CHAPITRE L
Sens divers du mot « caractère » et acception adoptée en cette étude. — Le caractère dans la hiérarchie biologique. — Les manifestations du caractère chez rhomme. — Constance du caractère individuel. — Le caractère exprime Tesprit tout entier. — Le caractère et le libre arbitre.
Peu de mots de la langue française oflfrent autant et de si dififérentes acceptions que le mot « caractère », depuis Je « caractère d'imprimerie » jusqu'au vocable : « c'est un grand caractère », en passant par « les caractères distinctifs des espèces ».
Au seul point de«vue de la Sémeiotique anthropologique, — on se rappelle que c'est ainsi que Kant désigne l'étude des manifestations extérieures de l'individualité psychologique de l'homme, — il y a de sensibles nuances entre ces trois expressions : « cet homme a du caractère » ; « c'est un grand caractère », et simplement : « il a tel ou tel caractère ».
Dired*unhommequ'ila«ducaractère»,c'estvanter l'énergie,
16 NOTION GÉlfjÉRALE.
la persévérance d'une volonté inébranlablement fidèle à une ligne de conduite. « C'est, dit Kant, posséder cette propriété de la volonté par laquelle le sujet s'attache à des principes de conduite déterminés qu'il s'est invariablement posés pour sa propre raison. » Et l'illustre philosophe poursuit par cette réflexion, à laquelle un censeur sévère pourrait peut-être trouver à reprendre : « Bien que ces principes puissent parfois être faux ou vicieux, cependant la disposition de la volonté à agir suivant des principes fixes (et non à sauter tantôt ici, tantôt là, comme des mouches), est quelque chose d'estimable, qui mérite d'autant plus d'admiration que c'est plus rare C). »
Reconnaître un homme comme « un grand caractère » ou comme « un caractère », c'est proclamer la noblesse de ses sentiments, l'élévation de ses idées, la solidité de ses vertus, tout au moins la fermeté de ses convictions et la dignité de sa vie. C'est l'homme animé de cet instinct généreux qui porte au grand, de quelque nature qu'il soit, et dont Vauvenargues esquisse le portrait en ces termes : « Il maîtrise la fortune, et, par des moyens puissants, arrive à des fins élevées; il subjugue les autres hommes par son activité, par sa patience et par ses profonds conseils (*). »
Ces deux premières acceptions du mot « caractère » sont surtout celles de la Morale et de la Sagesse populaire. Il en est une troisième, plus flottante et plus large, puisqu'elle peut comprendre les précédentes, et qui est le plus spécialement celle de la Psychologie, celle, par suite, qu'on entend adopter ici.
(*) Kant. Anthropologie ^ loc. cit., § 3.
(') Vauvenargues. De l'esprit humain, XLIV.
A dire, tout uniment, de quelqu'un qu'il a tel ou tel caractère, on ne fait que signaler la direction ordinaire, plus ou moins constante, de ses tendances et habitudes, essayant d'en saisir Toriginalité distinctive telle qu'elle* se révèle dans l'ensemble de son activité et de. sa conduite. Le caractère, alors, n'est que la somme des traits essentiels et dominants qui constituent la manière d'être propre à chaque esprit individuel; c'est la façon habituelle et permanente dont chacun pense, sent et veut.
En ce sens, tout homme, quelles que soient la valeur et la culture de son esprit, possède un caractère. Et s'il est vrai que parmi les nombreux individus humains, beaucoup ne sont, suivant les formules de M. Ribot (*), que des amorphes et des instables t cela ne signifie nullement, comme l'assure réminent psychologue, qu'ils soient dépourvus de tout caractère. Sans doute, le mode habituel de leur activité est la versatilité ou l'indififérence, mais ne peut- on dire, sans paradoxe, que l'absence de caractère est encore un genre de caractère, et, avec le poète Andrieux, que :
Le commun caractère est de n>n point avoir I
Envisagé de ce point de vue, le caractère n'est plus uniquement un attribut psychologique se rapportant à l'homme seul. La notion en peut être singulièrement élargie.
Il est permis d'y voir une des manifestations générales de cette grande loi de la Biologie que le scolastique Duns-
(») Th. Ribot. Les diverses formes du caractère. Rev. phil., t. XXXI V.
