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FIN DU PROFESSIONNEL DANS LA CARRIERE MILITAIRE

a Jadis, écrit Corre (1), point d'armée natio-* Baie, point iion plus de patrie... On avait des soudards aptes à tout faire et ce qu'ils commettaient en pays français, on peut le lire dans les mémoires relatifs aux guerres de religion, l'apprendre aux récits des dragonnades ordonnées contre ses propres sujets par un roijésuite; ce qu'ils étaient capables d'exécuter en pays ennemi, sous la conduite des chefs réputés les plus humains, on le voit au cours

' (4) Le mililarisme, p. 91-96. In Almanach de la question sociale pow 1892. — Aperçu général de la criminalité militaire en France, Storck, éditeur à Lyon, 1891.

» de la campagne de Turenne de 1674 (premier » incendie du Palatinat) et au cours de la cam- » pagne de Catinat de 1690 (guerre du PiémoDtj. » En 1735 les soldats de l'armée d'Italie pillent » effrontément les villes et les bourgades sans » défense ; ils trafiquent de leurs vols ouverte- » ment, « refusant la viande fournie par le roi » de Sardaigne, pour se nourrir de volailles m dérobées dans les campagnes, » ils ne respectent s pas môme les femmes... Après la journée de » Rosbach (1757), le comte de St-Germain a la » douleur d'écrire: « Je conduis une bande de » voleurs, d'assassins à rouer ; ils ont pillé, violé, » saccagé et commis toutes les horreurs pos- » sibles. »

Dans la période prérévolulionnaire. on avait donc des soldats combattant, non pour la patrie, Inais pour eux. C'était leur métier de se battre, et ainsi ils acquéraient gloire et profit comme l'épicier acquiert profit et considération à vendre ses épices. On a des armées mercenaires qu'aucune grande idée ne guide. L'appât du lucre par le pillage, des plaisirs sexuels par le viol, le tout augmenté du haut ragoût que donne le meurtre, l'odeur du sang, conduit seul les troupes au combat. Au XVIIP siècle c'est encore, à peu de chose près, les grandes compagnies du XI V^ siècle.

Avec la Révolution se développe Tidée de loberté qui, dans la France révolutionnaire en qiposition avec TEurope monarchique, se confond Dôcessairement avec le patriotisme, Tamour du pays où Ton veut vivre libre. La nation entière se lève pour défendre sa liberté menacée par la «oalitioa des rois ; Tarmée nationale est créée% Napoléon, par ses conquêtes, oblige les autreg peuples à créer, eux aussi, Tarmée nationale ea même temps qu'il professionnalise l'armée fran^ çaise.

De ces mouvements politiques et sociaux il tésulte que les armées dans l'Europe, tout en étant nationales, redeviennent professionnelles^ En leur sein, on ne compte que peu d'étrangers ; mais les nationaux, qui en font partie, y trouvent une carrière; ils sont soldats comme d'autres sont ^ieulteurs, mineurs. Surviennent la guerre de 1870 et la fièvre d'armement qui encore subsiste, alors l'armée se déprofession nalise en devenant .obligatoire pour tous. Maintenant, dans toute l'Europe, l'Angleterre exceptée, on a véritablement l'armée nationale telle qu'elle a existé à un moment de la période révolutionnaire. Dans ces années nationales, comme nous l'avons dit, une -paitie est cependant restée professionnelle, c'est le lîorps de» officiers.

En France, Tidée libertaire avait soulevé la nation à Tépoque révolutionnaire ; dans les autres pays la haine de Tenvahisseur français, après leS conquêtes napoléoniennes, souleva les peuples. n est résulté de ces phénomènes cette croyance générale que le militaire professionnel est soldat par dévouement à la patrie, par patriotisme. Cette croyance, génitrice d'une sorte d'auréole autour de ces individus, est absolument fausse. Les faits 3ont là comme preuves ; en voici quelques-uns :

Le 2 septembre 1796, la veille de la bataille de Bassano, le général Masséna, dans une lettre au général Berthier, donne sa démission en môme temps qu'il écrit que sa division est dans l'impossibilité de prendre part aux opérations projetées. En un mot il refusait de marcher, froissé qu'il était par une enquête ouverte contre lui au sujet de vols. Il retira toutefois sa démission après une entrevue secrète avec Bonaparte. (1)

Le 13 septembre de la même année, Augereau à son tour offrait sa démission parce qu'il était ennuyé d'une enquête ouverte sur un détourne^ ment qu'il avait commis. (2)

Pendant cette campagne d'Italie, Bonaparte

(1) Correspondance inédite, officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte, II, 17. — Cité par Trolard, in DeMof^ tenote au Pont d: Aréole, p. 328-329. — Savîne, éditeur. ,

(2) Trolard, L. C, p. 330.

(H*doiiDa aux généraux de division de destituer sur le champ tous les officiers absents irrégulièrement, notamment ceux gui se trouvaient dans les villes de plaisir, Milan, Brescia, Plaisance, etc. (1) Il est à noter que Tarmée française était alors en pays ennemi, en contact quotidien avec l'ennemi.

