CHAPITRE PREMIER
Rapports de Tindividualité morale avec Tindividualité organique. — Définition du tempérament, ses rapports avec les facultés et aptitudes mentales. — De la classification des tempéraments. — Caractéristiques mentales des divers tempéraments. — Influence du tempérament sur le bonheur et la moralité. — Importance dans l'éducation; dressage du tempérament. — Variations biologiques. — Hérédité.
Ce qui peut, dans une certaine mesure, expliquer Terreur^ des empiristes niant Texistence d'un fonds natif de dispositions psychiques, c'est que celles-ci, enfoncées dans les profondeurs de Torganisme physique, se dérobent à l'intuition de la conscience.
On n'a pas à proposer ou à rééditer une théorie quelconque des « rapports réciproques de l'esprit et du corps ». Il en existe en nombre assez grand et conçues à des points de vue suffisamment variés pour satisfaire toutes les opinions philosophiques. De même, on peut considérer comme défîni-
tivement établie la loi de corrélation étroite et constante entre les états ou modifications du corps et les états ou modifications de Tesprit, qui, à des degrés divers, se manifeste dans toute la hiérarchie des fonctions mentales.
Il s*agit ici d'examiner ces rapports et cette corrélation en leur expression synthétique et intégrale au point de vue de la dépendance où se trouve Tesprit vis-à-vis du corps et de rinfluence que la constitution organique exerce sur la constitution mentale, sur le caractère.
La physiologie montre que les organes des sens ont tous leur centre respectif dans le cerveau. Elle a, pareillement, de bonnes raisons de croire que chaque organe interne est représenté dans les centres suprêmes par un centre spécial au moyen duquel il prend part à la détermination des phénomènes psychiques. On peut admettre que les sensations organiques venant de tous les tissus, de tous les organes, de tous les mouvements produits, en un mot, de tous les états du corps, se concentrent en un « sensorium commune », qui constitue une véritable individualité organique (*), laquelle concourt avec l'individualité psychologique à constituer rindividualité totale. Chacune des variations de l'individualité organique s'accompagnera d'une variation
{*) Voyez, à ce sujet :
i» Th. Ribot. Les maladies de la personnalité, ch. I et II ;
a» Alex. Bain. Les sens et V intelligence, trad. Gazelles, partie I, ch. II;
3« Maudsley. Physiologie de V esprit, trad. Herzen, pp. 346 et suiv.. et Pathologie de l'esprit, trad. Germont, pp. 33-43 ;
4« BouKRu et BuROT. La suggestion mentale et les variations de la personnalité, ch. VIII;
5<» BiNET. Les altérations de la personnalité.
corrélative — on ne dit pas équivalente — de la personnalité psychique par Fintermédiaire de ce. que Ton a appelé le « sens du corps ».
A Tétat parfaitement sain et normal, il existe une « euphorie positive », c'est-à-dire qu'il ne vient du corps aucun bienêtre ni malaise sensibles.
Parfois, au contraire, les fonctions vitales s'exaltent, l'activité surabonde et cherche a se dépenser. Cet état de bien-, être, de « cœnesthésie », tout physique d'abord, se propage dans l'organisation nerveuse entière et suscite, en foule, des sentiments agréables à l'exclusion des autres. Toute activité, alors, paraît facile et profitable ; pour employer l'expression familière, « on voit tout en rose ». Parfois, c'est l'inverse : un état de malaise, d'abattement, dlnertie, d'impuissance et, comme conséquence, la tristesse, la crainte, les sentiments pénibles et déprimants. C'est l'heure où « l'on voit tout en noir ». Dans l'un et l'autre cas, aucun événement extérieur ne justifie cette exubérance ou cet affaissement. On ne les peut expliquer que par des vicissitudes — dont souvent le sujet lui-même n'a pas conscience — de l'activité organique : l'harmonie complète des fonctions déterminant le ton agréable de l'esprit et, par contre, la moindre perturbation rendant ce ton pénible.
