‹ Psychologie du caractère; contribution à l'éthologieChapitre 5 sur 18 · IBID · texte numérisé non relu

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toute-puissante, dispensatrice arbitraire et capricieuse des qualités et des défauts, dote l'être naissant de telles ou telles particularités organiques, de telles ou telles aptitudes et tendances. Mais explique- t-on mieux comment de rceuf fécondé par le spermatozoïde sort un être vivant, comment de la graine germée en terre sort une plante ? Cette hérédité même que l'on présente comme explication dernière, qui dit le comment de ses mystérieuses transmissions? Avec Montaigne, on se demande encore aujourd'hui : « Quel monstre est-ce que cette goutte de semence de quoy nous sommes produits, porte en soi les impressions, non corporelles seulement mais des pensements et inclination de nos pères? »

Au reste, de cette loi en vertu de laquelle on prétend faire découler le caractère et la personnalité de cette source unique : les parents, de cette loi on découvre autant, sinon plus d'exceptions que d'exemples. Il faut bien qu'on l'avoue, hormis les cas de transmissions régulières des caractères spécifiques généraux, — ce qui n'est qu'une manifestation de la grande loi biologique de la conservation des espèces, — Thérédité particulière, individuelle est très inconstante et volage. Tantôt elle est directe et frappante, tantôt elle est lointaine et contestable, et même tout à fait insaisissable. Si bien que plus d'un penseur s'est demandé si l'on pouvait légitimement voir une véritable loi dans ce qui ne se manifeste, en somme, que comme un fréquent accident. Il serait assurément absurde de nier la collaboration de l'hérédité dans la constitution de l'individualité psychologique, mais encore convient-il de se montrer très circonspect et de formuler certaines réserves.

Il importe, tout d'abord, de nettement distinguer cette héré-

4S NOTION GKNI'RALK.

dite psychique de l'hérédité organique ou physiologique et de déterminer ce pouvoir qu'ont les ascendants de marquer de leur effigie l'esprit de leurs héritiers L'hérédité physique est péremptoirement prouvée, établie, « encore qu'on porte à son compte une multitude de choses qui ne lui appartiennent pas (') ». Mais elle peut être considérée comme une loi incontestable, incontestée, qui se manifeste avec une égale puissance à tous les degrés de la vie organique. Il est loin d'en être de même de l'hérédité psychique, particulièrement en ce qui concerne les individus pris isolément; elle reste, en tant que loi, fortement hypothétique et attend encore sa démonstration. Ses plus ardents apôtres le concèdent. Car, dans le domaine des facultés de l'âme, son influence s'atténue, s'efiface de plus en plus à mesure que les fonctions mentales s'élèvent en importance et en dignité, alors qu'elle se montre d'autant plus énergique que les modes qu'elle régit ont plus de liens avec l'organisme. Il semble, en vérité, que de l'organisme une force secrète agisse sur certains phénomènes limitrophes, les attire à elle et les rattache plus directement à l'hérédité physiologique. Très forte dans l'activité inférieure, réflexe, impulsive, dans ce qu'on a appelé la « cèrébration inconsciente», la transmission héréditaire apparaît décroissante, de plus en plus pâle et vague dans les phénomènes de la sensibilité supérieure et de la pensée, nulle enfin dans les manifestations élevées de la moralité, du génie et de l'héroïsme.

Et si, comme cela est reconnu, elle apparaît plus fré-

(') Yves Delage. La structure du protoplasma et les théories sur l'hérédité, p. 773. Paris, 1896,

quente et plus précise dans les cas pathologiques, c'est que ce sont là des accidents où l'individu retombe sous la domination presque exclusive des influences organiques.

Cause pour cause, pourquoi préférer celle de l'hérédité à celle de la nature? Pourquoi tant d'intransigeance? Les deux alternatives que l'on présente comme irrémédiablement exclusives l'une de l'autre se peuvent très bien concilier. Rien ne s'oppose à ce qu'on admette, concurremment avec l'hérédité, le phénomène d'une création spéciale donnant à l'individu son originalité propre, apport personnel qu'il ajoute au capital des legs ancestraux. Comment s'expliquer autrement la présence constante de ce facteur intime à l'intervention duquel l'homme doit de posséder une personnalité très accentuée sous l'accumulation de cette multitude d'influences qui l'assaillent, de conserver spontanéité et initiative au milieu des prédéterminations de toute sorte qui l'enserrent, d'être complètement différent et distinct des autres individus de la même espèce, de la même famille, en dépit des fatalités héréditaires qui l'accablent (')?

