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CHAPITRE II

Formation évolutive du caractère. — Deux éléments fondamentaux : a) Le caractère inné, — Il existe des dispositions natives antérieures à toute influence extérieure. — Rôle de l'hérédité dans la constitution du caractère inné. — Rôle du facteur personnel. — P) Le caractère acquis. — Développement spontané de Tesprit. — Adaptation aux milieux.

Pour rendre compte des phénomènes dont la genèse apparaît tant soit peu compliquée, il est une méthode, en vérité, fort commode et qui fut trop fréquemment employée. Elle consiste à invoquer quelque principe caché, nouveau, qui ne se ramène à aucun des autres principes plus ou moins bien connus, à imaginer une cause extraordinaire à ce qui est parfaitement explicable par le concours d'éléments naturels déjà déterminés et élucidés. A ce procédé médiocrement scientifique, on eut plus d'une fois recours pour rendre compte du caractère. Plutôt que de chercher à en pénétrer la composition, on a préféré le regarder comme un agent mystérieux, une puissance occulte,, sorte d'entéléchie qui, à un moment donné, viendrait s'implanter dans l'esprit pour en régenter l'activité.

LES klIî:ments constitutifs ijl' caractère. 41

Sans précisément se réfugier en cette ratio tgnava, la plupart des psychologues qui se sont occupés d'éthologie ont singulièrement délaissé le problème de la formation du caractère, se contentant de l'envisager en son expression plus ou moins définitive, chez l'adulte. La raison en est que beaucoup considèrent le caractère comme se trouvant, dès la première heure, constitué de toutes pièces, surgissant, d'après les uns, par le r fiât » d'une création instantanée, découlant, au dire des autres, des transmissions héréditaires. Dans les deux hypothèses, l'individu reçoit à sa naissance un caractère tout formé, complet, désormais immuable.

Une étude un peu minutieuse de l'individualité psychologique montre, tout au contraire, que celle-ci n'est pas le produit simple et soudain qu'on y veut voir.

C'est l'un des moins contestables résultats de la théorie de l'évolution, après en avoir été la merveilleuse intuition initiale, d'avoir établi qu'une infinité de choses, simples en apparence, sont, en réalité, des complexus d'éléments secondaires, plus ou moins nombreux. Ainsi en est-il du caractère, que l'analyse fait bien vite apparaître comme un produit, non pas formé de toutes pièces et en une fois, mais par voie d'intégrations successives, en une évolution qui suit, pas à pas, celle de l'individu humain.

L'enfant n'est, à sa naissance, qu'un organisme capable tout au plus de répondre par certains mouvements aux excitations du dehors. Cependant un premier rudiment de caractère déjà se manifeste, car la nature de ces mouvements se trouve déterminée, non seulement par ces excitations, mais surtout par la constitution naturelle propre à l'individu. A ces premiers facteurs viendront s'ajouter les sentiments

42 NOTION GÉNfiRALK.

qu'il éprouve, les idées qu'il acquiert, les habitudes qu'il contracte diversement, les influences de tous genres qu'il subit; puis, quand le pouvoir mental sera devenu suflBsant et l'enfant capable de réfléchir, de raisonner et de choisir, le libre arbitre entrera en jeu et donnera à l'activité générale son cachet vraiment personnel.

Ainsi se forme progressivement le caractère, comme par couches concentriques et superposées.

On en peut déterminer deux grandes, fondamentales. D'abord, comme les « assises géologiques »> de l'esprit, le fonds originel, primitif, naturel que chaque homme apporte en venant au monde, constitué par la coïncidence des transmissions héréditaires de tous degrés avec les constitutions physique et mentale propres à l'être naissant. C'est le caractère inné, élément essentiel du caractère, mais qui ne le constitue pas tout entier.

Au-dessus de cette première couche profonde viennent se superposer les « strates • nombreuses d'un caractère acquis qui se forme au cours de la vie individuelle, sous l'action des influences naturelles ou sociales, physiques et morales que chaque homme subit, et aussi par la réaction de l'intelligence et de la volonté contre l'élément inné et contre les sollicitations extérieures, par cette éducation de soi-même à laquelle tout homme, quoique à des degrés divers et avec un inégal succès, se soumet consciemment et inconsciemment.

Si Ton pouvait suivre à rebours le développement moral d'une personne donnée, on découvrirait les phases successives de cette adaptation graduellement croissante aux complexités de l'existence, on aurait l'histoire des « expériences » d'une vie dans Tordre inverse de leur acquisition.

Si d'aucuns ont cru retrouver tout le caractère dans l'élément natif, d'autres ont, par contre, catégoriquement nié l'existence de ce fonds primitif. De même qu'en ce qui concerne la connaissance, les sensualistes déclarent l'esprit originairement vide, ainsi également les empiristes et les déterministes, tels que Hobbes, Locke, Rousseau, Helvétius, le représentent comme une tabula rasa sous le rapport du caractère.

Tous les hornmes seraient alors primitivement identiques, c'est-à-dire amorp/ies et mco/ores, égaux... dans la nullité. Le caractère, comme la connaissance, viendrait du dehors et rien que du dehors, ne serait que la résultante de l'air et de la lumière, de la nourriture et du climat, de l'éducation et de la destinée, de tout ce que Ton comprend dans les appellations techniques de circumfusa et ingesta. J.-St. Mill soutenait, lui aussi, que la différence des circonstances extérieures suflBt à expliquer la variété des caractères et que « le résidu seul si l'on prouve qu'il y en a un, peut être mis au compte des dispositions congénitales •>. Même « l'éducation de soi-même » n'était à ses yeux qu'une « circonstance extérieure » !

