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CHAPITRE II

Les deux « moi ». — Le naturel. — Son invariabilité. — Sa composition. — L'âme de la race. — Le caractère national. — Le sexe. — Les hérédités de famille. — Le facteur individuel.

Si le tempérament forme comme la racine physiologique du caractère, le naturel en forme une autre, celle-ci d'essence purement spirituelle. Son nom l'indique, le naturel, c'est la manière d'être morale que l'on tient de la nature. Mais il ne faut pas entendre par là uniquement ces vagues dispositions sensitives qui font dire d'un homme qu'il a un bon ou un mauvais naturel. On le prend, ici, comme mode général des facultés, aptitudes générales envisagées au point de vue de l'activité totale de l'esprit. C'est la façon foncièrement spontanée de penser, sentir et agir, telle qu'elle se trouve, à la naissance, virtuellement enveloppée dans l'esprit, telle qu'elle se manifeste indépendamment de toute observation de soi-même, de toute convention.

C'est le véritable « moi » naturel, essentiel, nettement distinct et parfois très différent d'un « moi » acquis, tout artificiel et conventionnel.

On fait grand état, depuis quelque temps, parmi les

psychologues des écoles nouvelles, de ce que Ton appelle « l'hétérogénéité de la personne morale ». On assure que, même à Tétat normal et indépendamment des cas tératologiques de dédoublement spontané ou provoqué, l'unité de la personnalité n*est que pure apparence et illusion. Le moi, de tous temps regardé comme un et indivisible, ne serait plus, en réalité, qu'un agglomérat plus ou moins consistant d'une multitude de petits moi, entre lesquels régne parfois une entente cordiale, mais souvent aussi la discorde. D'innombrables sous-personnalités coexisteraient dans la personnalité totale apparente, s'y coudoyant, agissant de concert ou se supplantant suivant les circonstances. « On peut, dit M. Paulhan, couper artificiellement une. personnalité en plusieurs morceaux et montrer que cette division a quelque chose de réel ('). »

Non enlia praeier necessitaiem multiplicanda ! De ce que l'esprit se peut manifester de mille façons diverses et, véritable Protée, prendre les formes les plus variées, les aspects les plus inattendus, il ne s'ensuit pas que l'esprit cesse de rester fondamentalement cohérent et un. C'est la même âme, le même esprit, la même personnalité qui dirige son activité en des sens divers.

Mais ce qui est évident, vérifiable par l'observation subjective et, au surplus, désormais établi, c'est qu'il peut exister,

(■) F. Paulhan. V activité mentale et les éléments de V esprit, pp. 499 et suiv., et, du même, un article de la Revue philosophique, juin 1890, Les Variations de la personnalité à F état normal, — Voyez encore, à ce sujet, Th. Ribot, Les maladies de la personnalité, chap. I, II et III, et Alf. Binet, Les altérations de la personnalité.

qu'en réalité il existe presque en chaque individu, non pas deux personnalités, mais deux individualités morales très distinctes, Tune essentielle, primitive, naturelle, l'autre superficielle, factice, conventionnelle. Ces deux sont généralement l'opposite Tune de l'autre, leurs tendances et leurs actes parfaitement contradictoires.

IJ est très fréquent d'entendre dire quil y a « deux hommes » en telle ou telle personne : Thomme privé et Thomme public, le magistrat rigoureux et le père de famille débonnaire, le professeur austère et l'homme... avec toutes ses faiblesses. On trouvera, d'un côté, l'homme pieux, orthodoxe, pratiquant scrupuleusement tous les devoirs que prescrit son Église, toute une individualité à tendances religieuses, complète et complexe, autour de laquelle semblent se cristalliser la plupart des autres tendances. Mais à l'autre face, on trouve, avec étonnement, une individualité tout autre, ne s'accordant, ne s'harmonisant plus du tout avec la première, mais tenant place égale dans l'individualité totale. Le dévot qui, dans ses exercices pieux, clame son humilité, son abstinence et son abnégation, et ne cesse de faire acte de contrition, sera, d'autre part, sceptique et mécréant, orgueilleux, avide, cupide, immoral à tous égards. Ambitieux et avide de pouvoir jusqu'à la férocité, ce sera Richelieu; dépravé, souvent cruel et injuste, ce sera Louis XIV. Quel est, de ces deux « moi », le naturel et quel le conventionnel.^ C'est ce qui n'est pas toujours aisé à démêler ! Que de fois avons-nous, en nous-mêmes, des exemples de cette dualité du moi : lorsque nous nous sentons irrésistiblement poussés à faire ou à dire des choses que cependant nous réprouvons; lorsque notre volonté se trouve tiraillée en sens contraires par des sollicitations, des tentations opposées ; lorsque tout

en préjugeant très sainement les conséquences fatales d*un acte, nous Taccomplissons tout de même avec la conscience de notre faiblesse, parfois le remords de notre lâcheté.

De cette duplicité involontaire et parfois douloureuse de l'individualité morale, maints penseurs et maints poètes ont eu la très exacte intuition. L'apôtre Paul, dans son Èpître aux Romains (ch. VII), Ta fort bien mise en lumière. Ses pensées se résument en cet aphorisme : « Le bien que je veux, je ne le fais pas ; le mal que je hais, je le fais. » Racine, qui a paraphrasé ce texte évangélîque dans son Cantique II, fait dire à un chrétien :

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi !

L'un veut que, plein cl*amour pour toi, Mon cœur te soit toujours fidèle.

L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre ta loi.

De même, Faust déclarait :

Zwei Seelen wohncn, ach, in meiner Bnist.

Die eine will sich von der andern trennen ; Die eine hâlt in derber Licbeslust.