{^) On a été heureux de voir ces idées, déjà développées, il y a plusieurs mois, dans un premier Essai sur le Caractère (Revue universitaire de Bruxelles, décembre iSqS), trouver leur pleine confirmation dans la très belle théorie de l'hérédité tout récemment produite par M. Yves Delage, professeur à la Sorbonne (op. oit , pp. 771-788;. L'éminent biologiste, peu suspect, assurément, de tendresse pour les « causes occultes » et les explications dites «métaphysiques », réagit avec énergie contre la tendance actuelle à tout expliquer par l'hérédité, en biologie comme en psychologie et en physiologie. Réduisant à ses justes proportions le rôle des déterminants antérieurs^ l'auteur fait la part très large aux facteurs nouveaux^ aux causes actuelles dans la constitution des individualités et dans leur différenciation.

Et comme ce facteur personnel reste réfractaire à toute tentative d'explication par l'hérédité directe et immédiate» à bout d'arguments, on a prétendu en justifier l'existence par « des retours inattendus d'atavisme », par la transmission de « caractères latents -, ou encore par les complexités mêmes de notre nature telle que l'a faite l'hérédité, par la multitude des puissances virtuellement enveloppées en notre esprit. Ce sont là pures hypothèses et des moins vérifiables, qui ont, de plus, le tort grave de ne laisser nulle place à la liberté. Or, c'est précisément au degré suprême de l'évolution psychique que se manifeste en toute sa puissance ce « facteur personnel », alors que l'homme, véritablement potens sut, lutte, parfois victorieusement, contre tous les déterminants aveugles coalisés contre lui, à ce stade du développement moral où l'individu devient une personnalité consciente, raisonnable et libre, disposant de ses facultés, développant toutes ses énergies vers un but choisi, avec suffisamment de force et de résistance pour remonter, si besoin en est, le cours contrariant des phénomènes et des circonstances. Certes la puissance de ce facteur de personnalité a ses degrés et rares sont les hommes chez qui il s'exerce en toute sa plénitude, mais il suffit que quelques-uns le révèlent pour qu'on en puisse affirmer l'existence virtuelle chez tous.

La vie n'est pas seulement, ainsi que la définit M. Tiberghien, « l'activité intime d'un être développant la série des états possibles virtuellement contenus en son essence (*) », elle

(*) G. TiBERGHiEN. La Sciencc de i'Ame, 3« partie, ch. I.

est encore une continuelle réaction de Têtre contre les impressions, excitations et sollicitations du monde extérieur, l'incessant travail d'adaptation de Tindividu à son milieu ou, suivant la formule spencerienne : « l'accommodation continue des phénomènes internes, simultanés ou successifs, aux coexistences et séquences extérieures C). »

C'est ainsi qu'au point de vue éthologique qui intéresse ici, la vie de l'esprit apparaît d'abord comme le développement intime, naturel, spontané des facultés, aptitudes, tendances, originellement et virtuellement enveloppées dans le caractère inné et, ensuite, conime la réaction de cet élément primitif contre les impressions externes, son adaptation progressive aux conditions de l'existence individuelle et l'accommodation des phénomènes internes aux séquences extérieures.

Car, s'il est incontestable que le caractère n'est pas uniquement, comme le soutiennent les empiristes et déterministes, la simple résultante des circumfusa'tt ingesta, il n'y aurait pas moindre témérité à prétendre qu'il est exclusivement le produit d'un développement spontané et autonome, indépendant de toute influence extérieure. Il serait, certes, infiniment curieux et intéressant de savoir ce qu'il adviendrait du développement « sauvage » d'un esprit tenu à l'écart. Il faudrait, pour cela, pouvoir l'isoler dès sa naissance O, tout en lui assurant la subsistance. Expérimentation à tous les points de vue irréalisable ! Il est probable d'ailleurs qu'au-

(») Herbert Spencer. Principes de Biologie, i^ partie, ch. I.