Scott a désignée des noms barbares d'Haecceitas ou Ecceitas, plus intelligiblement, de celui de Principium Individuaiionis. En vertu de ce principe d'individ nation, depuis la cellule primitive (0 (peut-être même convient -il, à en croire certains physiologistes, de descendre à quelque noyau protoplasmatique plus élémentaire encore) jusqu'aux organismes supérieurs les plus vastes et les plus complexes, les êtres vivants se distinguent les uns des autres nettement, visiblement; chacun d'eux forme un tout qui ne peut être divisé (in-dividere) (") sans qu'il en résulte une désagrégation, un changement de nature. L'individu est soi, telle chose{haec, haecceitas), celle qu'on montre (ecce, ecceitas), et non pas telle autre; il possède une forme, une existence, une activité propres qui le différencient de tous les autres représentants de la même espèce. Mais l'individualité ne consiste pas seulement dans la distinction morphologique et l'autonomie physiologique ; elle se manifeste aussi par la variété, grande d'un organisme à l'autre, des modes de l'activité. Le développement et le processus des fonctions, les modifications sous l'action des irritants, les réactions contre les excitations dû dehors, le travail continu d'adaptation de l'être à son milieu, tout ce qui, en un mot, constitue la vie de l'être, présente des différences plus ou moins profondes, plus ou moins sensibles, d'un individu à l'autre. « Ce qui distingue une chose d'une autre, dit Jouffroy, c'est qu'elle a des propriétés et des capacités naturelles différentes. » Cette originalité de chaque être dans les modes de l'activité spontanée et des réponses aux soUicita-
(*) Cf. PREYER. Éléments de Physiologie générale, 2« partie, ch. III. {') De Hartmann, dans sa Philosophie de l* Inconscient, définit l'individu : ce qui ne doit pas (soll nicht) être divisé.
lions extérieures, n'est-ce pas le caractère individuel? Aussi peut-on dire que tout être, quel que soit son rang dans la hiérarchie biologique, a son caractère.
Et de même que l'individualité s'affirme en raison de la perfection croissante des êtres, ainsi voit-on également le caractère s'exprimer avec une intensité plus grande à mesure qu'augmente la complexité des organismes.
L'individualité, dans le règne végétal, dépend presque uniquement, ainsi que l'a fait observer Locke, « du point que les végétaux occupent dans l'espace et de l'instant où ils commencent d'être » ; en d'autres termes, du lieu et du temps. Malgré des différences individuelles que l'on ne peut méconnaître, la forme et l'activité sont encore plus celles de l'espèce que celles de l'individuw
C'est dans l'animalité que commence véritablement la distinction, d'être à être, des modes de l'activité. Les distinctions se précisent et s'individualisent à mesure que Ton s'élève vers les espèces supérieures. « Au bas de l'échelle des êtres, la vie de l'espèce est ce qu'on voit le mieux, elle s'y montre à nu pour ainsi dire; mais plus elle se fortifie en s'élevant aux degrés supérieurs, plus elle se concentre et s'approfondit, plus aussi elle se dérobe aux regards sous la détermination des existences individuelles (*). »
Chez l'homme, l'individualité se détache vigoureusement, et s'il existe encore des ressemblances provenant de l'identité générique, les dissemblances apparaissent en bien plus grand nombre.
Une même gradation marque les manifestations du carac-
<•) Ch. Secrétan. Philosophie de la liberté, I/Histoire, leçon IX.
tère. Aux degrés ultimes de Téchelle biologique, même chez les êtres dont l'irritabilité nerveuse est par d'aucons assez témérairement considérée comme un rudiment d'activité psychique ('), les actions et réactions se confondent encore trop avec celles de la pure matière, pour quïl s'y puisse rencontrer un caractère individuel quelque peu déterminé. Chez les animaux qui commencent à témoigner d'une réelle capacité mentale, le caractère ne varie guère encore que d'espèce à espèce. Seuls, les animaux supérieurs révèlent un caractère individuel nettement dessiné, mais au-dessus duquel domine toujours le caractère spécifique.
Ce n'est véritablement que chez l'homme, suprême expression de l'individualité développée jusqu'à la personnalité consciente, raisonnable et libre, que le caractère individuel s'affirme dans toute sa plénitude. Assurément, les traits généraux du caractère spécifique subsistent. Sous le voile de l'individualité, on découvre encore l'espèce vivant, comme telle, d'une vie régulière et soumise à des lois que les individus ne sauraient modifier d'une manière appréciable. Avant d'être un tel ou un tel, l'individu est un homme et il a de l'espèce humaine les qualités essentielles; mais telles sont, par ailleurs, les inégalités dans la qualité, la quantité et l'intensité de ces éléments spécifiques, primordiaux, telle est ladiflférence de leurs pouvoirs respectifs, leurs influences, leurs rôles, leurs modifications les uns par les autres, enfin, leur combinaison synthétique, que la variété et l'originalité l'emportent sur les ressemblances qui, nécessairement, résultent de la confor-
Cj On confond trop volontiers la capacité d'être stimulé, de réagir contre un stimulus — caractère de l'irritabilité — avec la faculté de percevoir ce stimulus, d'en avoir conscience, de \t sentir. Irritabilité n'est pas sensibilité.
DÉFINITION ET DÉTER.MATION. 21
mité de constitution primitive. En tout esprit humain il y a même nombre et mêmes espèces de facultés. Ce sont, partout et toujours, la Pensée, le Sentiment et la Volonté. En d'autres termes, — pour ceux qui les préfèrent, — les innombrables phénomènes de tous genres et de tous ordres qui se succèdent dans l'esprit, se ramènent inéluctablement à Tune des trois catégories de Tldèation, de la Sensation, de la Volition. Mais — n'y a-t-il pas toujours, dans un composé organique, quelque chose de plus que la simple somme des composants? — les facultés, en chaque âme, se développent, se manifestent, se groupent suivant un mode original, les phénomènes psychiques, en chaque esprit, se succèdent et s'associent en une ordonnance particulière. Il en résulte pour chaque esprit individuel une nature, une complexîon propres, une véritable idiosyncrasie morale.
