PHYSIQUES
Nous TavoDS vu et dit, la caractiristique de la profession militaire est la violence, d^notantune anesthdsie morale plus ou moins profonde. II est done logique que, k I'^tat de paix, les actes de ces professionnels montrent le m^pris de la vie humaine et des soutDrances physiques ou morales, indice certain d'une anesth^sie morale. Cela est logique et les faits viennent le prouver. Je me borne k en citer quelques-uns.
En juillet 1890, pendant une marche dans les Alpes du 6* chasseur, trois iiommes succomb^rent k la fatigue ; Tun d'eux n'en pouvant plus tomba 6puis6 de chaleur. Sur I'ordre d*un de ses
chefs, il se releva pour retomber bientdt. Enfio par un vigoureux effort, abandonnant ses armes et son 6quipement il put achever r6tape ; alors son chef lui intima Tordre de retourner les chercher, il voulut ob6ir, mais, ayant bientdt perdu le reste de ses forces, il tomba mort. (1)
En juillet 1891, peudant des marches militaires auz environs de Bassano et d'Empoli (Italie) plusieurs soldats moururent de fatigues. La m^re de Tun d'eux, manifestant son amour maternel avec la plus grande Anergic, tenta de tuer le capitaine. (2)
En Alg^rie, pendant une marche, un homme tombe malade ; deux soldats le reinvent et le conduisent au commandant qui s'^crie : « Vous voyez bien qu'il est saoul comme un cochon ; foutez-lui voire pied dans le cul et s'ilne marche pas qu'on le foute dans la voiture avec quinze jours de prison. » Au retour, Thomme fut mis en prison, puis, sur Tordre du mMecin, transf6r6 k rhdpital ou il mourui en arrivant. (3)
Le 3 septembre 1891 (mauoBuvres de TEst), cinq cents hommes flanch^rent sous le soleil torride et les fatigues ; une cinquantaine furent gravement malades, cinq moururent. Malgr^ la chaleur, le commandement n'avait ordonn6 le depart qu'^ sept heures du matin. (4)
(i) Hamon. L. C, ann^e 1890. T. II, p. 207.
(2) Journal des Debate, 6 juiliet 1891.
(3) XIX* Siicle, 16 avril 1891.
(4) Hamon. L. C, ann^e 1891, p. 465.
En aodt 1892, malgr^ le m^decin militaire, un colonel fraogais (Grenoble) fit continuer une marche alors que la temperature atteignait 31^ k Tombre. Nombreuz malades, quelgues morts.
Le colonel eut huit jours d'arrit. (1)
M6me fait k Rueil, un mort. II n'y avait pas de m^decin militaire contrairement au r6glement. (2)
Au 89* de ligne, stationn^ k Courbevoie, au cours des marches militaires, non^seulement le sac est au grand complet, mais encore on porte en supplement deux kilogrammes et demi de sable dans une bolte. Avec cette surcharge, les soldats rentrent des marches harasses, epuis6s. (Radical, 9 avril 1892).
A Ostrowo (Russie) le major de la garnison, condamna, sans autre forme de proems, un garde de poudriere, p^re de famille, k recevoir pour infraction k la discipline 200 coups de kuout. La victime de ce traitement succomba le soir m^me. (3)
Le docteur Skariatine, medecin milit;4c&russe, lors de son proems (4), d6clara « qu*il avait \u
(1) Dip^che de Brest, 22 ao^t 1892.
\t) Intransigeant, 20 aoilt 1892.
(3) XIX* Siicle, 15 avril 1893.
(4) Ayant reou Tordre d'aller k an hdpitai militaire comme m^dedn, M. Slcarialine reAisa de parlir, disant dans un rapport « quit renonoait au service parce que, dans les ciiv Constances actuelles, 2d MUuaUon de m^decin dona le d6p€wtement dta miniaUre de la guerre ^tait incompaUble aeee lea eaigencee de rhonneur et du aerment prit€, ».
