‹ Psychologie du caractère; contribution à l'éthologieChapitre 2 sur 18 · PLACE DE L'ÉTHOLOGIE DANS LA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

PLACE DE L'ÉTHOLOGIE DANS LA PSYCHOLOGIE

sonnelles dans rappréciation des motifs qui pèsent sur notre détermination volontaire, on accordera que le préliminaire indispensable de toute analyse de la volonté, de toute discussion sur le libre arbitre se trouve dans Tétude du caractère.

Elle forme, de même, la base solide de tout enseignement delà Morale. Bacon fait observer que la plupart des moralistes ressemblent à des maîtres d'écriture qui présenteraient de beaux modèles à leurs élèves, mais qui ne leur diraient rien de la manière de tenir la plume et de tracer les lettres. Ainsi les philosophes nous donnent des modèles fort beaux, des images très fidèles et très nobles du beau et du bien, mais ils n'indiquent pas les moyens d'atteindre à une telle perfection. Ils font connaître le but, non le chemin. Traçant ensuite lui-même une esquisse de cette partie de la morale qui ne donne pas seulement des préceptes, mais aussi des instructions, et qu'il appelle les Géorgiques de l'âme, il dit qu'elle doit être comme la médecine qui, avant tout, étudie la constitution des malades (*). Ici la constitution, c'est le caractère.

L'utilité n'est pas moindre pour la psychiatrie et la criminologie, qui se partagent avec la morale l'œuvre de prophylaxie et de thérapeutique individuelles et sociales.

Point n'est besoin, après cela, de démontrer bien longuement quels avantages nombreux peuvent retirer d'une telle

(^) c< Id hujus scientiag pertractatione, qui de ea scripserunt, période mihi )> fecisse videntur ac si quis scribendi artem traderc pollicitus, pulchra tao- » tum exhibeat exemplaria literarum tam simplicium quam copulaturum, de » calamo, vero, ducendo aut modis characteres efformandi nibil praecipes. Ita » et isti proposuerunt nobis exemplaria bella et luculenta atque imagines accu- » ratus boni, virtutis, officiorum, felicitatis tanquam vera objecta et scopos n voluntatis et appetitus humanis, vcrum quomodo quis posait optime ad hos

INTRODUCTION

enquête les diverses branches de la science de l'Éducation. « La pédagogie, au sens élevé du mot, disait Maine de Biran, est une psychologie en action. »

Enfin, hors des limites de la stricte individualité, appliquée aux collectivités larges ou restreintes, races et peuples, classes et groupes sociaux, la Psychologie du Caractère peut devenir l'auxiliaire précieux des recherches anthropologiques et historiques, des études sociales et politiques. Car le caractère, ainsi que Ta établi M. Vanderkindere, doit être compté au nombre des facteurs déterminants de l'activité des sociétés entières aussi bien que de celle des individus ('). C'est une vérité maintes fois mise en lumière, que l'histoire, dans ses grandes lignes, peut être considérée comme le simple exposé des résultats engendrés par la constitution psychique, autrement dit, le caractère des peuples ('). Taine la ramenait à « un simple problème de mécanique psychologique » C).

L'élaboration d'une science du caractère fut pour la première fois réclamée par J. -St. Mill qui, par avance, la baptisa

>» scopos excellentes» sane, et bene ab illis positus collimare, hoc est quibus M institutis aaimus ad illa assequenda subigi et componi possit aut nihil praeci- » piunt aut perfunctorie et minus utiliter. » Bacon. De dignitateet augmentis scientiaruniy liv. VII, chap. I.

(*) L. Vanderkindere. De la Race et de sa part d'influence dans les diverses manifestations de l'activité des peuples^ ch. I, §§ 4 et 5.

(') C'est à montrer Thistoire des peuples u comme conséquence de leur caractère » qu'es»t consacré, presque tout entier, rouvrage du D' G. Le Bon : Lois psychologiques de l'évolution des peuples,

{^) Taine. Histoire de la littérature anglaise. Introduction.

HISTOIRE DE L'ÉTHOLOGIE.

du nom, qu'elle a conservé, d'Êlhologie ('). En même temps, le philosophe anglais se plaignait que rien ou presque rien n*eût été tenté pour en assurer la constitution. Il faut regretter qu'il n'ait pas eu lui-même le loisir de combler la lacune qu'il signalait.

De fait, malgré son importance et son utilité qui, d'ailleurs, n'ont jamais été méconnues, l'étude méthodique et systématique du caractère a été longtemps négligée.