Pendant les guerres d'Espagne, les désertions étaient extrêmement fréquentes dans Tarmée française. Et, nous apprend le Journal de Vadjudant X..., publié par la Revue rétrospective^ les déserteurs de tous grades prenaient service dans des bandes d'irréguliers ; quand ils se rencontraient avec les officiers et sous-officiers restés fidèles au drapeau, ils renouaient connaissance, se faisant moult amitiés. Ces déserteurs, après la chute de Napoléon, rentrèrent en France et furent très bien vus.

Le maréchal de Moltke, un des artisans de TAllemagne actuelle, un illustre homme dé guerre, un excellent militaire, était danois dé naissance et d'ancêtres. Il fut élevé en Danemark, of&cier de Tarmée danoise. Se voyant sans avenir dans ce petit pays, il alla servir en Turquie, puis en Prusse. Officier prussien, il combattit contre sa patrie natale et aida puissamment à son démembrement.

Dans Tarmée et la marine turques il est beaucoup d'officiers français, allemands, anglais.

(!) Correspondance de Napoléon I«', I, 446. — Cité par Trolard, L. C, p. 179.

L'armée grecque a été instruite par des officiers fraoçais.

En France, il existe une légion étrangère complètement professionnelle, y compris les soldats; lelle est tout-à-fait analogue aux armées mercenaires des siècles précédents.

Il est inutile de rappeler la conduite si connue du maréchal Bazaine à Metz.

En 1890, un ex-lieutenant, M Bousquet, fut condamné à cinq ans de prison pour trahison.

On n'a point oublié Tafifaire Turpin-Triponé qui fit tant de bruit en 1891. On se souvient qu'il fut prouvé que le général de division Ladvocat était Tami et le complice d'un espion : Tripoué. Dans cette affaire de vente de documents seeretB à la maison anglaise Armstrong, d'autres officiers supérieurs étaient plus ou moins compromis. (1)

Bien moins connue est l'affaire des canons de la marine, dans laquelle était compromise la direction de Tartillerie tout entière avec son chef, le général Du Pan. « La direction de l'artillerie, a 4it M. Clemenceau à la tribuue de la Chambre, a commis un véritable crime contre la patrie en ne tenant pas notre artillerie au niveau de l'artillerie étrangère. » (2)

(1) L*histoire complète de l'aftaire Turpin-Triponé se trouve <lans Ministère et Mélinite par A. Hamon et G. Bachot,

(%) Chambre des députés ; débats padementaires, compte irendu in-extenso, p. 2535. Séance du 9 décembre 1891, — <îité par Hamon in France sociale et politique, année 1891, p. 694. — Tous les détails de cette affaire figurent dans 'Ministère et Mélinite, p. 71-99.

En décembre 1891 se suicidait le lieutenantcolonel Rocard, attaché à la direction de Tartillerie au ministère de la marine. Des renseignements nombreux publiés par les gazettes (1), il ressort : cet officier supérieur signala au général Du Pan de graves agissements du lieutenantcolonel Périsse, son prédécesseur. M. Du Pan lui ordonna de se taire ; exaspéré, M. Rocard outragea son supérieur ; d'où, pour lui, nécessité du suicide. M. Périsse, inventeur d'un procédé de fabrication des projectiles, fut mis à la retraite d'office, pour manquement grave à la discipline, au dire officiel. Il avait vendu, racontèrent les journaux avec preuves, son brevet à une maison auglaise et il s'était engagé à lui faire donner des commandes de l'Etat. Ainsi accusé par la voix publique, le lieutenant-colonel Périsse ne tenta aucunement de se disculper par une action en cour d'assises où la preuve est de droit.

En 1891, M. Brisson au nom de la Commission du budget, déposait un rapport qu'on peut trouver dans les documents parlementaires (annexe du Journal officiel). En l'étudiant, on est stupéfié par l'extraordinaire gaspillage qu'il révèle dan» les constructions de navires, dans les achats de toute sorte concernant la défense nationale (section de la marine). Les auteurs de ce gaspillage sont des officiers supérieurs ou généraux. (2)

(1) Intransigeant, 30 décembre 1891 ; journaux des 28 et 30 janvier 1892.

(2) Hamon. L. C, année 1891, p. 691-694. — Dans le Juif de la Marine, par M. Paulin Masâon, ingénieur de la marine

Parmi les administrateurs français d'une société anglaise, vendeuse d'engins de guerre à qui veut, se trouvent, au dire de l'Action (29 janvier 1892), le général Thoumas et Tamiral de Jonquiéres.

Dans Taffaire des fusils juifs, qui ât tant de bruit outre Vosges, un complice de l'industriel Loewe était le lieutenant-colonel Kuehne ; il y avait aussi d'autres officiers compromis. (1)

L'armement, au dire d'un général russe, Fédoroflf, n'est fait que pour enrichir des industriels et des officiers (2). Ainsi, en mai 1892, le Matin publiaitune dépêche d'après laquelleM. Loewe, pour obtenir la fourniture des fusils de l'armée espagnole, avait acheté des officiers de cette nation.