On a dit que le caractère est à l'esprit ce que la physionomie est aux visages. En effet, il en va des esprits comme des visages. Tous sont composés des mêmes parties : c'est en cela qu'ils se ressemblent; mais l'accord de ces parties est différent pour chaque homme : voilà ce qui les distingue et empêche qu'on les confonde.
Alexandre Dumas fils fait dire à l'un des nombreux « raisonneurs » de son théâtre : « La nature, grande faiseuse » d'embarras, est beaucoup moins prodigue qu'elle ne veut » le paraître. Elle a deux ou trois moules où elle jette les » hommes, peut-être au hasard, et, à quelques nuances près, » tous les hommes sortis du même moule se ressemblent (*). »
(*) Alex. Dumas fils. L'ami des femmes^ acte H.
Cette conception simpliste des procédés créateurs de la nature peut n'être pas tout à fait inexacte au point de vue spécial où se plaçait le spirituel et léger moraliste , elle pouvait, à la bien prendre, suffire aux besoins même du plus délicat et du plus subtil des psychologues de Tamour moderne. Elle apparaît bien vite étriquée et arbitraire en regard de la diversité vraiment infinie des types psychologiques. Leibnitz disait qu'il n'est pas, dans toutes les forêts, deux feuilles identiques. Avec combien plus de raison peut-on afiBrmer qu'il n'est pas, parmi les hommes, deux individus qui, au moral, se ressemblent absolument! L'infinie variété des existences humaines ne tient pas seulement à la dififérence des conditions matérielles et sociales dans lesquelles elles se déroulent, elle tient surtout aux contrastes profonds, essentiels des caractères.
Un même motif, un même mobile, indépendamment des dispositions passagères, provoque des réactions dififérentes chez des individus différents, pris isolément (*), comme la chaleur ramollit la cire et durcit l'argile, comme un rayon lumineux tombant sur un corps opaque est réfléchi par lui,. et, sur un corps transparent, est reçu par lui. L'opinion des autres laisse celui-ci indifférent, elle est tout pour celui-là. Les lauriers du poète paraissent méprisables à l'un, tandis que l'autre leur sacrifie sa vie. Tel homme fait bon marché de sa fortune pour sauver son honneur, son voisin vend sa conscience pour une somme d'argent. La vue d'un danger
(I) Cette restriction n'est pas oiseuse, car l'observation montre qu'une aggio- Trération d*hoinmes possède des caractères nouveaux, fort différents de ceux des individus composant cette agglomération. Voyez particulièrement à ce suiet le livre si intéressant du D' G. Le Bon : La psychologie des foules.
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DÉFINITION ET DÉTF.RMIXATION. 28
Stimule le brave, terrorise le poltron. La pensée du pouvoir incite un Cromwell, fait courir le monde à un Bonaparte; elle laisse impassibles un Newton ou un Laplace. Les arts, la littérature, les sciences ou l'industrie passionnent et accaparent les uns, alors que d'autres y restent indifférents. On observe les mêmes différences, assure de Hartmann, lorsqu'il s'agit d'une belle femme (*).
Or, que sont ces différences de prédispositions, d'aptitudes, de goûts, d'inclinations, sinon des inégalités dans la qualité, la quantité, l'intensité et le mode de groupement organique des diverses tendances de l'individu ? C'est la prédominance ou le défaut de telle tendance ou de tel système de tendances, en même temps que le mode particulier de leurs manifestations, de leurs rapports avec les autres éléments, qui donnent à l'esprit son allure propre, son individualité, son caractère C). Toutes ces tendances s'enchevêtrent, se com-
Cj De Hartmann. Philosophie de l'Inconscient, t. I, p. 288.
(') M. F. Paulhan a propo>é un mode ingénieux de dénombrement des multiples tendances de Tesprit, qui consiste à appliquer à leur classification Tordre employ é dans un autre domaine par A. Comte pour sa classification des sciences : V ordre d'importance croissante des systèmes de tendances qui se confond avec l'ordre de complexité croissante et de généralité décroissante. Au plus bas degré, les tendances qui se rapportent à la vie de l'organisme ou à quelqu'une de ses parties. Puis viennent celles qui se rapportent à la vie de l'esprit, à l'exercice de Pimagination, de la pensée ou du sentiment considérés comme but* et rapportés à l'individu, comme l'égoïsmeen général, l'ambition, et aussi comme l'altruisme, l'amitié, les affections de famille. Alors, on atteint celles où l'objet de la tendance est un groupe social, coterie, patrie, ou un ensemble plus vaste. Enfin celles qui dépassent la société même et s'attachent aux principes plus élevés ou aux plus hautes abstractions (tendances religieuses et philosophiques). F. Paulhan. Les caractères, 2«. partie.
binent et se mélangent, se pénétrant et s'influençant les unes les autres. De plus, des tendances de nature identique peuvent exister dans plusieurs individus, mais à des degrés de vigueur et d'intensité variés. Elles peuvent être fortes ou débiles, constantes ou labiles, souples ou inflexibles, sensibles ou réfractaires. Enfin, varie encore le mode de leurs relations réciproques. Des mille façons diverses dont elles se subordonnent les unes aux autres, dépendent l'allure et l'équilibre de l'esprit, ce que les psychologues anglais appellent : the ordinary attitude of the mind.