Les « Caractères » qu'ont dépeints les écrivains appelé^ xMoralistes, même les plus subtils et les plus profonds, les Théophraste, La Bruyère, La Rochefoucauld, Vauvenargues, ne sont, tout bien considéré, que des esquisses de quelques particularités saillantes des mœurs de leur temps, la stigmatisation ironique de quelques travers de la conduite de leurs contemporains observés en leurs rapports sociaux ou mondains. Les personnages qui défilent sous nos yeux, ce sont les acteurs, protagonistes ou comparses, de la comédie humaine, sous le costume et le masque dont chacun s'afifuble pour paraître sur la scène de la vie journalière. C'est une galerie de portraits individuels où, suivant une critique juste, bien que lourdement formulée, l'observation « descend trop dans le particulier ». L'homme en lui-même, le caractère en général n'y sont pas étudiés systématiquement.

Une psychologie vraiment scientifique du caractère est plus large, à la fois, et plus pénétrante. Elle doit embrasser,

(*) John-Stuapt Mill. Système de logique déductive et inductive, liv. VI, ch. V, Trad. Peisse. « Je proposerai, dit Mill, de donner le nom d'éthologic » à la science du caractère, du mot t^Ôo^, qui est, de tous les mots de la langue » grecque, celui qui correspond le mieux au mot caractère dans le sens où je » l'emploie. » (P. 456.)

INTRODUCTION

non plus seulement tel ou tel aspect singulier, mais tout Tensemble des manifestations de la vie psychique, pénétrer jusqu'au fond intime, naturel et persistant de Tesprit.

Longtemps, Tantique théorie des Tempéraments physiques, qui remonte à Hippocrate et Galien, avait paru, aux philosophes aussi bien qu'aux physiologistes, suffire à tous les besoins de la caractérisation individuelle de Tesprit, car à chacun des tempéraments-types on faisait correspondre un ceijtain nombre de traits moraux. Lorsque Kant, notamment, entreprit une classification des caractères, il transporta simplement du physique au moral la distinction des quatre tempéraments ('). Il se contente, d'ailleurs, d'une description toute superficielle, entreprise au point de vue de la Sémeiotique anthropologique ou Art de connaître l'intérieur par Vextérieur,

C'est uniquement aussi par le côté physique et extérieur que l'étude du caractère fut abordée par la phrénologie, qui n'est, à la bien prendre, qu'une théorie du caractère associée à des hypothèses sur les manifestations visibles des facultés. Elle donne une analyse élémentaire de l'esprit, puis elle s'eflorce de rapporter chaque faculté ou aptitude mentale à une partie distincte qui serait rendue observable au dehors, sur la surface du crâne, par une proéminence ('). Cette dernière affirmation rendrait, à coup sûr, très aisée la science du caractère. Mais on sait en quelles exagérations, en quelles extravagances sombra cette tentative dont la conception initiale n'était cependant pas tout à fait dénuée d'exactitude. Il

(') Kant. Anthropologie, 2» partie.

O Cf. Gall. Les fonctions du cerveau .

HISTOIRE DE l'ÉTHOLOGIE.

est à craindre que le même sort ne soit réservé à l'entreprise similaire de la Physiognomonie.

Maints philosophes et psychologues de toutes écoles ont incidemment touché à la question du caractère. Mais de leurs considérations, généralement tout aprioriques ou déductives, on n'emporte que des impressions bien vagues et le sentiment que presque tout est à refaire.

Kant, avant d'esquisser dans son Anthropologie, qui fut son dernier ouvrage (iJ y prend congé du public), une étude du caractère strictement expérimentale, avait, dans ses deux immortelles Critiques (*), traité la question du point de vue rationnel. Mais là, préoccupé surtout de trouver le « fondement métaphysique de la morale », il se laisse entraîner par l'élan des spéculations. En distinguant un caractère intelligible inaccessible à l'observation du caractère empirique qui se manifeste extérieurement, il introduit dans l'esprit humain des éléments transcendantaux qui, en vérité, n'y ont que faire et s'y trouvent fort à l'étroit. Les mêmes objections s'adressent à Schopenhauer (^), qui a fait sienne cette théorie de Kant. De Hartmann (^), esclave de sa conception de l'inconscient, Un-Tout et Tout-Puissant, n'a scruté le caractère que pour y découvrir les traces de son Dimiurge favori. Le D*" Bahnsen (*)

(*) Kant. Critique de la raison pure^ liv. H, chap. I. — Id. Critique de la raison pratique, liv. II.

(") Schopenhauer. Essai sur le libre arbitre, chap. III. — Id. Le fondement de la morale, §§ lo et 20. — Id. Le monde comme volonté et comme représentation^ liv. IV, § 55.

(^) Ed. de Hartmann. Philosophie de F inconscient^ 2« partie, chap. IV, et 3« partie, ch. XI.