Masséna, Augereau, en donnant leur démission au milieu d'une guerre ; de Moltke, en combattant contre sa patrie natale; les officiers français, anglais, allemands, en louant leurs services à une nation étrangère ; le général Ladvocat, en se faisant le complice d'un espion ; la direction de Tartillerie, des constructions navales, en gaspillant les fonds afférents à la défense nationale; le colonel Kuehne en aidant M. Loewe à frauder le gouvernement allemand, etc., agissaient aussi

en retraite, on trouvera des faits confirmatifs de ceux signalés par M. le député Brisson.

(1) Journaux de décembre 1892.

(2) Hamon. L. G., année i891, p. 657.

peupatriotiquement que possible, montrant qu'ils n'avaient aucune conception du dévouement à la patrie.

Ces quelques faits symptomatiques révèlent que ce n'est point par patriotisme que le professionnel militaire exerce sa profession. Elle «at pour lui un métier qui le fait vivre et en même temps acquérir de la gloire, des richesses, des honneurs. On est militaire professionnel, comme on est industriel ou financier, par intérêt personnel, sans qu'intervienne l'idée de dévouement à la patrie. D'ailleurs, en temps de paix, la patrie est bonne fille pour ces professionnels; elle les entretient, sinon luxueusement, au moins sufi^amment, sans qu'ils aient beaucoup de travail à faire. En temps de guerre les professionnels sont noyés dans la masse des militaires par obligation et ces deux genres de soldats se dévouent autant l'un que l'autre, le premier ayant l'espoir d'acquérir de la gloire et des honneurs, ce qui ne tente guère le cerveau de lobscur soldat, réserviste, territorial, la veille encore

' On pourrait objecter que, si, en effet, il en est ainsi en cas de guerre européenne, le même raisonnement ne peut s'appliquer aux professionnels militaires qui vont conquérir des contrées

exotiques. Ils ront là bas, pense-t-on génératement, risquant la mort rapide dans les combats, la mort lente par les maladies, et tout cela ai majorem psitrise gloriam. Cette croyance est purement le fruit d'une étude superficielle dea faits. Le but de tout homme est de progresser dans la carrière qu'il a adoptée ; par suite, daits^ la carrière militaire, son but sera de monter ea grade. Les expéditions coloniales sont des phis propres à ce résultat. Le passage suivant, dû à M. Du Casse, ancien capitaine d'Etat-major,.

éclairera étrangement la question.

« Pour amener Saint-Arnaud à Paris comme général de division, il fallait le grandir, le faire passer pour un foudre de guerre. Comme pour faire la guerre il faut des ennemis, on résolut de chatouiller les Kabyles et de lui donner le com* mandement de la colonne. Ainsi fut-il fait ; les Kabyles furent atteints et convaincus d'agitation... On leur fit savoir qu'ils étaient en pleine

révolte Afin de bien faire comprendre à la

nation française de quelle gloire se couvrait 3aint-Arnaud, de pompeux bulletins de victoires^ furent rédigés à l'avance. » (1)

Dans ces conditions, il est naturel que les offi* ciers les plus ambitieux, ceux qui aspirent aux

(1) Les Dessous du Coup d'Etat, p. 35-37. — Paris 1891. Savine, éditeur.

grades supérieurs ou qui préfèrent la vie encam» pagne à celle de la caserne, prennent Toloatieir» part aux expéditions coloniales au risque d'y trouver la mort. Ils agissent de même que lea relûmes moyennageux qui risquaient leur existence pour un salaire et les agréments de leur métier tout de pillage. 11 n'y a là trace d'aucun sentiment altruiste pour la collectivité.

En somme la profession militaire est un métier tout comme un autre, exercé tout comme lesautres. Cela est si vrai que le général baron Frédéricks, attaché militaire à l'ambassade russe en France, dans son allocution lors du banquet terminatif des manœuvres françaises de 1891, au nom de tous ses collègues les attachés militaires étrangers — et parmi eux des allemands,^ — dit :

t Notre présence ici est une preuve de la soli- > darité qui nous unit tous dans l'étude de notre » beau métier des armes.

> Au nom de mes collègues, MM. les attachés » militaires étrangers, je porte un toast chaleu-» » reux au ministre de la guerre, etc. » (1)

C'était parler comme auraient parlé des industriels, des commerçants, dans un banquet corporatif international. C'était montrer, à tous ceux

(l)Hamon. L. C, année 1891, p. 467.

t]ui réfléchissent, que « le beau métier des armes » ne diffère en rien des autres métiers, n'est pas plus élevé qu'eux.

La vérité est que maintenant, comme dans la période prérévolutionnaire, le professionnel militaire exerce son métier non par patriotisme, mais par personnel intérêt, poussé par l'appât du lucre, des plaisirs sexuels, de la gloire en temps île guerre ; par Tappât d'une vie facile, mondaine, des honneurs, de la considération en temps de liaix*

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