Sich an die Welt mit klammerndern Organen, Die andre hebt gewaltsam sich vom Dust, Zu den Gefilden hoher Ahnen (') !

(*) Le Faust de Gœthe, i " partie. Devant la porte :

a Deux âmes habitent en moi, et Tune tend incessamment à se séparer de » l'autre : Tune, vive et passionnée, tient à ce monde par les organes du corps; » l'autre, secouant avec force la nuit qui l'environne, s'ouvre un chemin au » séjour des cieux. » (Trad. H. Blaze de Bury, p. 184.)

C'est ce même combat que le "poète Villon décrivait dans Le combat du corps et du cueur. Dans le domaine de la fantaisie et du rire, c'est la lutte de Tartarin-Sancho avec Tartarin- Quichotte!

Video meliora proboque, détériora sequor, s écriait le poète latin. Mais, se demande-t-on avec saint Paul . « Si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est donc pas moi qui le fais? » On laissera l'apôtre répondre, à sa manière : « C'est le péché! » et Ton dira : C'est l'un de ces deux « moi » qui coexistent en nous sans s'harmoniser. Quel est le meilleur.^ Quel est celui qui voit le bien? Quel est celui qui fait le mal? Est-ce le moi instinctif et spontané ? Est-ce le moi réfléchi et conventionnel? Cela dépend des individus et des circonstances.

Mais l'existence de ces deux « moi » ne porte nullement atteinte à l'unité substantielle de Tesprit et n'entame en aucune façon la personnalité indivisible qui reste fondamentalement intacte, puisque c'est la même conscience qui perçoit ces Juttes et domine cet antagonisme.

L'un de ces deux « moi », c'est le moi adventice, acquis au cours de la vie involontairement ou volontairement. C'est ce « moi » conventionnel auquel se sont arrêtés les moralistes, auteurs de « Caractères ». L'autre, qui se cache dans les plus, intimes profondeurs de l'être moral, c'est le « moi » primitif, inné, le naturel.

Il est vrai que ce principe d'action , qui est essentiellement nôtre, reste, le plus souvent, en dehors de la projection lumineuse de notre propre conscience.. Il ne nous est pas, à nousmêmes, connu autrement que nous ne le pouvons connaître chez nos semblables, c'est-à-dire par des inductions tirées de

ses manifestations extérieures, des actes, de la conduite. De là, les déceptions" que l'on éprouve quelquefois, sur son propre compte aussi bien que sur le compte d'autrui, lorsque Ton s aperçoit que Ton ne possède pas telle qualité, tel talent que l'on aimait à s'attribuer ! De là, les illusions que chacun se fait à lui-même sur sa vertu aussi longtemps qu'elle n'est pas mise à l'épreuve ; sur son courage tant que le danger ne se dresse pas imminent; sur sa liberté quand il ne se trouve pas dans la nécessité d'en faire usage. Combien de fois il nous arrive de nous tromper sur nous-mêmes, de croire que nous avons agi avec des intentions toutes différentes de celles qui nous ont réellement incités. Il est cependant des heures fugitives où nous le surprenons à agir, « cet autre, cet inconnu qui est nous cependant », ainsi que le désigne M. Fouillée.

C'est d'abord dans la surprise des émotions vives, où le temps de la réflexion ne nous est pas laissé, où la réaction est produite avant que nous n'en soyons informés; c'est encore, dans certains moments de crise où la stupeur morale succède à des émotions trop fortes, où la volonté est comme anéantie, l'intelligence indifférente, où, n'ayant plus aucun désir, on est étonné de se voir agir encore. Et cet inconnu, non seulement est encore nous, mais il est, si l'on peut s'exprimer ainsi, ce qu'il y a de plus nous en nous ! C'est là notre fonds véritablement propre, le moi le plus pur. C'est à lui qu'il faut rapporter, sans doute, ces soudaines résolutions, ces mouvements spontanés de l'âme, véritables créations morales déjouant toute prévision. Tout le monde sait, en effet, qu'il est des cas où, des profondeurs de notre être, par une sorte d'inspiration subite dont rien ne rend compte, surgissent des déterminations d'une portée incalculable en bien ou en mal, improvisées en quelque sorte, irréfléchies au point de nous surprendre nous-mêmes, et si bien nôtres, que l'on n'hésite

pas à y voir la révélation vraie de ce que nous sommes.

La force d'impulsion de ce naturel est irrésistible. « Qu*on lui ferme la porte, disait le bon La Fontaine, et il rentrera par la fenêtre. » La preuve expérimentale en est dans ce qui se produit lorsque nous avons à faire choix d'une résolution, non pas imminente, mais pour une éventualité plus ou moins éloignée, que nous prévoyons; dont nous sommes vivement préoccupés. Nous réfléchissons sur le parti à prendre et, d'ordinaire, deux voix s'élèvent en nous : celle de la raison, de la réflexion, et celle de l'instinct, du naturel. Tant que nous restons passifs, la raison semble devoir l'emporter, quoique nous devinions déjà quelle résistance lui opposera l'instinct. Jusque-là, froidement, consciencieusement, nous pesons le pour et le contre, et nous faisons les projets les plus sensés, nous prenons les résolutions les plus sages. Or, que se produit- il, le plus souvent, lorsqu' arrive le moment décisif ? C'est que projets sensés et sages résolutions s'effondrent comme par enchantement, sous la poussée irrésistible du naturel dont le parti, pris depuis longtemps, nous était connu, puisque nous l'avions combattu désespérément et si inutilement !

Mais

Le naturel toujours sort et doit se montrer, \'ainement on Tarrête, on le force à rentrer. Il rompt tout, perce tout et trouve enfin passage.

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