BOILEAU
A des degrés divers d'intensité et de précision, il se manifeste dans nos actes, s'imprime dans tous, ainsi qu'un même cachet en mille empreintes. C'est bien ce fonds constitutif et vraiment essentiel du caractère que Kant et, avec lui, Schopenhauer appelaient « caractère intelligible », par opposition au « caractère empirique », superficiel et adventice.
C'est dans le naturel que se trouvent virtuellement enveloppées toutes les « possibilités »> de l'activité d'un individu, c'est-à-dire le germe de ses facultés et de ses tendances, de ses aptitudes et de ses talents, même de ses vertus et de ses vices.
Chacune des qualités morales que nous possédons se trouve en quelque mesure en nous par innéité. * Ainsi, disait Aristote, nous sommes disposés à devenir équitables et justes et sages, et à développer d'autres vertus dès le moment de notre naissance ('). »
Il ne dépend pas tout à fait de nous d'être bons ou méchants. O'jx s<p 'vjjJtrv YevsTOaî. to a-TTO'Joaîouç eivat r, çauXouç, disait Socrate : il n'est pas en notre pouvoir d'être vertueux ou méprisables C)-
Ce fonds primitif, inné, de tendances naturelles reste à peu près invariable. Sous les variations des années, des circonstances, des connaissances, des opinions, des habitudes morales, l'homme reste, suivant la comparaison de Schopenhauer, comme l'écrevisse sous son écaille. Ce n'est que la direction plus ou moins réfléchie et volontaire imprimée à ses tendances qui change, leur nature « en soi » ne se modifie guère.
Si le naturel semble parfois dominé, dompté, vaincu, il suffit souvent d'une circonstance fortuite, d'un fait futile pour qu'il relève la tête, plus énergique que jamais, avec
(^) AiusTOTE. Ethique à Ni romaq lie, VI, ii. (') D'après Ahistote. Grande Morale, t. I. p. 9.
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toutes ses qualités et tous ses défauts. Tel homme, par exemple, qui avait eu longtemps assez de puissance sur lui-même pour se faire regarder comme un timide et un sensible, révélera inopinément sa vraie nature violente et cruelle.
Nam et luctata canis, nodum abripit : attamen illi Quum fugit a collo trahitur pars longa catenae (').
Le caractère acquis, le moi adventice et conventionnel n'est qu'une enveloppe plus ou moins dense,. plus ou moins opaque, plus ou moins résistante qui recouvre le naturel, le masque, le dissimule parfois entièrement, mais ne le fait pas changer en son essence et n'enlève rien de sa vitalité.
« Du bist, am Ende... was du bist.
Setz' dir Pcrrucken auf von millionen Locken, Setz* deinen Fuss auf ellenhohe Socken, Du bleibst doch immer was du bist ('). »
Pas plus que le caractère total dont ces pages ont pour but de dénombrer les éléments et facteurs constitutifs, le naturel ne doit être considéré comme une entité indécomposable. Dire qu'il est inné, ce n'est pas se dérober à l'explication de sa
(*) Perse. Sat. V, v. i3q.
(^ Le Faust de Goethe. Première partie. Un cabinet d'études :
MÉPHisTOPHÉLÈs. — Tu cs, eiî fin de compte... ce que tu es. — Mets-toi sur la tête une perruque à un million de marteaux, — Chausse un cothurne haut d'une aune, — Tu n'en demeures pas moins ce que tu es. (Trad. H. Blaze de Bury, p. 202.)
genèse. Car l'innéité, à la bien entendre, n'est pas uniquement le fait simple, mystérieux, inexpliqué d'une création spéciale déterminant, à chaque naissance, Toriginalité propre du nouvel individu. C'est, en réalité, le résultat d'une élaboration antérieure d'éléments discernables, le produit de facteurs que l'on peut déterminer, dont le premier reste, incontestablement, l'acte de création spéciale, dont les autres sont l'hérédité psychologique — normale et morbide — ainsi que les influences que l'être peut subir antérieurement à sa naissance et à ce moment même.