Et ce ne sont pas seulement les actes, c'est-à-dire les tendances réalisées, ayant abouti, qui contribuent à constituer le caractère, mais aussi, pour une part souvent plus grande qu'on ne le soupçonne, ces tendances demeurées à l'état latent de propensions inconscientes, plus ou moins impérieuses. Car maintes fois, telle ou telle tendance inconnue, non seulement des autres hommes, mais de l'individu luimême, parce qu'elle n'était pas sortie de sa phase statique, rencontrant tout à coup les conditions propices, perce et se manifeste. Celles mêmes qui ne sortent pas de la pure virtualité, ne laissent pas d'exercer également sur l'esprit une influence sourde qui se trahit par ces désirs mal définis, ces vacillantes et vagues aspirations qui tourmentent l'âme sans qu'on leur puisse assigner un objectif précis. Au cours de la vie d'un esprit, toutes ces tendances luttent ou s^accordent, se coordonnent ou s'excluent. Le plus souvent se manifeste quelque tendance plus intense, plus vigoureuse, laquelle, comme un aimant, attire irrésistiblement à elle la multitude des autres tendances qui s'y subordonnent : c'est la tendance dominante, la faculté maîtresse, dont le rôle prépondérant a
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été si bien mis en relief par Taine ('). De ce flux et reflux de tendances gouverné, en quelque sorte, par la tendance principale, se dégage une direction générale de l'activité, un mode à peu près constant, en chaque individualité, de penser, de sentir, de vouloir et d'agir.
On a comparé les organismes supérieurs à « de merveilleux appareils vibratoires, composés d'instruments représentés par les divers organes sensoriels et offrant cette particularité de ne vibrer que sous l'influence de vibrations pour lesquelles ils se trouvent spécialement adaptés, avec lesquelles ils sont accordés au point de vue du synchronisme vibratoire (') ».
Prise comme simple figure de style, sans s'arrêter au matérialisme de l'image, sans y attacher nulle idée de passivité, cette comparaison peut s'appliquer à l'activité de l'esprit. Car il semble bien que l'organisme psychique de chaque individu soit constitué de telle façon qu'il ne puisse émettre que certaines vibrations déterminées, « pour lesquelles il se trouve adapté, avec lesquelles il se trouve accordé au point de vue du synchronisme vibratoire, » soit dans sa totalité, soit dans quelques-uns de ses organes sensitifs ou actifs. C'est ce que l'on pourrait appeler le ton général de l'esprit, au-dessus ou au-dessous duquel il ne vibre plus ou vibre inharmonieusement. Et, en dépit des variations incessantes des dispositions et de l'humeur, ce ton fondamental se soutient à travers les multiples manifestations de la vie spirituelle.
' (') Tainb. Philosophie de l'art et Essais de critique et d'histoire. (*) D' PioGER. La vie et la pensée y p. 107. Paris, 1894.
Quel que soit, en effet, le degré de développement et de perfection, de spontanéité et de liberté de l'esprit, on constate que le mode particulier, original, personnel, suivant lequel se manifeste l'activité psychique et morale, demeure en un même individu relativement identique à lui-même et invariable. En d'autres termes, le caractère individuel, malgré la multiplicité et la variété de ses aspects, reste constant et uniforme en son essence, tout au moins en ses tendances dominantes.
Certes, Tâme humaine est une puissance essentiellement autonome et primesautière. Chacun de ses actes trouve en elle-même, et non dans quelque phénomène concomitant, sa raison et sa cause. Mais, toutes réserves énergiquement formulées et hautement maintenues en ce qui concerne le libre arbitre, on ne peut méconnaître, sans violenter la vérité, que, dans l'ensemble de l'activité de chaque homme, se manifeste une véritable uniformité, une orientation à peu près permanente. Dans la conduite générale d'un individu, contemplée, s'il se peut dire, à vol d'oiseau, on découvre une sorte de continuité logique, tout inconsciente d'ailleurs, et instinctive, qui fait que, dans des circonstances semblables, les mêmes actes de l'esprit se reproduiront, se succéderont et s'enchaîneront (*).
(*) C'est sans douie dans Tobservation de ce fait qu'il faut chercher Tidée mère de la théorie de r«c Associaiionnismc psychologique », si en faveur dans
r École anglaise.