dans Tarm^e un si profond mipris pour la, vie et la per8onnalit4 de T/iomme, un tel vol quil n^avait mime jamais pensi que cela fut possible. »
A Odessa a lieu rembarquement des soldats, la mer est houleuse, les barques sont plates et sans garde-fou. M. Skariatioe s*adress& au commandant de port et le prie de ne pas entasser les soldats si pr6s des bords, car ils pourraient, avec le roulis, tomber k Feau. « Grand malheur^s'ils y.roulenti r6pondit le commandant; de cette marchandise, nous en avons assez. Ge ne sontpas des chevaux dont il faut rendre compte ! ! » (1)
Pendant une revue du regiment faite par le g6n6ral de brigade, le soldat Pietrenko 6tait malade k Tambulance. Le commandant de I'escadron injuria ce malheureux parce qu'il osait 7 rester coucher. 11 lui intima Tordre de se pr6senter k Tescadron pour y ^tre ch4ti6. Le m6decin put s'y opposer. Le soldat 6tait si malade qu'il fut r6form6 comme invalide. (2)
Le soldat RebouUon du 96" regiment d*infanterie allemande, malade, demande k I'officier de I'exempter du service. Celui-ci Toblige k faire
M. Skariatine fut d^f^r^ k la juslice. Son proems d^voila taut d*horreurs qu'il fut d^tendu d'en publier le compte rendu. M. Tikhomirov a eu enlre les mains copie du compte rendu des s^nces du tribunal. II en a cit6 des extraits dans son livre La Russia politique et sociale. Paris 1886. Savine, ^ditear. Cost 1^ que nous avons puis^.
(1) Tikhomirov. La Ruaaie politique et aociale^ p. 386. (2} Tikhomirov. L. C, p. 389.
Texercice et des corv^es^ sans qu*il puisse se faire soigner par le m^decin. Le soir, Reboullon se suicidait pour ^chapper k ses souJ&ances. A sea fr^res demandant one enqu^te, le colonel ripondit: « aucun mauvais traitement ne pouvait £tre inflig6 aux soldats de la 11* compagnie de son regiment ». (1)
A Neisse (Allemagne) le major Heinrichs et le lieutenant Morgen, pris de boisson paralt-il, ordonn^rent k leurs soldats de passer la rivi6re Neisse k la nage, en tenue de campagne avec armement complet. Sur deux cents hommes, sept se noy^rent^ 23 furent retires tr^s malades et aussitOt perils k I'hdpitaL (2)
A Dunkerque en Janvier 1891, pendant la manoeuyre, des soldats avaient les oreilles et les mains gel^es ; ramputation fut n6cessaire pour quelques-uns.
En un journal de la m6me ^poque on lisait :
c J*ai vu des caporaux, des sergents instruc-
> tears, des officiers, faire observer rimmobilit6 » la plus rigoureuse et la plus accablante k des 9 pelotons, tandis que la bise cinglait la figure, » bleuissait les mains mi-paralys^es et semblait
> geler le sang dans les veines. C'^tait une vraie » pitid de voir ces jeunes hommes, se raidir pour » ne pas laisser tomber leur fusil dont I'acier » semblait se sender k T^piderme endolori. La
> souff^ance se lisait dans leurs yeux fixes, mais
(1) Jntran»igeant, 15 juiUet 1892.
(2) Libre ParoU, 18 aoiit 1892.
]> le chef, f^ous-officier ou officier, semblait se n complaire dans ce martyre des autres, et il » 6tait Ik, guettant la moiudre d^faillance pour » la relever par une boutade injurieuse, ou la » r^primer par une punitioD ». (1)
« Les abris sont insuffisants pour tous nos in- « sol^s et, constatatioD bieo p^nible k faire, nous « voyons le colonel X... s'installer tout seul dans « une grande pagode, avec une sentinelle k Ten- « tr^e, ayant pour consigne d'empScher qui que (c ce soit d'arriver jusqu'i lui et de troubler sa « sieste ». (2)
D'un journal de bord r6dig6 par un zouave pendant la travers6e de France au Tonkin, j'extrais ces passages. — 29 mai : Nos officiers inaugurent le regime de laTerreur; ^ dater d'aujourd'hui les hommes punis feront le peloton comme 4 terre. Avec la chaleur qui nous accable c'est une veritable torture... — !•' juin : Ce qu*on nous abreuve d'amertumes est indescriptible. Parmi les nombreuses vexations, voici celle qui a ie don de nous exasp6rer. Sur le Cac/iar, les grades, officiers et sous-officiers, disposent de deux fois plus de place que les mille hommes de troupe embarqu6s. Aussi il est k peu pr6s im« possible de resplrer dans nos batteries ou se d6 gage une intolerable odeur de moisi. Nous avons d^}k beaucoup de malades, et certainement le manque d'air et d'espace ne pourra qu'en accrol*
(1) Hamon. L. G. Ann^e 1891, p. 15.