Plus profondes et plus durables que ces variations d'humeur, sont les modifications du caractère occasionnées par les vicissitudes fonctionnelles de certains organes. On en trouve un exemple remarquable dans les effets du développement subit des organes génitaux, à l'époque de la puberté. Leur brusque entrée en scène produit une véritable révolution dans les idées et les sentiments. Ce n'est pas seulement l'éveil des images, des désirs de la sensualité, mais aussi
celui des conceptions plus larges, plus claires, des sentiments plus généreux, plus... altruistes. Qu'on se représente, en 'regard de cette heureuse métamorphose, l'état de nullité, de dépression mentale des individus chez lesquels le développement des organes en question a été entravé et aboli avant la puberté. Conîme le dit Maudsley, « l'âme des eunuques est mutilée aussi bien que leur corps ».
Les effets psychiques de l'activité des organes internes sont — en dehors des cas pathologiques — moins frappants. Cependant l'écho plus ou moins lointain, plus ou moins prolongé, de l'activité fonctionnelle du système viscéral retentit dans l'ensemble des manifestations de l'esprit. N'a-t-on pas été jusqu'à prétendre — au rebours de ce qui était, jusqu'alors, admis et paraît d'ailleurs rester la vérité — que les perturbations des fonctions vaso-motrices étaient la seule cause réelle, immédiate et efficiente des émotions de l'âme (') I La vérité reste en deçà de ces exagérations matérialistes. Tout en conservant l'autonomie de son activité, la personnalité morale subit incontestablement le contre-coup des variations et troubles de l'individualité organique.
Tous les faits que l'on vient de rappeler et qui sont d'expérience personnelle, journalière, expliquent par des manifestations partielles pourquoi la constitution physique dans son ensemble doit être comptée au nombre des facteurs de la constitution psychologique. Cette relation intime des deux constitutions natives de l'individu s'exprime dans le tempérament, véritable base physique du caractère.
(') Cette théorie, quelque peu paradoxale, a été longuement développée par Lange : Les émotions, trad. G. Dumas, Paris 189S.
LE TEMPÉRANEXT. 65
Le terme « tempérament » est parfois appliqué exclusivement à la nature originelle du corps, sans souci de ses rapports avec Tesprit. Dans ce cas, il est au corps ce que le caractère est à Tesprit : son habituelle manière d'être et de se comporter vis-à-vis des excitations du milieu, normales oïl pathogènes.
Cette acception est aujourd'hui délaissée; on lui préfère, en ce sens, les termes de « complexion » ou d' « idiosyncrasie », réservant celui de « tempérament » pour désigner le mode individuel de l'entente cordiale ou des conflits du physique et du moral.
A ce point de vue, le tempérament a même été pris souvent pour le caractère lui-même. Kant, qui regardait le caractère comme une qualité spéciale de la volonté, considérait le tempérament comme l'expression extérieure de l'activité totale de l'esprit ('). Wundt, en définissant le tempérament : « la disposition individuelle de l'âme, au moment de la naissance des émotions et des passions O », lui accorde arbitrairement, tout entier, un rôle qu'il ne possède qu'en partage avec le caractère. En fait, le tempérament n'est qu'un élément subordonné du caractère, c'est l'influence corporelle déterminée, généralement, par la prédominance sur l'activité psychologique de quelque élément physiologique.
Cest un fait d'observation indéniable que les particularités de la constitution physique contribuent à déterminer, au
(») Kant. Anthropologie, loc. cit.
O Wundt. Éléments et psychologie physiologique j trad. Élie Rouvicr, t. II, p. 391.
moins partiellement, la nature des aptitudes et des inclinations des goûts et des penchants, des capacités et des talents des vertus et des vices. Et cette constatation n exclut nullement la reconnaissance d'une constitution native strictement psychique et ne diminue en rien le rôle des influences externes de l'éducation et des milieux, ni la nécessité de l'éducation de soi-même.