Ce sont encore, quoique fortement tempérées, les idées de ceux qui accordent une confiance illimitée à la toute-puissance de l'éducation.

On s'explique difficilement comment a pu être méconnue la présence de dispositions, d'aptitudes, de tendances préexistant à toute espèce d'influences extérieures. Pourquoi tel homme est-il actif, tel autre indolent, l'un irritable, l'autre apathique, ceux-ci ou vaniteux ou égoïstes ou avares ou

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hardis ou affectueux ou gourmands; ceux-là ou modestes ou généreux ou prodigues ou poltrons ou insensibles ou sobres ? Quelles influences du milieu tellurique ou social pourraient créer ces qualités ou cesdéfautb? Comment se ferait-il, s'il était exact qu'il fallût chercher au dehors seulement les causes efficientes des caractères, que deux enfants^ deux frères, deux jumeaux, soumis aux influences du même entourage, du même milieu, à une éducation identique, ne tardent pas cependant à révéler bientôt deux caractères essentiellement différents? La vérité est que chaque homme apporte, en naissant, outre les facultés essentielles de Tesprit humain et les puissances fondamentales communes à toute l'espèce, une complexion intellectuelle et morale particulière. Que ces prédispositions n'existent à l'origine qu'à l'état de pure virtualité, qu'elles aient besoin, pour se développer, de certaines conditions externes, qu'elles se manifestent diversement suivant la nature de ces conditions, on ne peut songer à le nier. Mais ce qui n'est pas moins incontestable, c'est qu'elles se révèlent très nettement dès les premiers ans, dès les premiers jqurs. Le psychologue anglais James Sully assure que certains nouveau-nés font preuve d'une très nette individualité, « rien que dans la manière dont ils prennent leur nourriture naturelle ». On trouve dans le joli livre de M. B. Ferez, Les trois premières années de Venfant, de nombreux et frappants exemples de la précoce diversité mentale qui règne dans cette période. L'enfant montre en petit ce qu'il sera plus tard comme homme. Car sous l'enveloppe superficielle de l'éducation, de la culture personnelle, du caractère acquis^ ce fonds natif demeure à peu près intact. Il est bien difficile de supprimer, d'étouffer ou seulement d'affaiblir les tendances naturelles. La volonté les combat-elle, les circon-

Stances de la vie s*opposent-elles à leur expansion, elles se replieront en bon ordre dans les profondeurs de l'inconscient et y demeureront latentes et expectantes, prêtes à réapparaître à la première occasion favorable, plus fortes que jamais. Tel apparaît ce caractère inné à l'aurore de la vie, tel il perdure jusqu'à l'heure suprême : « Lo que entra con el capillo, sale con le mortaja »; ou encore: « Lo que en la lèche se marna, en la mortaja se derrama ('). »

La puissance et le rôle de ces prédispositions innées sont considérables. Elles forment, véritablement, Vessence du caractère; c'est d'elles qu'il tire son originalité, car elles sont le principe de toutes les inclinations, de tous les penchants, des goûts et des désirs. C'est à leur constance, à leur invariabilité qu'il faut rapporter l'instinctive logique de l'activité individuelle dont il a été précédemment parlé.

A dire le vrai, les lois psychologiques ne réussissent pas plus, jusqu'à présent, à expliquer valablement ce caractère inné que les lois de la physiologie n'expliquent les particularités de la physionomie. D'aucuns pensent tout illuminer en invoquant ï hérédité. Il fut un temps où l'on voulait expliquer tout l'homme par le « milieu ». La mode, aujourd'hui, est aux applications à outrance du principe de l'hérédité. Et comme si ces pauvres tendances natives avaient été vouées à n'être regardées jamais que comme un « résidu », voici qu'on en fait le résidu des transmissions héréditaires et des legs ataviques. Si ce n'était téméraire et injuste,

(») Ce qui entre avec le béguin du nourrisson ne s'en va qu'avec la mort. Ce qui se suce avec le lait ne disparait qu'avec la mort. (Proverbes espagnols rappelés par Schopenhauer).

46 NOTION GÉNÉKALE.

parce que ce serait courir après le cur des phénomènes au lieu de se contenter de leur quomodo, on pourrait dire que la difficulté n'est que déplacée, car, tout bien considéré, la loi d'hérédité reste aussi mystérieuse et inexpliquée que l'acte de création congénitale.

En réalité, une part très large doit être légitimement attribuée à l'hérédité dans la formation du caractère inné, mais elle ne dispense pas de reconnaître l'importance de cet autre facteur strictement personnel, ce quid proprium qui constitue la véritable individualité, cette spontanéité créatrice d'où émane son pouvoir de réaction contre les influences qui pèsent sur lui. C'est à tort que les fanatiques de l'hérédité mettent en demeure d'opter entre ces deux alternatives : « ou bien admettre qu'à chaque nouvelle naissance il y a un acte de création spéciale qui met dans l'être le germe de son individualité et de son caractère, ou bien admettre que ce germe est le produit des générations antérieures, qu'il découle nécessairement de la nature des parents (*)». D'ailleurs, pour prévenir toute hésitation, on s'empresse de décréter que « la première hypothèse est si peu scientifique qu'elle ne vaut pas la peine d'être discutée (') ». En quoi donc est-elle plus invraisemblable que l'autre ? Serait-ce parce que le secret des créations spéciales nous échappe? Mais s'il est vrai qu'il ne faut pas abuser des « principes occultes », depuis quand doit-on nier un fait parce qu'on reste incapable de l'expliquer ?

Certes, c'est un phénomène hors de nos prises, quelque peu merveilleux en apparence, que celui par lequel une Nature

(») Ch. Ribot. V hérédité psychologique, p. 32o, sqq

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