(2) Harmand. L. C, p. 62.
ire el d^yelopper le nombre. (Action^ 14 avril 1892).
Le 10 mai 1892, k la caserne Bellechasse (Paris], mourut un soldat, abandonn^ dans la cbambr^e, sans un m^decin, sans un infirmier, sans mdme un camarade k son chevet. De Tenqu^te k laquelle se livra M. Gaston M6ry et qui fut cort" firmie par le d&menti officieux, il ressort : A cette caserne, 11* eziste une infirmerie pour les che-* vaux, mais point pour les hommes. Malade, ce soldat alia k la visile ; sans Tezaminer, le mMecin Tezempta de service. Ce malheureux resta toute la journ^e seul dans la chambr^e, les autres hommes 6tant k leur service. A qualre heu* res, il fut trouv6 r&Iant. Le mMecin fut appel6; k six heures, il n*6tait pas encore venu et le soldat 6tait mort: « D'ailleurs, dit un soldat, il en est toujours ainsi k Bellechasae. Derni^rement le sergent Labia, qui avait une fl^vre de cheval, a atiendu quatre jours sans qu'on lui «pport4t le moindre medicament. » (Libre Parote 14 et 16 mai 1892).
En 1890, le ministre de la guerre frangais in- Titait les g^n^raux k faire observer les prescriptions du riglement sur le service int^rieur des troupes. La circulaire minist^rielle 6tait motiv6e par ce fait qu'un homme, detenu en cellule, 7 avait tant souffert du froid qu*il en 6tait r6« sult6 des d^sordres organiques le rendant im« propre k tout service. (1)
(1) Noucelliate de Bordeaux, 4 mars 1890.
Le 13 f^vrier 1868, k roccasiond^une execution militaire en Italie, les soldats commandos ou ne tir6rent pas ou tirSrent mal. Un offlcier prit par le bras un soldat et Vobligea k d6charger son arme k bout portant sur le condamD6. Deux jours apr^s le malheureux soldat mourait de commotion c6r6brale. (1)
Le 15 aotlt 1863, k Licata (Sicile), un chef de troupe Ian gait lemandementsui van t: «f Sidemain k 5 heures, les r6fractairesetlesd6serteurs, qui restent encore au large, ne se sont pas present^s, fenliverai Veau k la population et donnerai Tordre que personne ne puisse sortir de chez soi sous peine d'etre fusilli et d'autres mesures de plus forte rigueur. » (2)
Le 5 d6cembre 1863, M. le d6put6 d'Ondes Reggio signalait k la Chambre italienne ce fait : un Siturd muet, k la conscription, eut les chairs brUlies avec un fer rouge, pour mettre k T^preuve son infirmit6. (3)
Relatant la comparution d'un soldat devant le Conseil de guerre de Grenoble en d6cembre 1885, M. Albert Bataille, avocat, chroniqueur judiciaire du Figaro, 6crit : « O'est ici que nous r6ji trogradons jusqu^avant 1789. On pr6tendait » que la Revolution avait aboli la torture. Void » ce qui se passe cent ans apr^s dans les prisons
(1) Lucchini. Soldati deliquente, giudici e cam^flei. Bologna 1884. — ate par X. Merlino dans L'ltalie telle gu'elle est, p. 218. — Paris 1890. Savine, editeur.
(2) Meriino. L. C, p. 214.
(3) Merlino. L. C, p. 214.