Mais, comme toute observation fréquente, celle-ci a provoqué des excès de généralisation. Un auteur anglais, Alex. Stewart, cite cet apophtegme paradoxal d'un de ses compatriotes : « This is the most important lesson that a man can learn, that ail creeds and opinions are nothing but the mère resuit of chance and tempérament (*). »
Et, en efièt, on a prétendu que les hommes étaient portés par leur seul tempérament à être, par exemple en religion, plutôt libre-penseurs que croyants ou plutôt orthodoxes qu'indifférents. Maudsley n'hésite pas à affirmer qu'au point de vue intellectuel et philosophique, «on est, en quelque sorte, prédestiné par sa constitution physico-mentale à être spiritualiste ou matérialiste (*) »>. Le physiologiste français Richerand est allé plus loin encore en déclarant que « l'influence de l'organisation physique sur les fiacultés intellectuelles est si précise que Ion peut regarder comme possible la solution du problème suivant : Étant donné la constitution physique d'un homme, déterminer son carac-
(") Alex. Stewart. Our Tempéraments, p. 23. London, i8qi.
V Ceci est U plus importante leçon qu*un homme puisse recevoir, que toutes » les croyances et toutes les opinions ne sont rien autre chose que Pexclusif » produit du hasard et du tempérament, m
(*) lÉAunsLEv. JLoc. ctt.
tère et ses capacités; indiquer non seulement les talents qu'il possède, mais ceux qu'il est à même d'acquérir (*). »
Il est impossible de prendre au sérieux de pareilles exagérations.
Quelle constitution avaient donc des hommes tels que César, Shakspeare, Goethe, Newton, Napoléon ? Car, d'après cette théorie, vraiment extraordinaire et monstrueuse devrait être la constitution physique qui accompagne l'esprit génial !
Ce qui est vrai, d'expérience courante, c'est qu'il y a étroite et presque constante association des mêmes caractéristiques mentales avec les mêmes particularités de la constitution physique.
Le fait avait déjà frappé les anciens. On doit à Hippocrate la première classification des tempéraments, et Galien a consacré un traité spécial à montrer « quod animi mores corporis temperamenta sequantur ». L'un et l'autre supposaient qu'il y a dans le corps quatre éléments fondamentaux, quatre humeurs constitutives : le sang, le phlegme, la bile et l'atrabile, et que la prédominance de l'une de ces humeurs dans la constitution individuelle détermine le tempérament de chacun. D'où la distinction classique des quatre tempéraments : le sanguin, le phlegmatique , le bilieux et le mélancolique, qui servaient aussi à déterminer le type des caractères, car à chaque tempérament physique on faisait correspondre certaines facultés ou tendances morales.
(«) Cité par Stewart.
La médecine contemporaine traite volontiers toute cette doctrine de « vieillerie métaphysique ». Mais quoiqu'elle remonte bien haut, puisqu'elle est aussi vieille que la médecine elle-même, quoiqu'elle s'appuie sur une connaissance rudimentaire et en partie erronée de la nature humaine, elle n'a cependant pas perdu encore toute valeur ni toute autorité. Elle a été critiquée et remaniée maintes fois. Les uns ont multiplié à l'infini les types de tempéraments, déterminés par chacun des organes isolés ou systèmes d'organes {^). D'autres, au contraire, n'en reconnaissent que deux, d'après les deux ordres de fonctions générales : l'activité sensorielle et l'activité motrice (*). Enfin, par analogie avec les deux phases de la morphologie organique, on détermine un tempérament « d'intégration » ou « d'épargne », que l'on rapproche du sensitif, et un tempérament « de désintégration » ou « de dépense », que l'on compare à l'actif C).
En dépit de toutes ces refontes, avec la correction de Cabanis, qui substitue le tempérament nerveux à l'atrabilieux, ne répondant à rien, la primitive classification reste une expression assez exacte des variétés d'individualité organique et des traits de personnalité psychique correspondants.
Toutefois, la physiologie actuelle attache, avec raison, une particulière importance, dans la différenciation psychologique des tempéraments, à ces deux éléments organiques :
(*) Voyez Tarticle : Tempérament dans le Dictionnaire de la conversation, qui en énumère dix-sept.
(*) Kant. Anthropologie, loc. cit.