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Il est tout à fait arbitraire et erroné d'affirmer, ainsi qu*on le fait souvent, que « tout fait psychique est lé conséquent nécessaire de ceux qui Tont précédé et déterminé ». Assurément, tout être a sa loi, et il est indéniable que les phénomènes de Tesprit, comme tous les autres phénomènes, présentent certains rapports de dépendance réciproque. Mais, ainsi que le dit M. Tiberghien : « On se trompe quand on suppose entre nos actes un rapport de causalité, comme si le passé engendrait le présent, et le présent, Tavenir. Il n*y a qu'un rapport de succession et, souvent, de conditionnante C). »
C'est ce double rapport de succession et de conditionnante qui apparaît en chaque activité individuelle constant et uniforme. S*il est vrai qu'un même motif, un même mobile exerce une action différente, il n'est guère moins évident que sur un même individu il agit avec une persistante uniformité. « La vie sociale serait tout bonnement impossible, remarque judicieusement Maudsley, si nous ne retrouvions dans l'homme un peu de l'uniformité indubitable des lois naturelles qui régissent le monde. » Et, de fait, c'est sur cette rigueur de l'activité de l'esprit que repose la base de nos lois et de notre règle de conduite. Suivant l'observation suggestive du Hume : « Le prisonnier qui n'a ni sou ni maille découvre l'impossibilité de sa fuite tout aussi bien en considérant l'obstination de son geôlier qu'en palpant les murailles et les barreaux de fer qui l'entourent ; et s'il essaie de se procurer la liberté, il aimera mieux s'attaquer aux pierres et au fer qu'à la nature inflexible de son geôlier. »
\') G. Tiberghien. La science de l'âme, édit. 1879, p. 5o5.
28 fiOUOy GÉNÉRALE.
Les Grecs appelaient le caractère T)8oç, et les mœurs, ces manifestations de caractères, ifir^ ; or, ces mots viennent de e8oç, habitude. Ils expliquaient ainsi la constance des caractères par la constance de l'habitude. Td yatp rfio^ drzo toG IBouç ej(Bi é7r(t)vupiav. ffiiicri yàp xaXfitTxi Sia to éOtsevOoa ('). La plus çrave critique que Ton puisse adresser à un auteur dramatique, n'est-ce pas que ses caractères manquent de logique, quils ne se soutiennent pas, qu'ils ne sont pas tracés avec une continuité inflexible ?
M. Tiberghien, opposant le libre arbitre de l'homme à la volonté — attachée aux excitations du dehors, enchaînée aux choses sensibles, asservie — de Tanimal, dit de ce dernier : ^ Quand on a étudié ses instincts et ses mœurs, on peut prévoir avec certitude comment il agira dans une circonstance donnée. L'homme, au contraire, défie toute prévision et ne peut être trahi que par lui-même s'il veut rester fidèle à ses antécédents, à sa parole, à ses convictions apparentes ou réelles ('). » Mais l'homme est-il si profondément séparé, si essentiellement diflférent de l'animal que rinstinct soit dépossédé de toute influence dans le gouvernement de Tesprit? Supplanté, opprimé par cet autocrate qu'est la volonté consciente et libre, l'instinct, en réalité, n'est pas annihilé et, telle une opposition restée puissante, il lui arrive de forcer la main à la volonté et de diriger l'activité psychique. C'est souvent bien plus au fonds de logique instinctive qu'à la persévérance volontaire ébranlée trop facilement qu'il faut attribuer la constance et la fermeté des convictions.
(ï) Aristote. Grande morale, I,vi.
C) Tiberghien. Op. cit,, édit. 1879, p. 3oS.
L*homme peut être trahi par sa volonté ; il Test rarement par son instinct. Et lorsque l'homme s'efforce d'imprimer à son activité intellectuelle Tunité de direction, qui fait que toutes les énergies conscientes convergent vers la réalisation d*un vœu, d'une ambition, d'un but, d'un idéal, c'est sur la nature instinctive, toujours conséquente avec elle-même et presque infaillible, que la volonté réfléchie se modèle.
On soumet, non sans quelque succès, à la statistique toutes les manifestations de l'intelligence et de la volonté des hommes et l'on arrive à dégager, pour des périodes plus ou moins longues, des « moyennes morales » à peu près constantes. Dira-t-on que ce qui se peut pour les peuples ne se peut plus pour les individus, que la détermination de l'ensemble ne préjuge pas celle des détails? Mais comment ce qui est vrai du tout ne le serait-il plus de la partie ? D'où procéderait la régularité qu'on observe dans l'évolution psychologique, littéraire, artistique, politique, économique des sociétés, si elle n'est pas comme le résultat de cette logique instinctive de l'activité des individus ? Au reste, l'observation de groupes de plus en plus restreints réduit proportionnellement la part que la statistique semble laisser au hasard. Et il est infiniment vraisemblable que l'on pourrait trouver une moyenne constante pour les actes d'un même individu comme pour ceux d'une société.
L'expérience de tous les jours peut fournir la confirmation de cette vérité. Elle semble plus frappante quand, après de nombreuses années de séparation, on constate que telle personne n'a rien changé à ses procédés d'autrefois. C'est sur la croyance universelle à cette invariabilité relative des caractères que repose la possibilité de toute connaissance des hommes. Nous accordons une ferme confiance à ceux qui
ont donné des marques incontestables de mérite ou de probité. Et, fait observer judicieusement Schopenhauer , « qu'une pareille confiance nous trahisse' une fois, nous ne dirons pas : le caractère d'un tel a changé, mais : je me suis abusé sur son compte (') ».