On a déjà essayé précédemment de montrer quelle paraît être, en cette œuvre collective de la constitution d'une individualité, la part de l'hérédité et celle des causes actuelles. Tout ce qui a été dit alors, concernant le caractère inné dans son ensemble, se peut appliquer au naturel. Il serait oiseux d'y revenir; on ne pourrait que se répéter. Il suffira de faire remarquer que c'est dans le naturel — élément purement psychologique du caractère inné — plus encore que dans le tempérament, qu'apparaît prépondérant le rôle du facteur personnel au détriment des déterminants héréditaires. Assurément, il n*est pas question de contester l'hérédité psychologique : ce serait contester l'évidence même. Trop d'exemples frappants de la transmission de dispositions et de traits de caractère ont été recueillis de toutes parts pour qu'il soit possible de conserver le moindre doute. Mais il faut se garder . aussi de présenter l'hérédité pour Tunique source du caractère inné, du naturel. Il importe de ne point perdre de vue l'action du « principe d'individuation » qui détermine l'originalité de l'être nouveau venu et sera, par la suite, le régulateur de toutes les forces héréditaires. Car jil est impossible de méconnaître qu'il existe en chaque individu un fonds de
caractère produit, en quelque sorte, par « génération spontanée ».
Ces réserves faites, on peut essayer de déterminer la nature des legs divers dont hérite psychologiquement un individu. Il y a lieu tout d*abord de distinguer deux ordres d'hérédités : les hérédités communes, anonymes, et les hérédités particulières, familiales.
Pour expliquer complètement le caractère, il faut aller bien au delà des individus. Il existe, en efifet, certains éléments fondamentaux qui forment comme le canevas sur lequel se brodent les variétés individuelles. Ce sont, sans même parler de la nature spécifique, les hérédités du caractère de la race, du peuple et du sexe.
« L'hérédité du caractère, dit M. Vanderkindere, entraîne des conséquences très importantes ; s'il y a entre les parents et les enfants une communauté morale plus ou moins décidée, si cette grande inconnue qu'on appelle l'esprit et que nous ne pouvons nous empêcher de considérer autrement que comme la matrice de nos idées, crée entre les divers membres de la famille une unité nouvelle, certes on sera autorisé à remonter de la famille à la tribu, de la tribu à la race et on concevra comment cette dernière deviendra pour le psychologue une sorte d'être multiple qui embrasse dans son sein toute la variété des individus aux innombrables nuances, mais qui les fond en son harmonie supérieure ('). »
De fait, que Ton soit partisan du « polygénisme » ou du
(») L. Vanderkindere. De la Race» etc., p. tu.
« monogénisme » des races humaines, que l'on croie à Tégalitè ou bien à Tinégalité de leurs capacités intellectuelles, on ne peut méconnaître que des différences psychologiques les distinguent les unes des autres tout aussi profondément que les différences anatomiques. Il existe un certain nombre de caractères psychiques et moraux propres à chacune des branches de l'humaine famille qui forment ce que Ton appelle « rame de la race » ('). Et cette constitution mentale apparaît aussi stable que la constitution anatomique. Il est manifeste que toutes les races ne participent pas aux mêmes aptitudes de l'esprit et n'arrivent pas au même degré de développement intellectuel. Chez les races dites primitives et inférieures, on constate une incapacité plus ou moins grande de raisonner, une dose d'attention et de réflexion minime, un esprit d'imitation très développé, une grande imprévoyance, une extrême mobilité. La race blanche, par exemple, est incontestablement plus « intellectuelle » que les races colorées, chez lesquelles on ne peut rencontrer aucun homme ayant fait des découvertes scientifiques. Au sein môme de la race blanche, on remarque une très grande variété d'aptitudes. Il est de ces peuples indo-européens chez lesquels il semble impossible d'éveiller la moindre curiosité scientifique, le goût du travail et de la méthode.
(*) Cf. pour ce qui concerne la race et le peuple :
Les travaux de Lazarus et de Steinthal. Zeitschrift fur Vôlkerpsychoîogie und Sprachwissenschaft, i«' Bd.