(^) Fouillée. Op. ait y liv. I.
le ton du système nerveux et la force (qualitative et quantitative) du sang. En effet, de la tonicité générale des nerfs dont il est comme le siège social, ainsi que de l'abondance et de la richesse du sang qui y afflue, dépendent la vitalité et la puissance fonctionnelle du cerveau. Et l'on sait quels liens étroits de conditionnante unissent la pensée au cerveau. Par l'intermédiaire du grand centre cérébral s'établit la corrélation entre, d'une part, le degré d'excitabilité ou d'atonie nerveuse, la force quantitative et qualitative du sang, et, d'autre part, la vivacité ou la lenteur, l'énergie ou la faiblesse, la fécondité ou la stérilité de l'activité intellectuelle, sensitive et volontaire. Or, on voudra bien se rappeler que la vigueur et l'intensité des tendances, indépendamment de la nature de celles-ci, ont été reconnues précédemment comme des éléments de la détermination du caractère.
Le tempérament peut donc être considéré comme un véritable coefficient physique du caractère, de la manière habituelle de penser, d'agir, de sentir, propre à chaque individu. Dire d'un homme que c'est un sanguin, un bilieux, etc., ce n'est pas seulement le distinguer au physique, mais, par corrélation, au moral aussi. On connaît le mot de César : « Je ne crains rien des hommes à embonpoint et à belle chevelure, je redoute bien plus les hommes à la fece maigre et au teint jaunâtre. » Et tels furent, en effet, ses meurtriers !
Un recueil médical a donné du bilieux ce portrait très complet, à peine exagéré :
« L'homnie bilieux est doué d'une grande capacité de conception, montre beaucoup d'imagination, un jugement
solide et réfléchi, et, généralement, il a plus de génie que d'esprit. Ainsi, il est propre aux sciences et aux méditations fortes et abstraites. Son caractère est ferme et inflexible, ses passions sont fortes et énergiques, plutôt égoïstes et concentrantes qu'affectueuses et expansives, mais sa passion dominante, c'est l'ambition, comme l'amour chez le sanguin. Les bilieux sont jaloux, défiants, prévoyants, dissimulés, d'un abord sec et brusque, d'un commerce difficile et dur ; ils montrent toujours de la rudesse dans leurs manières et de Tâpreté dans leurs procédés. Ils sont vifs, actifs, ingénieux, fougueux, emportés, très irascibles, entêtés, très opiniâtres et, généralement, on les craint plus qu'on ne les aime. »
Du tempérament nerveux, le professeur Laycock dit :
a Grande réceptivité pour toutes les impressions, grande rapidité d'action, de pensée et de langage; dans l'expression des sentiments et des idées, remarquable puissance d'imagination. »
On pourrait ainsi, en regard de chaque tempéramenttype, tracer un portrait moral correspondant.
Un brave sermonnai re anglais, voulant en quelque sorte leur donner corps et vie, a cherché des exemples qui ne laissent pas d'être piquants! Il commente le chapitre IX (vers. 52-62) de saint Luc, où Jésus, se rendant à Jérusalem, récolte sur son chemin des disciples (*). Comme on avait refusé au Christ un logement dans une ville des Samaritains (52), ses disciples
(') The Four Temperaynent together with some occasionnai sermons^ by William Clauk. M. A. Prebandary of Wells and Vicar ofTauhton. 2« édition, 1874.
LE TKMPKRAMENT. 71
Jacques et Jean dirent : « Seigneur, voulez-vous que nous disions que le feu descende du ciel et les consume? » (54) Mais, se tournant, Jésus les gourmanda, leur disant : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes! » (55) Et l'excellent priest d'expliquer : « Certes, c'était de l'esprit colérique (bilieux). » Plus loin, un homme plein d'enthousiasme et de confiance prend la belle résolution de suivre Jésus au bout du monde : « Seigneur, j'irai partout où vous irez. » (57) Voilà le sanguin qui parle avant d'avoir réfléchi. Et Jésus, pour faire tomber cette belle ardeur, lui dit : « Les renards ont des tanières , les oiseaux des nids , mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » (58) Mais Jésus dit à un autre : « 3uis-moi. » Celui-ci répondit : « Permets-moi d'aller dire adieu aux gens de ma maison. » (60 et 61) Cet homme peu pressé et attaché à ses habitudes, c'est le phlegmatique. EnJin, un dernier répond : « Seigneur, permets-moi d'aller d'abord ensevelir mon père. » (59) Ça, c'est le mélancolique (atrabilieux, suivant l'ancienne classification). Cette psychologie exégétique est, sans nul doute, hautement fantaisiste ; mais on ne peut, en lisant ce morceau, s'empêcher de se rappeler qu'un peintre puissant et génial, Albert Durer, eut une conception analogue, plus sérieusement réalisée, il est vrai. Très préoccupé, en toutes' ses œuvres, de l'expression extérieure des tempéraments et des caractères, il a cherché à personnifier et à sanctifier en même temps les quatre « types » de l'antique théorie. Dans son dernier grand chef-d'œuvre : Les quatre Apôtres ou les quatre Tempéraments, fini en 1S26, et qui se trouve actuellement à la Pinacothèque de Munich, il a fixé les quatre complexions en traits saisissants. L'un des deux panneaux qui composent ce tableau représente les natures « passives», l'autre les natures « actives ». Pierre.
