CHAPITRE IL
Les intellectuels. — Les sensitifs. — Les volontaires.
Les Intellectuels.
La mode, en ces derniers temps, a donné à là dénomination d'intellectuel le sens un peu spécial d*esprit artificiellement cultivé, nourri exclusivement d'abstractions et de symboles. Mais rintellectualisme est aussi une forme de caractère naturelle et innée. L'exercice de Tintelligence constitue, pour ceux dont le cerveau y est prédisposé, une satisfaction telle que la tendance à penser devient en eux prédominante. Le désir de connaître devient une passion. L'activité humaine ne se manifeste pas seulement d'une manière extérieure; à cAté des gens avides d'exercices physiques, il en est d'autres qui se montrent surtout avides d'exercices intellectuels. « Quand j'étais encore enfant, dit un personnage du Paradise regained de Milton, aucun jeu enfantin ne me plaisait. Toute mon âme s'employait, sérieuse, à apprendre et à savoir, pour travailler, par là, au bien commun ; je me croyais né pour cette fin, pour être le promoteur de toute vérité et de toute droiture. »
Dans l'auto-biographie laissée par Honoré de Balzac, sous le nom de Louis Lambert^ on lit : « L'Ancien et le Nouveau
Testament étaient tombés entre les mains de Louis à l'âge de 5 ans; et ce livre où sont contenus tant de livres avait décidé de sa destinée. Cette enfantine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur des Écritures, s'épri1>-elle seulement des romanesques attraits qui abondent en ces poèmes tout orientaux? Un fait résulta de cette première lecture de k Bible : Louis allait par tout Montoire y quêtant des livres qu'il obtenait par la faveur de ces séductions dont le secret n'appartient qu'aux enfants. En se livrant à ces études dont le cours n'était dirigé par personne, il atteignait sa dixième année... » Plus tard : « Il venait passer ses vacances à la maison paternelle; mais au lieu de s'y livrer selon 1 habitude des écoliers aux doijceurs de ce bon farniente qui nous affriole à cet âge, il emportait dès le matin du pain et des livres, puis il allait lire et méditer au fond des bois pour se dérober aux remontrances de sa mère à laquelle ces constantes études paraissaient dangereuses. Dès ce temps, la lecture était devenue chez Louis une faim que rien ne peut assouvir, il dévorait des livres de tout genre. Il m'a dit avoir éprouvé d'incroyables délices en lisant des dictionnaires à défaut d'autres ouvrages et je l'ai cru volontiers C) ... »
Ampère réalisa de même, dans toute sa perfection, le type de l'iatellectuel. « A quoi sert le monde? disait-il. A donner des pensées aux esprits! » Peu de temps avant sa mort; il discutait philosophie avec un de ses amis, et comme ce dernier lui conseillait de ménager sa santé : « Ma santé, s'écria-t-il, il s'agit bien de ma santé! Il ne doit être question entre nous que de ce qui est éternel. »
{*) Cf. Balzac. Sa vie et ses œuvres, par M"»» Laure Survilîe, sa sœur.
Les tendances de l'intelligence sont nombreuses, la faculté peut s'exercer en des directions diverses; les types (ï intellectuels offriront donc une certaine variété. On peut citer, par exemple, les naturalistes observateurs et descriptifs, collectionneurs de faits ; les érudits qui évitent les généralisations, non par impuissance, mais par amour de la précision, et déploient dans leurs minutieuses investigations àts facultés supérieures. En allant du concret à Tabstrait, on trouve les savants qui analysent et synthétisent à la fois; les physiciens, les biologistes qui recherchent tout ensemble les faits et les lois, Claude Bernard, Helmholtz ; les naturalistes philosophes comme Darwin; les philosophes qui ont l'amour du fait et du détail comme Spencor; les historiens qui aiment également les faits et les théories, Fustel de Coulanges; enfin les penseurs spéculatifs tournés vers Tabstraction et la métaphysique. Parmi ces derniers, on peut compter : Bordas- Demoulin, « qui, ayant donné le peu qu'il avait, dénué de tout, mourant de faim, dépensant dans un cabinet de lecture les quelques sous qui lui restaient, et après avoir passé sa vie à faire de la métaphysique dans une mansarde de Paris, mourut vierge, n'ayant jamais trouvé le ttoips d'aimer (*) » ; Spinoza; Leibnitz, « qui, dit Fontenelle, ne dormait souvent qu'assis sur une chaise, étudiant de suite des mois entiers sans quitter le siège » ; Kant, dont Michelet trace ce portrait pittoresque : « Au fond de la mer du Nord, il y avait une bizarre et puissante créature : un homme? Non, un système, une scolastique vivante, hérissée, dure; un roc, un écueil taillé à pointes de diamant dans le granit de la Baltique.