[^f Et encore! Ne serait-il pas trop tard? Car il n*est nullement improbable que déjà au cours de la gestation, Têtre en voie de formation ne subisse le contre-coup dMmpressions extérieures !

5i2 NOTION GÉNÉRALE.

cune activité ne se manifesterait en cet esprit livré à luimême. Ainsi perdu dans le vide, il serait comme de la vapeur non comprimée qui, répandue dans l'air libre, reste sans force et sans énergie.

Normalement, l'homme se trouve, dés le berceau, soumis aux multiples et très pressantes influences des trois milieux physique, organique et social; le premier, constitué par toutes les forces de la nature inanimée : configuration de la contrée, cUmat, température; le second comprenant tout le monde organique, animaux et plantes qui, par l'intermédiaire du corps et des fonctions physiologiques, exercent une action sur l'activité psychologique ; le troisième, enfin, restreint ou large, représenté par la famille, la tribu, la classe, la cité, la nation et, chez les peuples civilisés, les rapports internationaux.

Dans les conditions ordinaires de la vie, l'individu subit, quoi qu'il en ait, toutes ces influences. A la vérité, une illusion flatteuse de la conscience nous fait croire volontiers que nous sommes les seuls auteurs de nos actions, que celles-ci s'élaborent uniquement dans les profondeurs intimes de notre être moral, d'où elles sortent toutes formées, comme Minerve tout armée du cerveau de Jupiter. C'est pure présomption de notre part : comme si c'était porter atteinte à notre dignité de reconnaître comme facteurs concurrents de la détermination de notre activité les milieux divers où vit l'individu !

La vie mentale de l'homme se trouve, par l'intermédiaire de l'organisme, en relation constante et nécessaire avec la nature ambiante, animée et inanimée.

Mais plus variées, plus pénétrantes, plus intéressantes aussi au point de vue psychologique, sont les influences du milieu social.

Dans le sein de toute agglomération sociale, grande ou petite, sauvage ou civilisée, se forment et régnent certains modes propres de penser et de sentir, de croire et de juger. Consciemment ou inconsciemment, qu'il le veuille ou non, l'individu, si grande que soit la vigueur de son originalité, s'imprègne des idées, sentiments, croyances et préjugés de la communauté, en sorte que chez les divers membres de la société les tendances et l'activité prennent une apparence de conventionnelle uniformité. De plus, l'ensemble du milieu social se répartit en plusieurs milieux d'inégale étendue. En allant du plus étroit au plus vaste, on rencontre d'abord la famille, qui se trouve elle-même dans un milieu plus large, la cité; celle-ci feiit partie, à son tour, d'un milieu plus vaste encore, qui est la nation; enfin, pour les peuples civilisés, il faut encore noter les relations internationales, qui tendent de plus en plus, chaque jour, à modifier les individualités. L'individu est donc, en quelque sorte, le centre d'une sphère composée de sphères concentriques d'inégal diamètre, dont la plus rapprochée et la plus étroite est la famille, la plus éloignée et la plus large le milieu physique. Et puisque aussi bien la mode est, aujourd'hui, aux diagrammes, on peut se risquer à représenter graphiquement ces divers milieux qui enveloppent l'individu. On obtient les deux figures ci-après. {Voir page suivante.)

Le premier tracé ne vaut que pour les individus appartenant aux races civilisées, car pour les peuplades primitives il n'y a lieu de tenir compte ni des influences de la famille ni de celles de la cité, qui se confondent toutes deux dans celles de la tribuy ni de celles des relations internationales.

Si, en effet, chez les primitifs, la « famille » et le « peuple »> existent « biologiquement », ni l'une ni l'autre n'existent

NOTION GÉNKRALK.

Fig. i.

1. Individu. — 2. Famille. — 3. Cité. — 4. Nation. — 3. Relations internationales. — 6. Milieu physique.

Fig. 2.

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