Individu. — 2. Tribu. — 3. Milieu physique
LES ÉLÉMEa^TS CONSTITUTIFS DU CARACTÈRE.
« socialement ». Le seul état social est cet organisme intermédiaire : la tribu. Il n*y a pas de « nation >/ chez les sauvages, qui ne connaissent pas plus ce que nous appelons la « vie de famille » ; car ils vivent constamment en commun dans, par et pour la « tribu ».
En outre, chez les peuples civilisés, entre le milieu familial et le milieu national se place un autre « milieu », qui est la « cité ». Que de fois n*a-t-on pas noté les contrastes de la vie des grandes et des petites villes, de la capitale et de la province d'un même pays ! L'importance communale n'est d'ailleurs pas la seule source de la variété des milieux citadins; il y a encore la prévalence de tel ou tel genre d'occupations, d'activité générale (les mœurs d'un centre industriel ou commercial ne sont pas celles d'un centre gouvernemental ou universitaire), ainsi que le « cosmopolitisme » des ports et de certaines capitales (Rome s'est acquis à ce point de vue une particulière renommée).
Et non seulement les sphères concentriques d'influences sont plus nombreuses dans les nations civilisées que chez les peuples primitifs, mais les mêmes milieux y sont plus variés en leurs effets. En ce qui concerne, par exemple, le milieu physique, les progrès de la science et de l'industrie permettent aux races supérieures, sinon de transformer la nature ambiante, du moins d'en modifier les influences, soit par la lutte contre les éléments et le climat, soit par la multiplicité des procédés employés pour récolter, produire et préparer les ahments.
D'autre part, la diversité et la disparité des « classes », la division du travail, la multiplicité des professions, des arts et des métiers, la différence plus accentuée entre puissants et misérables, riches et pauvres, gouvernants et gouvernés, sont
autant de causes de la variabilité du milieu social chez les peuples d'intense civilisation. L'individu, enserré dans ces « cercles » multiples, se trouve assailli, harcelé d'influences de toute espèce. Selon le degré de plasticité ou de résistance de sa constitution naturelle, physique et morale, il s'adaptera plus ou ipoins facilement, plus ou moins complètement aux milieux divers dans lesquels les hasards de sa destinée l'auront jeté. Par réducation qu'il reçoit, par l'imitation consciente ou inconsciente, involontaire ou volontaire, par les habitudes qu'il contracte, par l'accumulation continue des « suggestions » que chaque homme subit, en dépit qu'il en ait, l'individu acquiert des instincts, des tendances, des besoins tout artificiels, mais capables de faire équilibre et souvent échec aux instincts, tendances et besoins innés. Ainsi s'édifie une nouvelle « structure » psychologique et morale qui se superpose à la structure naturelle.
Qu'on veuille bien, toutefois, ne point se méprendre. En faisant la part des influences du monde extérieur dans la formation de l'individualité pS3xhologique et dans la détermination de l'activité de l'esprit, on ne méconnaît ni ne rabaisse en rien la force, l'autonomie, la liberté de la personne humaine. Toute individualité est un produit dont l'un des nombreux facteurs est l'action des milieux, mais dont un autre reste, incontestablement, l'individu lui-même.
Car toute action du dehors provoque une réponse déterminée par l'essence propre de l'être, et c'est de ce courant d'actions et de réactions réciproques entre l'individu et les milieux que peut se former la structure nouvelle. C'est la nature particulière de chaque homme qui le rend si profondément distinct de tous les autres hommes soumis aux influences des mêmes milieux que lui.
Si Ton envisage, au point de vue biologique, un organisme dans ses relations avec le monde physique et organique, on remarqueque la qualité et la quantité de ses «variations » sont rigoureusement proportionnées à sa force de résistance ou à sa « plasticité », et déterminées pa r sa constitution particulière. De ces « variations » ne s adaptent et ne persistent que celles qui sont harmonieusement conformes à la complexion et aux besoins propres de Tètre. Ainsi s'explique la diversité d'effets des influences physiques sur les individus d'une même race et d'une même espèce. Or les milieux sociaux, psychologiques n'exercent pas leur action sur l'esprit autrement que l'ambiance physique sur la constitution organique et physiologique. Les « variations » d'un caractère au cours de la vie restent, de même, déterminées qualitativement et quantitativement par la complexion mentale propre à chaque homme. Comme le dit Maudsley : « Les adaptations spéciales à des circonstances particulières de la vie qui concourent à donner aux habitudes intellectuelles et morales leur cachet individuel, sont déterminées, en premier lieu, par la susceptibilité d'un sens particulier qui attire l'individu dans une direction plutôt que dans une autre ('). »
Pour les esprits, comme pour tous les organismes, il y a un « optimum o, suivant l'expression adoptée par les biologistes, au-dessus ou au-dessous duquel les conditions extérieures de la vie cessent de s'harmoniser avec la constitution propre de l'être, deviennent dangereuses, nuisibles et même mortelles. C'est pourquoi, dans la grande loterie des destinées individuelles, ceux-là peuvent se regarder comme parti-
(«) Maudslev. Physiologie de V Esprit, trad Herzen, p. 3 20
88 NOTION GÉNt^RALE.
culièrement bien partagés qui rencontrent cet « optimum » de conditions sociales nécessaire au développement et à la libre expression de leurs facultés et aptitudes naturelles. N'a-t-on pas dit que là était le secret de l'apparition des « grands hommes »» ? Mais cela n'enlève rien de la valeur de l'esprit et de sa puissance de réaction. Si la variété plus grande qui se remarque chez les peuples civilisés a pu être très justement attribuée à la multiplicité plus grande des milieux, on peut non moins justement, semble-t-il, attribuer, par réciprocité, la multiplication des milieux sociaux à la complexité extrême de la constitution psychologique des races supérieures, et dire que les milieux, tout bien considéré, ne font que restituer partiellement aux individus ce qu'ils leur ont emprunté.
De même que tout organisme devient, par sa seule puissance de réaction, un facteur de sa propre constitution, ainsi l'esprit, par cette même puissance de résistance et de réaction, devient un facteur de son caractère et de sa personnalité. Et s'il y a une différence, elle est toute à l'avantage de l'organisme spirituel, qui est capable, lui, de réaction consciente, voulue, réfléchie, de spontanéité. Car l'homme seul, dans tout le monde organique, possède la faculté de façonner et de modifier son caractère indépendamment de toute influence extérieure, par l'effort spontané d'une volonté qui s'inspire de la conscience et de la raison. Par « l'éducation de soi-même », l'homme devient le principal artisan de son individualité psychologique, de sa personnalité morale. Car la manière d'être morale qui lui échoit par voie d'innéité ou d'acquisition, l'homme peut, soit l'accepter, soit la combattre, ou, sans la combattre, la guider à la lumière de principes réfléchis et rationnels.
Il dépend de lui de laisser prévaloir sans lutte et sans eflforts les dispositions naturelles et les variations ultérieures
ou de les réprimer, de s'y soumettre ou de leur résister.
Les Stoïciens avaient raison d affirmer que l'homme est luimême artifex sut, artifex vitce.