Toutefois, de ce que le caractère apparaît comme relativement constant, il ne faut point conclure qull soit fondamentalement immuable. Schopenhauer, Taine et les matérialistes se sont singulièrement exagéré cette invariabilité et en ont fait la base de théories pessimistes et fatalistes. En réalité, le caractère, dans son ensemble, reste susceptible de modifications et d'éducation.
Quoique l'on s'accorde généralement à prendre, en psychologie, le terme « caractère » dans le sens très large de manière d'être, quelle qu'elle soit, de l'esprit individuel, cependant un reflet de la variété des significations verbales se retrouve dans les divergences d'interprétation de la chose en soi ; il semble que la plupart des psychologues soient irrésistiblement attirés vers les acceptions plus restrictives de la morale. Tandis que les uns voient dans le caractère l'expression intégrale de l'activité entière de l'esprit, envisagée sous toutes ses faces, d'autres n y veulent retrouver qu'une partie seulement des facultés ou quelque aspect restreint de leurs manifestations.
(»J Schopenhauer. Essai sur le libre arbitre^ ch. II.
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Cette dernière opinion est celle de Krause et de M. Tiberghien, qui estiment que le caractère ne dénote Tactivité spirituelle qu'à titre de détermination qualitative, la détermination quantitative s'exprimant dan§ le tempérament de l'âme. Le caractère, dans ce cas, ne s'oppose plus au tempérament comme Tesprit au corps, car il y a, parallèlement, un caractère et un tempérament corporels manifestant l'activité organique respectivement sous le rapport de la qualité et de la quantité ('). Distinction subtile et, tout au moins, superflue puisqu'aussi bien, en vertu de Tunité d'essence, Tesprit se retrouve tout entier en chacun de ses actes et que, d'autre part, on reconnaît que le caractère exprime toute la diversité de l'activité de 1 ame ('). Dans sa manière d'agir, dans son caractère, l'esprit révèle l'énergie, la vivacité, la quantité, tout aussi bien que la tournure, la direction habituelle, la qualité de son activité.
Parmi ceux qui regardent le caractère comme l'expression extérieure d'une portion seulement des fonctions psychiques, il en est qui désignent le sentiment et la volonté, d'autres la volonté seule ou le sentiment seul.
L'auteur d'un livre estimé sur Y Éducation du caractère, adoptant la distinction vulgaire de la tête et du cœur, qui attribue à la tète ce qui est du domaine de-l'intelligence et au cœur ce qui relève de la sensibilité et de la volonté, déclare que le caractère ne se peut rapporter qu'à ces deux facultés du cœur. C'est le point de vue le plus favorable, le plus utile
(*) Krause. Loc. cit,
(*) TiBERGIIIEN. Loc. cit.
à la pédagogie, car c'est sur le sentiment et la volonté que réducation est capable d*exercer son action d'une manière vraiment efficace. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce n'est là qu'une face du caractère, comme le sentir et le vouloir ne constituent qu'une partie de l'activité psychique. Pour Schopenhauer et de Hartmann, le caractère n'exprime que le pouvoir volitionnel. L'auteur du Monde comme Volonté et Représentation y découvre naturellement la manifestation de la Volonté universelle. Le philosophe de Y Inconscient y voit la qualité individuelle de la Volonté. On se rappelle que Kant, plus restrictif encore, en faisait la propriété particulière de la volonté en vertu de laquelle le sujet s'attache à des principes pratiques déterminés.
Ces interprétations pourraient être justifiées par ce fait que le caractère de l'individu se révélant dans les actes, se peut prendre pour un attribut de la détermination volontaire, consciente ou inconsciente.
C'est, en tout cas, à une explication de ce genre qu'ont recours ceux qui déclarent catégoriquement que « le caractère n'exprime que la seule sensibilité, n'est qu'un composé de sentiments ou d'associations de sentiments héréditaires ou acquis », parce que « la sensibilité qui règle, comme la physiologie le démontre, le jeu de nos organes, règle aussi toutes nos actions (') ». Les sentiments seraient les seuls facteurs déterminants de l'activité, les seules forces d'expansion ; car, dit Maudsley ("), » la vie intellectuelle ne fournit pas le motif de l'impulsion, la cause réside uniquement dans
(»j G. Le Bon. Art. cité de la Rev. Phil.
O Maudsley. Physiologie de V Esprit. Trad. Herzen.
notre nature émotionnelle. » Partant, conclut-on, ce qu'il y a de fondamental et d'essentiel dans le caractère, ce sont les instincts, les impulsions, les désirs, tout cela, mais rien que cela. On prétend, par ces affirmations, réagir contre « les incurables préjugés intellectualistes des philosophes qui veulent tout ramener à l'intelligence, exprimer tout par elle et la poser comme le type irréductible de la vie mentale (') ». Mais, comme toute réaction, celle-ci dépasse son but et verse dans l'exagération opposée en excluant du caractère humain l'élément supérieur : l'intelligence, partant aussi, la conscience. M. Alf. Fouillée, en des pages magistrales de son étude sur le Caractère, s'est attaché à montrer que l'intelligence ne doit pas être exclue des facteurs primordiaux du caractère, <iu'elle en est, au contraire, un des éléments qui le distinguent le mieux du tempérament f). Il serait difficile de traiter cette question mieux que ne l'a fait l'éminent philosophe et, partant, oiseux de la traiter autrement.