(*) D' JuLius Bahnsen. Beitràge :{ur Characterologie. Leipzig, 1868.

INTRODUCTION

s'est particulièrement attaché à mettre ea lumière les rapports de la « charactérologie » avec la pédagogie. L'abondance des hypothèses et des conclusions exclusivement déductives dénature les données d'observation et d'expérience qui s'y rencontrent. Krause (*) et avec lui M. Tiberghien (') ont consacré quelques-unes des plus belles pages de leur Scfenc^ûfe l'âme à l'étude du caractère envisagé au double point de vue « des degrés de culture de l'esprit » et « d6 l'extension de la vie spirituelle ». Il est regrettable que les très hautes et très belles spéculations de ces deux penseurs se trouvent, ici, viciées, ainsi qu'on aura occasion de le montrer, par une arbitraire restriction de la notion du caractère.

Telle était, sauf involontaire omission, la littérature du caractère à l'époque où écrivait J.-St. Mill. "Ses doléances étaient, on le voit, justifiées, puisque cette étude n'avait jamais été traitée que comme accessoire et, pour ainsi dire, en ordre subsidiaire.

Il ne faut peut-être ni trop s'en plaindre, ni trop s'en étonner. Car, ainsi que le reconnaît Mill lui-même, l'Éthologie n'est qu'un « système de corollaires » de la psychologie. Son édification n'est possible que sur la base d'une psychologie solidement constituée. Or, l'élaboration d'une psychologie expérimentale, scientifiquement conduite, est de date relativement récente.

Il était indispensable de s'occuper de classer les phénomènes de la vie mentale et de les ramener à des lois, de

(») Krause. Vorlesungen ûber die psychische Anthropologie, Gôttingen, 1848, pp. 225 sq.

(*) G. Tiberghien La science de Vâme^ i'« édit., 1868, 3« partie, chap. II.

HISTOIRE DE L'ÉTHOLOGIE.

retracer les conditions de leur genèse, Tordre de leur évolution avant de songer à les étudier en leurs combinaisons synthétiques. Est-ce à dire que l'on peut considérer la psychologie analytique comme actuellement achevée ? Loin de là. Mais on s'accorde à reconnaître que les lois générales des éléments constitutifs de la nature humaine sont, dès maintenant, établies et élucidées suffisamment pour que la créa tion d'une Éthologie soit rendue possible.

Aussi bien semble-t-elle en passe, depuis quelque temps, de conquérir, enfin, la place qui lui revient de droit dans l'ensemble de la science de l'esprit. Divers psychologues, et non des moindres, se sont attachés, en ces toutes dernières années, à cette étude. Coup sur coup, de nombreuses monographies, dont beaucoup très substantielles et très précieuses ont été consacrées au caractère (')• Mais, qu'elles soient con-

(*) Voici la bibliographie, que Ton croit complète, de tous les travaux spécialement relatifs à T Éthologie :

1° Alex. Bain, obéissant, en quelque sorte, aux objurgations de son maître et ami J.-St. Mill, a, paraît-il, esquissé une éthologie sous le titre ; On study of Character (1861). On a écTii parait-il parce que, en dépit d'efforts nombreux et dMncessantes recherches, on n*a pu réussir à prendre connaissance de cet ouvrage complètement épuisé. A en croire M. Th. Ribot, bon juge en la matière, Tœuvre ne serait pas digne de son auteur;

3" D' BouRHET. Les maladies des caractères. Paris, i858;

30 D»" G. Le Bon. Sur l'étude des caractères. Revue philosophique, t. IV. 1877 ;

40 D^ AzAM. Le caractère dans la santé et dans la maladie, daps Hypnotisme ET DOUBLE CONSCIENCE. Pafis, 1887;

50 Alex. Martin. L'éducation du caractère. Paris, 1887 ; 6» W.-L. CouRTNEY. Can there be a Science of Character? National Revue. March, 1890 ;

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çues dans un but purement psychologique ou qu'elles ne constituent qu'une contribution à la Pédagogie et à TÊthique, toutes ces monographies spéciales, comme les considérations plus générales et plus vagues des philosophes antérieurement cités, sont toutes descriptives et visent presque exclusivement à une classification des types psychiques. Efforts vains, à tout le moins prématurés, en l'état actuel de la science éthologique. Car il ne suffit pas d'imaginer de toutes pièces quelque cadre plus ou moins compliqué où l'on rangera tant bien que mal les individualités arbitrairement étiquetées. La condition fondamentale d'une telle classification est d'être conforme à la réalité. Et la base, le critère naturels sont encore à trouver. En outre. Il n'est pas toujours commode de démêler le véritable caractère des gens. (Connaissons-nous le nôtre?) Il est plus malaisé encore de ramener à l'unité les multiples et variés aspects d'un même esprit. Or, comme l'a dit Taine : « Pour connaître l'homme, ce ne sont pas des remarques qu'il faut entasser, mais une force qu'il faut démêler; ce ne sont