> militaires. Pour le punir de son mouyemeDt de
> vivacity (coups k un co-d£tenu), Tautorit^ mill-
> taire fit extraire Gheslio, condamn6 pour d6-
> sertion, de la prison du Gherche-Midi, et le B condamna h 90 jours de cellule. Le malheu-
> reux fut enferm^ dans un cachot au fort Bar- » rau, dansTIs^re. II yresta, bien entendu, nuit » et jour. On ne lui donnait pour toute nourri-
> ture que 750 grammes de pain par jour avec » une cruche d'eau ; la soupe le jeudi et le di- » manche. G'est en vain que« ce jeune homme de
> 20 ans, grand et fort, criait la faim k ses ged-
> liers ; c'est en vain que d*apr6s son dossier mi*
> litaire, il avait 6t6 constats que, Gheslin, 6tait
> atteint de boulimie et qu'au regiment il lui
> fallait six livres de pain par jour. Pendant
> trente-deux jours, on le l&isse mourir d^ina- » mfton dans son cachot avec sa livre et demie
> de mauvais pain et sa maigre soupe deux fois
> la semaine. Le trente-troisi^me jour, Taffam^
> fut pris d'un acc6s de folie furieuse. Sous
> Tempire des hallucinations qui hantaient son » cerveau, affaibli par le jeiine, il lac6ra ses ef-
> fets et quand Tadjudant Boussy, un des gar-
> diens du fort, entra dans sa cellule, Thomme
> se jeta sur lui et le frappa d*un coup de poing en » plein visage. Le pauvre gargon avait asses de » cette horrible vie, il voulait mourir et il savait
> que les coups k son chef sont punis de mort. » Le Conseil de guerre condamna M. Gheslin, k dix ans de travaux publics. M. Bataille, ajoutait: « Au cours du proems de Grenoble, le surveiUant
» chef de la prison a d^lar6 que tous les dMe- » nxjLS du fort Barrau, se plaignaient quoti- » diennement de la faxm. Cast abominable et il A est temps qu'on mette fin k cet odieux regime. » En 1892, « cet odieux regime » subsistait, car on lisait dans le Figaro du 10 f^vrier : « Un con- » vol de prisonniers militaires vient de quitter » Paris, 4 destination de Grenoble. lis vont su- » bir une punition de quatre-vingt-dix jours pour » insubordination au fort Barrau, dans Tls^re. B Le fort Barrau est 8itu6 sur une hauteur; » les cellules y sont, en hiver, excessivement » froides. Les murailles « pleurent », selon » I'expression pittoresque employee par ceux » qui y out pa8s6 ; c'est-i-dire que Thumilit^ y » est atroce. Au fond de chaque cellule est flx^e » une barre de fer avec des anneaux, dans les- 9 quels on ^treint les chevilles du condamn^. » Pendant les quinze premiers jours, on reste » ainsi attache, les fers aux mains et aux pieds. » Les soixante-quinze autres jours de detention » se font au regime ordinaire de la cellule. Le » ditenu qui a, subi cette peine ne Voublie pas. » Elle est du reste si rigoureuse que, quand on » sort de cellule, on est admis de droit k T/idpi- » tal... en attendant qu'on soitexp^di^ aux Gom- » pagnies coloniales de discipline de la Nouvelle- » Cal^donie. »
On remarquera que cette « horrible vie » est inflig^e par le r6glement militaire et que ceux qui la subissent sont des individus condamn^s
pour desertion, insubordination, etc., tous actes non infamants, d^lits pour les juristes et souvent actes non criminels pour le criminologiste.
Malgr^ mon d^sir de ne citer aucun fait de torture subie par des discipUnaires, je crois qu*il est B^cessaire, pour determiner exactement la psychologie des professionnels militaires, d'en rappeler quelques-uns. Je n*irai point les puiser dans cette magnifique autobiographic (1) que M. Georges Darien a ^crite sous le titre de Biribi, ni dans les Offs oti M. Martial d'Estoc a rappel^ un cas historique, ni dans Tannie 1890 de ma FraLfice Socialeet Politique^ ou quelques-uns se trouvent relates. Je me contenterai de reproduire ces passages d'un article publics par M. Bernard Lazare dans le Journsil^ sous le titre « La Torture » .
« Voici les faits. Celui qui les rapporte est digne de foi. En 1886, il fut envoys avec quatrevingt-dix discipUnaires au Senegal, sur le Haut*
(i) Biribi, quoique sous forme de roman, est une autobio* graphic ; un des personnages, d^sign^ sous un nom dem« prunt, s*est fait connallre apr^s la publication de celte (Buvre remarquable. Une mienne connaissance, M. Degay, joumaliste, qui fut aux compagnies de discipline en m^me temps que M. Oarien, m'a confirm^ les fails relates dnns ce livre, ijoutant que Tauteur avail ^1^ au-dessous de la v6ril6. Vn ancicD offlcier m*a dil avoir reconnu divers personnages, dont les noms sont k peine d^figur^s.