(«) Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. I, pp. 34-35.
On J*appelait Emmanuel Kant, lui s'appelait « Critique ». Soixante ans durant, cet être tout abstrait, sans rapports humains, sortait juste à la même heure et, sans parler à personne, accomplissait, pendant un nombre donné de minutes, précisément le même tour, comme on voit aux vieilles horloges des villes, l'homme de fer sortir, battre l'heure et puis rentrer ('). »
La suprématie de l'intelligence ne produit pas toujours ces « monstra per excessum », comme les appelle Schopenhauer. D'une manière générale, l'état d'esprit des intellectuels se rapproche de cette situation décrite par M. Tiberghien comme procédant d'une culture rationnelle, où « la connaissance atteint son plein développement, où la pensée se déterminant à la fois comme observation et comme contemplation, saisit l'infini et l'absolu aussi bien que les individus et les espèces, comprend Dieu et devient capable d'esquisser la science dans toutes ses parties comme organisme de la connaissance (') ».
On a prétendu que le développement excessif de l'intelligence entraînait l'atrophie complète soit de la sensibilité, soit de la volonté. Mais, il faut le dire dès maintenant et une fois pour toutes : les types absolument purs sont rares, peutêtre même ne s'en trouve-t-il pas. Nul homme ne peut être exclusivement intellectuel, actif ou sensitif. Prédominance signifie subordination des autres facultés, mais non leur anéantissement. Pascal, qui fut bien un intellectuel, était à la fois un raisonneur et un passionné. On en peut dire autant
(M MicHELET. Histoire de la Révolution française, liv. I!I, ch. XII. (*) G. TiBERGHIEN. Of, cit,y 1" édit., p. 7o5.
188 LBS TYPES PSYCHIQUES.
de Gœthe, chez qui les hautes spéculations philosophiques et scientifiques ne parvinrent ni à entraver les élans d'une ardente imagination, ni à glacer les aSections et les enthousiasmes du cœur. On rapporte que Talgèbre seule pouvait consoler Karl Marx dans les moments les plus tristes de sa vie agitée. Pendant la maladie de sa femme, en proie au souci de la perdre, il écrivait un traité sur le calcul infinitésimal, afin de se transporter loin des réalités douloureuses, dans les régions sereines de Tabstraction transcendante. Le fait que Marx recherchait des diversions aux soucis, aux tristesses douloureuses de la vie prouve que « Tintellectualisme » n'exclut pas 1' « émotivité ».
Quant à la volonté, il est indéniable que Tintellectualisme exclusif peut la paralyser. Les méditatifs, les contemplatifs ont leurs univers en eux-mêmes, n'agissent qu'avec leur pensée; la vie semble, en quelque sorte, s'être retirée en dedans. D'autre part, l'intelligence aboutit trop à voir en toute chose le pour et le contre. La réflexion alors, dit-on, tue l'action. Voyez Hamlet. Mais le doute paralysateur n'est pas un signe de vraie et définitive supériorité. Un grand esprit finira toujours par voir ce qu'il importe de faire. Là où une intelligence vulgaire hésite, une intelligence d'élite prendra rapidement parti.
On pourrait, dans le «genre» des intellectuels, reconnaître des espèces secondaires suivant que prédomine l'esprit d'analyse ou l'espril de synthèse, l'imagination ou le raisonnement, les facultés créatrices ou les facultés critiques, les tendances théoriques ou les tendances pratiques. Mais sous quelque forme qu'on la prenne, l'intelligence, que d'aucuns proscrivent du caractère, peut, au contraire, lui donner très nettement sa marque.
Les Sensitifs.
La prédominance du sentiment, de la sensibilité morale est, d'après M. Tiberghien, un état d'imperfection.