7» Th. Ribot. Sur les diverses formes de caractères. Revue philosophique, t. XXXI V, 1892 ;

8^ Bernard Ferez. Le caractère de Venfant à Vhomme. Pari?, 1892 ; 90 Mario Pilo. Nuovi Studii sut carattere. Milano, 1892.

lo® Vw^iAïKii. Les caractères. P^vis.^ ï893;

110 G. Sekgi. Per Veducap'one del carattere. Milano, 1893 ;

12* Alf. Fouillée. Le tempérament et le caractère d* après les individus, les sexes et les races. Paris, i^qS ;

i3o F. La Scola. Osservationi sulla origine et su talune manifestaponi del carattere. Palermo, iSgb.

14® R. Thamin. De puerorum indole quœdam notantur. (Thèse latine soutenue à la Sorbonne.) Paris, 1895.

i5o Queyrat. Les caractères et l'éducation morale. Paris, 1896.

l'objet PRlNaPAL DE L'ÉTHOLOGIE. 11

pas des flots épars qu'on doit recueillir, mais une source que Ton doit atteindre ('). » Au reste, combien rares sont les caractères vraiment purs et homogènes, ou, si Ton peut ainsi dire, unilatéraux!

Avant que d'entreprendre le labeur de Sisyphe d'une classification, il est une autre question à traiter qui apparaît comme tout à fait préjudicielle, bien qu'elle ait été singulièrement négligée. Quels sont les facteurs de la constitution du caractère? Quelles sont les conditions de son développement ?

Certes, toutes ces études abondent en faits intéressants, en observations ingénieuses, en théories habiles concernant les manifestations du caractère, mais presque toutes envisagent ce caractère comme complètement constitué et développé, laissant de côté ce qui touche à sa genèse et à son évolution. C'est une lacune qu'on est étonné de constater en ce temps où toute science se préoccupe, avant tout, de l'origine et de la formation progressive des êtres et des choses.

Il est évident que les influences et circonstances qui concourent à produire et à façonner le caractère de chaque individu, sont trop nombreuses et trop variées pour que l'on puisse songer à en rendre compte exactement. L'observation continue, incessante à laquelle il faudrait se livrer pour suivre, en toutes ses transformations, un seul caractère, est impraticable. Bien plus irréalisable encore serait une expérimentation artificielle.

(*) Taine. Essais de critique et d'histoire, i'« série. Préface de la seconde édition.

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Mais ce que Ton peut entreprendre sans témérité, c'est de détCx^miner les grandes influences générales, diverses en leurs effets seulement, dont l'action s'exerce sur tous les hommes. On peut arriver à dégager un certain nombre de causes, communes, universelles (dans les limites de l'observation), auxquelles se subordonnent les circonstances particulières de chaque cas individuel. « Les êtres humains, dit J.-St. Mill, ne sentent pas et n'agissent pas tous de même dans les mêmes circonstances; mais il est possible de déterminer ce qui, dans une situation donnée, fait sentir une personne d'une façon autre d'une autre et d'expliquer comment a pris ou peut prendre naissance une manière donnée de sentir ou d'agir compatible avec les lois physiques et mentales. En d'autres termes, il est possible de formuler des lois universelles de la formation du caractère (*). »

11 faut se hâter d'ajouter, cependant, que ces lois, comme toutes celles qui se rapportent à l'activité de l'esprit, expriment, non pas d'absolues positivités, mais de simples tendances. Elles ne doivent pas affirmer que quelque chose arrivera certainement, mais que l'effet d'une cause sera tel ou tel tant qu'elle opérera sans être contrariée. Ces réserves faites, il reste que toute Éthologie est incomplète qui ne débute pas par la recherche des « lois de la formation du caractère ».

Dans cette investigation, le caractère devra être envisagé, ainsi que l'a judicieusement préconisé M. Marion (*), d'abord

(") J.-St. Mill. Op, cit., p. 45i.

(*) Marion. La solidarité morale^ essai de psychologie appliquée.

Paris, p. 18.

l'objet principal de l'éthologie. 13

à rétat statique, c'est-à-dire en sa composition, et ensuite à l'état dynamique, c'est-à-dire dans ses changements et son évolution.

Si la Psychologie a pu être appelée la physiologie (') de l'esprit, l'Èthologie doit être considérée comme constituant tout ensemble !'« embryogénie » et la « morphologie » des esprits individuels.

C) Au sens large du mot, comme science des conditions et lois des phénomènes de la vie.

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