En somme, ces divergences d'interprétation du caractère transportent dans le domaine de l'Éthologie le très ancien débat psychologique engagé sur ïessence de l'âme entre les cartésiens qui la mettent tout entière dans la Pensée, les disciples de Condillac qui la cherchent dans la Sensibilité et les penseurs de l'école de Maine de Biran qui tentent de la ramener à la Volition, Hypothèses inadmissibles toutes trois, parce qu'elles sont également exclusives et arbitraires. Comment l'esprit tout entier pourrait- il être contenu dans une seule de ses facultés?
p) RiBOT. Rev.phil. Art. cité.
<*) Alp. Fouillée. Op, cit., pp. 101-119.
34 NOTION GfilNÉRALR.
Pareillement, toute explication du caractère qui démembre et morcelle Tesprit est vicieuse. On ne peut que par abstraction et pour les besoins de l'analyse séparer Tune de l'autre les facultés essentielles. L'esprit est un, ses éléments constitutifs sont solidairement liés les uns aux autres, et dans leur activité plus ou moins harmonique, subordonnée à l'unité supérieure, ils se mélangent, s'influençant, se modifiant réciproquement. Il n'est pas de volition qui ne soit subjectivement déterminée, en partie, par le sentiment ou la pensée, de pensée qui n'influe sur la sensibilité et n'aboutisse à une détermination, d'émotion qui ne soit provoquée, au moins modifiée par la pensée, surexcitée ou refrénée par la volonté. Ce qui est vrai, c'est que la « dose » de chacune des facultés diffère avec les individus, qu'il y a toujours prédominance, plus ou moins accentuée, de l'une ou de l'autre. L'équilibre complet est rare, et s'il est réellement une perfection, on peut dire de celle-ci, comme des autres, qu'elle n'est pas de ce monde. Dans les distributions des forces mentales, il peut y avoir une tendance spéciale vers l'une des manifestations intellectuelles, ou émotionnelles, ou volitionnelles. Le total de vigueur psychique peut être diversement réparti. Mais comme cette énergie qui échoit à chaque individu est limitée et que la loi de la conservation et de l'équilibre des forces, qui régit la mécanique, la chimie et la biologie, gouverne, de même, l'activité de l'esprit, si l'une des facultés se trouve être supérieure en quantité ou qualité, ou bien se développe avec une énergie plus grande, se manifeste avec plus de fréquence, ce sera toujours, par compensation, au détriment de quelqu'une des autres. C'est précisément cette prédominance de tel ou tel élément constitutif de l'esprit, cette prévalence d'un des trois ordres fondamentaux de manifestations
qui détermine la nature de chaque caractère. D'où il résulte, incidemment, que si Ton veut établir dans Tinfinie diversité des individualités spirituelles une classification vraiment systématique, reposant sur des bases solides, naturelles, ce sont les trois grands départements de l'activité de Tesprit qu'il conviendra de prendre pour cadres. Mais il importera de ne jamais méconnaître que toutes les forces vives de l'esprit, étroitement, organiquement coordonnées, contribuent, pour une part proportionnelle à leur importance et à leur puissance respectives, à constituer le caractère. « Nos actes, dit excellemment M. Tiberghien, sont plus fortement empreints, tantôt de pensée, tantôt de sentiment, tantôt de volonté ; l'esprit se montre mieux sous l'un ou l'autre de ses attributs, mais il s'y montre tout entier (*). » De ce que l'âme peut se développer ou se cultiver de préférence, mais non exclusivement, soit comme intelligence, soit comme sentiment, soit comme volonté, découle l'originalité du caractère, qui n'en demeure pas moins comme la résultante de toutes les fonctions de la personne humaine.
De la nature particulière de cette résultante dépendent les modes suivant lesquels, chez chaque individu, les éléments constitutifs de l'esprit répondent aux excitations du dehors et la manière dont l'âme réagit contre les différentes catégories de motifs.
A ce point de vue, le caractère apparaît non seulement comme « l'un des facteurs déterminants de l'activité
(') G. Tiberghien. Science de VAme. édit. 1879, p. 375.
36 NOTION GÉNÉRALR.
humaine ('), » mais, mieux, comme la véritable cause immédiate et efficiente de cette activité.