Fleuve. De ces quatre-vingt-dix hommes, treize revinrent, et sur ces treize, deux moururent a l*hdpital de Rochefort. Ces jeunes geos, dont quelques-uDs n'^taient coupables que d*un mouvement de colore qui peul s'emparer, je raflBrme, de plusieurs d'entre nous, ^taient occup^s ^construire une ligne de chemin de fer. Sous le soleil d^vorateur, ils portaieat, k m^me le dos, des bolles k biscuits emplies de terre, et sur leurs bras ils charriaient les moellons. Pour uue journ^e de ce rude travail, accompli sous la menace de la trique, ils avaient comme nourriture, vingt'Cinq grammes de riz. Pour ne pas mourir de faim, dit simplement le survivant conteur de Taffreuse histoire, je rongeai des 6corces d'arbre et je mangeai de Therbe. Encore s'estimait-il heureux en voyant les supplices qui accablaient ses camarades, suspects d'avoir murmur^ ou protests. L'un d'eux, Pr6vost, est attache par les pieds et par les mains, expose au soleil, et les cris horribles qu'il poussait, clamant sa douleur, demandant k boire, ayant importune, sans doute, ses bourreaux, un caporal lui briila la cervelle. Laurent, mis en croix sur le sol, en plein midi, par ordre d'un sous-lieutenant, se plaint ; il est, en punition, enfermS, privS de manger et de boire, rSduit k la supreme ressource des naufragSs, k boire son urine* Astier est mis aux fers et si rudement amarr6 qu'au bout de huit jours, lorsqu'on le dSlivre, ses doigto sont rongSs par les mulots. II se r6volte et est tu6 par un sergent, d'une balle dans la tcte. Racabombe,
cherchant k fuir, reQoit une balle dans la cuisse ; il est emprisoDD^ et, pour ^chapper aux I>oiu>* reaux, il se laoce k troia reprises contre un arbre, se fend la t^te et meort, d^livr^. Tous ces hommes 6taient d^sarm^s ; od pouyait im*pun^ment les trailer comme on ne traiterait pas une bite immonde. 8i j^entreprenais, dit le narrateur, de vous conter touies les horreurs dont je fua timoin, je n'en flairais pas aujourd'bui. »
A la 5* compagnie de discipline en residence k rile de Gapri (Ilalie), les soldats, quoique affamis. ont k peine le courage de manger le « rancio », tant sa saveur est puante et execrable. Le pain, excessivement noir, amer et puant, est tout-ifait immangeable. Laviande estpourrie. Lespunitions tombent dru ; pour dlnnocenies peccadilles, on a 60 & 70 jourd de cellule, au pain, k Teau et en sus des tortures, (1)
Tous ces fails, pulsus parmi la multitude d^a^alogues, parlent d'eux-mimes. lis d^c^lent chez leurs auteurs un profond m^pris de la vie humaine et des souffrances physico-morales. Les deux citations, relatives au Fort Barrau, sont k ce sujet absolument typiques car elles montrent la legalisation ou la reconnaissance offlcielle, I'organisation systimatique de ce m^pris pour la ▼ie et les douleurs de Thomme.
(1) Sempr0 Acantu Uvorno, 8 juiliet 1893.
De ces exemples, il ressort nettement, sans discussion possible, la preuve de Tanesth^sie morale des autenrs de ces agissements. Les auteurs sont tous les professionnels militaires, puisque les actes « odieux, abominables » qui se passent au Fort Barrau sont r^glement^s, conformes au r6glement 6tabli par des professionnels, approuv^ officiellement. Ces actes sont commandis. L'insensibilit6 morale, par nous constat^e en temps de guerre, se retrouve 1^ en r^tat de paiz, ce qui confirme bien la caract^ristique « Violence » de la profession militaire.