prompt mais inconstant : c'est le sanguin. Paul, ardeat, actif, volontaire : le bilieux. Le doux Marc : le phlegmatique. Jean, au cœur passionné : le nerveux (*).
Chaque tempérament se traduisant extérieurement par quelque particularité de teint, de structure, de couleur des yeux et des cheveux, on peut arriver, en s'exerçant, à deviner le caractère d'un homme rien qu'en examinant son visage et ses allures C). Addison affirmait avoir acquis une telle habileté à déchiffrer le caractère et la vie des gens, rien, qu'en les regardant passer, que très souvent il employait son temps, dans les rues de Londres, à scruter la physionomie des passants. Il a dû parfois se tromper quelque peu ! Néanmoins, il y a quelque chose de vrai dans cette réftexion par laquelle Addison concluait : « On connaît plus exactement les hommes par leur visage que par leurs paroles. »
Si les rapports de la constitution physique avec l'activité générale de l'esprit ont été de tous temps remarqués et analysés, il est deux ordres d'influences exercées par le tempérament sur la manière d'être psychologique de l'homme auxquels on a prêté moins d'attention : ce sont celles qui s'exercent sur le bonheur et sur la moralité.
(«) Cf. Alex. Stbwart. Op. cit., p. qb, et Thausing, Li/e and Works 0/ Durer, 2 vol., 1882.
(*) On trouvera, dans le très intéressant ouvrage d'Alex. Stewart, pp. 70 et 99, des tableaux synoptiques minutieusement dressés des particularités physiques des divers tempéraments, avec, en regard, les moindres traits moraux correspondants.
Herbert Spencer, notant les efifets heureux de la satisfaction morale sur les processus des fonctions organiques, écrit : « Chaque plaisir augmente la vitalité, chaque peine la diminue; chaque plaisir fait monter la marée de la vie, chaque peine la fait descendre (*) ». On pourrait, avec non moins de véracité, prendre le contre-pied de ces propositions et dire : « Tout accroissement de la vitalité est un plaisir; toute diminution, une peine. Chaque marée montante de la vie apporte un plaisir, chaque reflux laisse une peine. » Car indépendamment des influences du milieu, des événements heureux ou malheureux, il y a des éléments de bonheur personnel qui tiennent à Tctat du corps. « C'est au fond de l'organisme quïl faut, bien souvent, chercher les causes de l'humeur gaie ou triste O ». Maine de Biran fait observer, avec infiniment de justesse, qu'il n'est point au pouvoir de la philosophie, de la raison, de la vertu même de créer une seule de ces dispositions heureuses qui rendent agréable et doux le sentiment de l'existence, ni de changer les dispositions funestes qui peuvent le rendre insupportable. Et Biran concluait que s'il existe quelque moyen de produire de tels efifets, c'est dans une médecine physique qu'il faut le chercher.
Descartes avait reconnu que le tempérament peut devenir l'auxiliaire de la moralité même, lorsqu'il disait : « La médecine et l'hygiène sont le principal moyen de rendre les hommes communément vertueux. » C'est à elles, en efifet.
C) Herbert Spencer. Les bases de la Morale évolutionniste, Trad. de la Bibliothèque scientifique ioteroationale.
O Alf. Fouillée. Op. cit., p. 90.
qu'il faut souvent avoir recours pour agir sur la masse de l'hutnanité. Il est prudent de tout d'abord extirper les vices par leur racine organique et, comme dit M. Fouillée, de « plier la machine aux bonnes habitudes (') » avant d'agir directement sur le moral.