La réflexion et la raison ne sont pas tout à fait absentes de rame, mais elles ne se montrent pas comme distinctes à la conscience et sont alors, contrairement à Tordre, sacrifiées à la faculté inférieure de l'esprit. La connaissance ne se manifeste que par des représentations sensibles, à l'exclusion des conceptions générales et des idées absolues. L'intelligence perçoit les phénomènes déterminés du monde extérieur, i révélés par les sens et les œuvres déterminées de l'âme qui se reflètent dans l'imagination ; elle combine ses objets à l'aide du jugement et du raisonnement, mais ne cherche pas à les classer d'après un procédé scientifique, ni à les ramener à leurs lois. La pensée ne saisit donc que des faits individuels et incohérents, sans même remonter à la notion rationnelle du fini et de l'individualité. L'âme s'émeut en présence des objets de la nature, elle éprouve des sentiments de plaisir ou de peine, elle désire ou repousse, elle espère ou elle craint, mais là s'arrêtent ses aspirations. Le bon, le beau, le juste se confondent avec la sensa^on, avec le plaisir, avec la force, les sentiments rationnels ne se dégagent pas des sentiments sensibles. La volonté à son tour dépend tout entière de la sensibilité. On agit ou l'on s'abstient, sans autre motif que de se procurer une jouissance ou d'éviter une souffrance. Car, de même qu'il y a des gens qui vivent surtout par l'intelligence,
d*autres vivent surtout par le cœur. Au point de vue physiologique, les sensitifis sont ceux dont le système nerveux et surtout cérébral est constitué de manière à « jouer » presque tout seul avec une intensité souvent disproportionnée aux excitations extérieures.
La sensibilité, qui se confond avec i'impressionnabilité, diffère beaucoup selon les hommes et aussi selon les races et les peuples. Le Hollandais et l'Italien contrastent à cet égard. L'époque et la mode ont leur influence aussi. Au XVIII» siècle, par exemple, le bon ton voulait qu'on fît étalage de sensibilité raffinée. Au commencement de ce siècle, la sentimentalité était en honneur. Les héros des écrivains romantiques, Werther, René, Antony, Hernani, montrent une fougue passionnelle dont on s'est plus tard quelque peu moqué. Après une réaction excessive, le sentiment en ces dernières années était revenu à la mode ; il est aujourd'hui détrôné par l'intellectualisme! En somme, le sensitif, impressionnable à l'excès, ressemble à un instrument en perpétuelle vibration. Il est généralement pessimiste, parce qu'une expérience, vieille comme le monde, prouve que le sensitif soufifre plus d'un petit malheur qu'il ne jouit d'un grand bonheur.
Mais il ne faut point trop jeter le discrédit sur ce type de caractère. L'histoire de l'art et des lettres nous montre souvent la sensibilité ou, comme on dit encore, l'émotivité, unie à de grandes et belles intelligences, parfois au génie. Il est vrai de dire que sous l'empire <Jp la passion du moment, ils retombent au rang des sensitifs inférieurs. « Amoureux de Miss Smithson, je ne composais plus, écrit Berlioz, mon intelligence semblait diminuer autant que ma sensibilité s'accroître, je ne faisais absolument rien que... soufifrir! » La sensibilité, sous l'influence de l'enthousiasme artistique.
avait, chez Berlioz, une telle violence, qu'elle envahissait non seulement tout le cerveau, mais le corps entier. Conduisant Torchestre pour Texécution de son tableau du Jugement dernier, le terrible danger tubarum lui communique un tremblement convulsif qui le contraignit de s'asseoir. « Je ne pouvais me tenir debout et je craignais que le bâton ne m'échappât des mains O... »
Chez Musset, la sensibilité atteignait son paroxysme et se compliquait de contrastes, de métamorphoses et de luttes d'où il sortait anéanti. « Un quart d'heure après Tavoir insultée, j'étais à ses genoux ; dès que je n'accusais plus, je demandais pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. » « L'on eût dit, ajoute George Sand, que deux âmes s'étant disputé le soin d'animer son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l'une l'autre. Au milieu de ces souffrances contraires, l'infortuné perdait son libre arbitre et tombait épuisé chaque jour par la victoire de l'ange ou du démon qui se l'arrachaient ('). »
De même que l'on a pu noter des variétés du type intellectuel, ainsi trouve-t-on également des types différents de sensitifs, suivant que le sentiment qui les anime est égoïste ou altruiste, relève de l'amour, de l'amitié, des affections de famille, ou s'adresse à des collectivités, comme l'humanitarisme, le patriotisme.
(') Legouvé. Soixante ans de souvenirs.
O George Sand. Eile et Lui,