséquilibre; la résultante définitive est une direction prépondérante dans le sens intellectuel, ou sensitif, ou actif. Ce sont ces différents rapports d'intensité et d'extension entre les trois fonctions essentielles de Tactivité psychique qui se traduisent par la forme plus ou moins harmonique du caractère.

On va essayer de déterminer un certain nombre de types généraux de caractères, par ce procédé, à tout prendre le plus simple, le plus naturel. Mais on se permet de rappeler qu'il faudra savoir se contenter de Ta peu près, puisque une exactitude rigoureuse ne peut et ne pourra peut-être jamais être atteinte.

Une classification des caractères établie sur les bases qui viennent d'être indiquées, c'est-à-dire d'après les degrés de l'activité fonctionnelle et de la culture des trois facultés fondamentales, donnerait les variétés de types que voici :

1. Les types exclusifs ou, s'il se peut dire, unilatéraux, marqués par la prédominance de l'intelligence, ou du sentiment, ou de la volonté.

2. Les types mixtes, comprenant ceux chez qui prédominent simultanément deux des facultés et ceux chez qui se manifeste, d'une manière instable, tantôt Tune, tantôt l'autre des facultés, avec des intermittences de vigueur et d'apathie.

3. Les types équilibrés, chez qui ne se manifeste aucune prédominance, l'équilibre étant le produit soit de la nullité, soit, au contraire, d'une culture supérieure et panharmonique.

Enfin, à ces trois catégories de caractères, que Ton peut considérer, en moyenne, comme normaux et sains, pourraient s'ajouter les classes de caractères morbides, car il existe de véritables « maladies du caractère », qui sont l'Hypocondrie, la Mélancolie, l'Hystérie. Mais elles relèvent plus de la Psychiatrie que de TÉthologie.

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