On rapporte que J.-J. Rousseau avait formé le projet d'un ouvrage intitulé : La morale sensiiive ou le malérialisme du sage. Il voulait sans doute mettre en relief le rôle du tempérament dans la moralité. Et il n'était pas en cela aussi ridicule que voulait le lui persuader M"» de Genlis, qui rdllait l'idée en écrivant à son ami : « Je n avais pas cru que la vertu dépendît d'une bonne digestion. »
En réalité, les liens étroits et indispensables qui unissent le tempérament au caractère lui confèrent une importance très grande au point de vue pratique, dans la science et l'éducation. Tout comme en ce qui regarde l'hygiène et la thérapeutique, il importe de ne pas perdre de vue, en pédagogie, que les mêmes prescriptions ne peuvent, indiÉféremment, s'appliquer à tous les individus. Ce qui réussit à l'un ne réussit pas à l'autre. Et si l'on ne se sentait pas, malgré tout, saisi d'admiration en présence d'une passion ardente pour une étude préférée, on rirait de la naïveté de ces savants qui, avec conviction, conseillent aux hypocondriaques, comme capable de les guérir, l'étude de la paléontologie, de la chimie ou de la zoologie. Kingsley prêchait aux malades et aux oisifs l'étude des petits animaux marins, ces Wonders ofthe shore (c'est le titre de son opuscule)!
(*) Alf. Fouillée. Op. cit.^ p. 90.
Les pédagogues privés ou publics ne devraient jamais négliger d'étudier le tempérament des enfants avant de les lancer dans tel ou tel genre d'études. Spencer s'irrite de voir des hommes intelligents, ayant de l'instruction et de l'éducation, consacrer énormément de temps et de réflexions au croisement, à l'élevage des chiens ou des taureaux, alors que si peu s'occupent de ce qu'il appelle brutalement « l'élevage des enfants ».
Il y a quelque exagération dans les boutades de l'illustre philosophe, mais il est évident que si les parents mettaient un peu plus de soin à déchiffrer le véritable tempérament des garçons et des filles, ils se rendraient plus exactement compte des dispositions et capacités de leurs enfants et sauraient mieux : Quid ferre récusent, quid valeant humeri. Mais de ce qu'il est profitable, nécessaire de connaître et de respecter les exigences de l'organisme, il ne faut pas conclure qu*il faille leur céder toujours, s'y abandonner aveuglément. Les droits de la nature elle-même ont leurs limites. Le tempérament, quoique dépendant des fatalités physiologiques, est cependant susceptible de quelque éducation, de dressage. L'éducation qui, largement entendue, comprend l'autoamélioration personnelle par la volonté et l'intelligence, s'applique aussi bien au physique qu'au moral. Dans ce domaine, elle consiste à refréner les réflexes dont les manifestations explosives pourraient nuire au développement de l'individu ou à l'harmonie de ses rapports sociaux. Car si l'un des buts de l'éducation est de développer chez l'individu les dispositions naturelles qui semblent lui être spéciales, elle en a un autre, double, en vérité, qui consiste à arrêter et à enrayer les instincts et tendances capables de troubler l'équilibre individuel et social. -
Du moment que le tempérament, en son acception psychique, se trouve vis-à-vis de l'organisme dans un rapport qui est à peu près celui de TefFet vis-à-vis de la cause, il est évident qu'il subira les mêmes variations que le corps. Tout d'abord les différences biologiques des sexes s'y retrouveront nettement accusées. Ensuite, toutes les modifications provoquées par les changements du milieu physique, de l'âge, se représenteront dans le tempérament par l'intermédiaire de la constitution physique. Enfin, toutes les lois relatives à l'hérédité physiologique lui sont entièrement applicables. Autant, en effet, on peut démêler de facteurs héréditaires âan% la constitution organique, autant il en faudra reconnaître dans le tempérament, tout en ne perdant jamais de vue le a quid proprium » dû à une création spéciale et qui fait l'originalité de l'individu.
Mais ce sont là faits qui relèvent de la somatologie et non plus de la psychologie.