D*ailleurs un ancien officier, M. de Pouvourville, m'a assur6 qu'i la l6gion 6trang6re, le r^glement comporte commepunition la privation de nourriture. Tout homme puni de cellule forte mange unb fois par quarante-huit heures. La « crapaudine » est ofiiciellement d^f endue, mais, en fait, il n'est pas rare que les hommes la subissent, k la legion 6trang6re au moins. Ces cruaut^s provoquent souvcnt des actes de r^volte, maiSf par suite de Taccoutumance k Tob^issance, ces actes se resolvent en de simples injures oa des coups de baionnette individuellement donnas. Les r^yoltes de d^tachements entiers sont excessivement rares ; s'il se trame un complot conlre les chefs, il se trouve toajours un homme pour le
d^noncer. Ces r^voltes, qui se terminent par rex^cution des r^voU^s, — ils sont toujours condamn^s k mort — sont igooriea du public parce que ces ^v^nements se passeut sur des territoires militaires et rien n'en transpire, les lettres ^taut ouvertes et ne parvenant pas aux destioataires si elles coDtiennent quelque r^v^lation.
Ces actes sont des crimes, car ils l^sent indu-^ bitablement la liberty individuelle, nuisant plus ou moins k la sant^ ou k la vie des victimes. Ces crimes sont in utiles k la collectivity et par suite ^Is sont r^prouvables ; on doit les stigmatiser. D aucuns soutiendront quails sont n6cessaires au maintien de la discipline « qui fait la force principale des armies. » lis pr6tendent que, pour discipliner les hommes, il faut user de tous les mojens, diit-U en r^sulter des blessures, la mort, des souffrances horribles. Ces proc^d^s cruels peuvent faire une arm^e d^esclaves, de pr^toriens, une armie professionnelle automate, ob^issante, propre aux plus inf&mes besognes. Avec les moeurs actuelles, il est insensd de vouloir cela ; la tendance g^n^rale chez tous les peuples est la constitution d'une arm^e nationale, utilisable seulement comme organe d^fensif en cas d'attitque de I'^tranger. En ce cas, une id^e anime les troupes en lutte contre Tenyahisseur et Tobtis*
sauce iiiomentao6e peot 8*6tablir librement. par entente mntnelle parce que rint6r6t Tezige. Point n'est besoin d'nne discipline incolqu^e aux indi- Tidos par les proc6d€s dont j'ai rappele quelques
Ges agissements-types sont done inutiles k la collectivity ; Men plus, ils sont noisibles k la 80ci6t6 car ils sont Torigine d'aatres crimes. Tonte action provoque una inaction ; ces agissements anti-altruistes extent, chez ceax qui en sont les yictimes on chez les dlres affeclifs, pitoyables, qui en sont les t6moius, une reaction qui se manifesto diversement, suivant le temperament de chacnn, modifi^ par son ambiant ^ducatif, professionnel, social. Cette reaction est d'autant plus sensible que nos moeurs se sont adoucies, que nous r^pugnons k subir la violence ou k la voir subir, que Tbomme a accru la notion de sa dignity et par suite de sa liberty d*agir, qu*il a la conviction de son 6galit6 avec les autres bommes. On constate cetle reaction notammeut par I'accroissement de ce que A. Corre appelle le crimed^lit militaire, c'est-ii-dire la d6sertion, Tinsoumission, Tinsubordination. Ainsi le rapport du nombre de ces crimes-d^lits, punis par le code militaire, au total de Teffectif, 6tait en 1839 de 1/317; en 1849 de 1/296; en 1865-66 de 1/222; en
1885-86 de 1/180. (l)Nous croyons que la statistique prouverait que ce rapport a encore dimiuu^. L'anesth^sie morale, r^v^l^e par tous les failstypes rela t6s dans ce m6moire,engeDdre des crimes chez ceux qui en sont aifect^s. Elle provoque une reaction qui, k son tour, est Torigine de crimes commis par les victim^s des premiers agissements criminels ou par les professionnels qui veulent emp^cher le renouvelloment des actes d'iudiscipline. Jl r^sulte de Ik que, k quelque point de vue qu*on se place, partisan ou non de la n^cessit^ de la discipline, on est oblige de constater que ces actes, ces crimes sont nuisibles k la collectivity, sont r^prouvables et doivent 6tre stigmatises.
(O A. Gorrc. Apergu gin^rald^ la criminaUU militaii^e en France, p. 12, 13.