L'activité de l'esprit ne s'exerce jamais sans que la volonté ait été elle-même sollicitée par des motifs qui sont, sinon la cause (le terme a quelque chose de trop absolu qui suggère l'idée de nécessité), au moins ïoccasion provocatrice de la détermination. Mais pour que la volonté se décide à passer dj ia puissance à l'acte, et spécialement à tel acte plutôt qu'à tel autre, il faut qu'elle trouve, dans l'un des motifs qui s'offrent à elle, la raison suffisante. De quoi dépend cette appréciation, souvent arbitraire, de la supériorité d'un motif? Quel est, dans ce choix, le guide de la volonté? La nature, la valeur intrinsèque des motifs? Mais alors on verrait les mêmes motifs provoquer chez tous les individus d'identiques déterminations! Or, tout au contraire, ainsi qu'on a eu occasion de le rappeler précédemment, l'expérience montre combien est diftérente la conduite que tiennent diverses personnes en présence des mêmes motifs. Quelle est donc l'origine de ces dissemblances ?
Tout phénomène est le résultat de la coïncidence de deux facteurs, l'un externe, l'autre interne : une cause qui agit sur une énergie latente pour la déterminer à passer de la virtualité à l'activité, et la nature, l'essence de l'énergie sollicitée. Ainsi, le phénomène de l'activité humaine résulte du concours de ces deux facteurs : vie facteur externe, qui est tantôt une simple, excitation pour l'activité automatique et inconsciente, tantôt le motif lorsqu'il y a détermination volontaire et consciente; 2° le facteur interne, représenté
(») Cf^ L. Vanderkindere. De la Race, etc., loc. cit.
DÉFINITION ET DÉTEBMINATION. 37
par la constitution propre de chaque esprit, son caractère.
De ces deux facteurs, le facteur interne, personnel, est prépondérant (^). Car, dans le monde, toute chose agit selon ce qu'elle est, selon sa constitution. Operari sequitur tsse, aimait à répéter, à ce propos, Schopenhauer.
Uoperari d'un homme donné est provoqué extérieurement par les excitations ou motifs, — provoqué seulement, car il trouve dans la spontanéité même de la volonté son primum movens, — et est déterminé intérieurement par Vesse, le caractère.
Cest, en effet, le caractère qui apprécie et choisit les motifs, décide s'il y a lieu d'agir et comment il faut agir. C'est lui, — que l'on veuille bien passer la métaphore, — qui procède au déclanchement décisif de l'acte volitionnel et lui imprime sa direction. On ne se rend pas toujours bien compte, même sur soi-même, de cette influence irrésistible du caractère, parce que le conflit des motifs, comme le caractère, reste plongé dans les ténèbres de l'inconscience. On ne connaît guère de chaque cas particulier que le point de départ du phénomène total, le motif et le point d'arrivée, la détermination volontaire comme résultat. Mais on peut dire qu'étant donnés tels motifs et étant donnés, d'autre part, le caractère et les dispositions actuelles d'un individu, on pourrait inférer presque infailliblement la manière dont l'individu se comportera. Et cette conception de l'influence en quelque sorte inéluctable du caractère n'est nullement incompatible avec le plus pur libre arbitre. Car, à moins d'adopter l'idée absurde d'un liberum arbitrium indifferentiœ, on ne peut
(') Cf. à ce sujet : L. Vanderkindere. De la Race, etc. Aoc. cil.
admettre que la volonté se manifeste jamais sans motifs, et, d*autre part, sous peine de s'engager dans les errements du déterminisme, il est impossible de prétendre que la seule force d'un motif pris en lui-même suffit à déterminer la volonté, car cette force est toute relative, son action s'exerçant d'après les caractères sur lesquels elle a occasion de peser.
L'homme reste libre d'agir comme il lui plaît, mais c'est précisément ce comme il lui plaît qui se trouve inconsciemment et instinctivement déterminé en chaque individu par la nature de la constitution psychique du caractère. Ce caractère n'est d'ailleurs pas irrémédiablement immuable, il n'a rien d'une chose « en soi », placée en dehors du temps et de l'espace, d'une essence transcendantale purement « intelligible », ainsi que l'assurent Kant et Schopenhauer.
Cependant, plus le caractère individuel sera stable et constant, plus aisément on parviendra à le connaître, et d'autant plus sûrement on pourra l'étudier et deviner comment un homme placé dans telles ou telles conditions se déterminera. N'est-il pas, en effet, d'expérience journalière que si nous avons observé une personne pendant un certain temps et avec attention, nous pouvons, non sans quelque assurance, présager son attitude dans une circonstance déterminée et l'esprit général de ses appréciations sur les événements, les idées et les hommes?
Que si, malgré tout, l'activité libre de l'homme semble, à tout instant, défier et déjouer toute prévision, c'est que, toujours, manquent certaines données indispensables. Il faudrait tout d'abord réussir à déchiffrer complètement le caractère réel de l'individu, ce qui est singulièrement malaisé (nous avons déjà tant de mal à saisir et à connaître le nôtre !). Il faudrait ensuite que toutes les circonstances passées, pré-
sentes et futures de la vie de cet individu nous fussent connues en détail. Mais il n'en reste pas moins vrai que s'il nous était possible de pénétrer assez profondément dans la manière propre de penser, de sentir et de vouloir d'un homme, et si toutes les influences subies par cet homme nous étaient révélées, on pourrait, non pas précisément, comme Taffirme Kant, « calculer sa conduite ainsi que l'on calcule une éclipse de soleil ou de lune, » mais, jusqu'à un certain point, la prévoir et la prédire.