OROSSIBRETE DANS ET HORS LA PROFESSION
Dans tous les cas-types que j'ai rappelés, on constatait, à côté de la brutalité agie^ une autre brutalité verbale ou grossièreté, forme atténuée de la première, L*hyperexcitation due à Texercice d'un pouvoir illimité, Texacerbation du sentiment de supériorité professionnelle, jointes à la caractéristique violence, conduisent, nous l'avons vu^ aux manifestations de brutalité sur les subor-^ donnés et les civils ; ces mêmes causes, agissant sur des individus de tempérament moins violent,, conduisent seulement à la grossièreté.
La majorité des professionnels est affectée de brutalité, mais l'unanimité des dits est atteinte de grossièreté. Il n'y a là aucune exagération, lea
faits, péremptoirement, le prouvent. îl n'est aucun homme ayant passé sous les drapeaux qui ne puisse témoigner de cette grossièreté. Elle semble inhérente à la nature môme de la profession et va -depuis les plus basses injures jusqu'aux simples insolences. Elle est, dis je, inhérente à la profession, car c'est un spectacle intéressant pour l'observateur de voir combien diffère le profesiBionnel suivant qu'il est à la caserne ou dans ua isalon. Ici, dans ce milieu mondain, il sera poli, galant, bien élevé, homme du monde. Là, dans la caserne, le même individu sacrera comme un charretier, gueulera — cette expression seule peut peindre ce qui est — comme un voyou. Les mots les plus orduriers sortent sans difficulté de «es lèvres qui, dans un autre milieu, débitaient •des madrigaux. Ces injures basses, il les adresse è, des hommes, ses subordonnés, qui, sous la menace des règlements militaires, ne peuvent répondre et sont obligés de subir ces grossièretés, profondément froissés dans leur dignité d'hommes. Ces froissements sont si intenses, même pour des individus à l'intellect non cultivé, que des réactions se produisent : chez certains, elles sont immédiates, manifestées par des rébellions qui •conduisent leurs auteurs devant les conseils de guerre et ensuite à la mort, dans les prisons ou
les bagnes. Chez les autres, la majorité, la réaction est moins perceptible, quoique toujours existante ; elle crée chez Tétre une haine latente du métier ; haine qui s'extériorise, sous une poussée alcoolique, par des injures ou des actes brutaux vis-à-vis les supérieurs ; qui, chez les individus plus doux, se manifestera par des récriminations multiples. Chez les intellectuels tenant une plume, cette haine provoquera les romans antimilitaires, simples photographies de la vie militaire: Tels sont, sauf oubli: le Cavalier Miserey d'Abel Hermant, le Nommé Ferreux de Paul Bonnetain, Au port d'armes d'Henry Fèvre, les Misères du Sabre et Soits-0/fs de Lucien Descaves, Elève-Martyr de Marcel Luguet, Biribi de G,* Darien, la GameHe par Jean Reibrach, Sous-Off cassé par E. Gachot, les Offs par Martial d'Estoc.
Mais, suivant la méthode employée dans le cours de cet essai, rapportons quelques cas comme types :
 Brescia, le général autrichien de Lusignan insulta « d'une façon atroce » les français malades dans les hôpitaux de la ville. (1)
A Saint-Dié, les officiers du 10* chasseurs ne
(1) Trolard. L. C, p. 177.
manquent aucune occasion de montrer leur mépris pour les pékins. Le commandant Didiot a même provoqué un scandale : lors de l'arrivée du ministre Develle, un capitaine de territoriale, M. Gangloff, stationnait, en tenue, aux abords de rhôlel de ville, attendant son tour d'introduction. Le commandant lui ordonna de s'en aller, en termes tout ce qu'il y a de moins parlementaires, et cela devant un millier de personnes. Les officiers se conduisent d'une façon plus qu'inconvenante (escapades dans des brasseries où ils traînent des drôlesses à leur suite, leur mettant le képi sur la télé et Tépée au côté, insolences au pékin, etc.) (1)
A Lyon, à Tarsenal de la Mouche, le lieutenant Steeg est la terreur de ses ouvriers militaires ou civils ; il ne fait que gueuler des « Nom de Dieu, fout dedans, fout dehors, sales pékins. • (2)
A Belfort, au 42* de ligne, le capitaine Grosset, à ses soldats qui demandent un peu plus àmanger, répond « qu'il fera mettre un seau d'eau de plus dans la marmite ! » (2)
Au 8* régiment d'infanterie de marine, le capitaine Gachet traite ses soldats d'une manière hautaine et grossière, les qualifie de < bandes de salauds. » (2j
En 1889, à la chambre des députés bavarois, M. Bauerli signala un officier à Ingolstadt qui n'adresse la parole à ses hommes qu'en les appe-
({) Hamon. L. C, année 1891, p. 471.
(2) Hamon. L. C, année 1891, p. 539.
lant oc tètes de cochon » ; il usait aussi d'autres aménités semblables. Quant à ceux qui, au cours des manœuvres, ont craché au visage de leurs subordonnés, ils sont innombrables.
Dans le Journal des Instituteurs, sous le titre: « Six semaines gaies », nous trouvons la relation des grossièretés des officiers allemands à Tégard des instituteurs pendant une période d'instruction de six semaines, en automne, à Osterode. En voici quelques spécimens :
« — Vous autres, instituteurs, je vous engage à vous donner beaucoup de peine, sans quoi, je tirerai vos jambes de mouton jusqu'à ce que l'huile en sorte. » — « Eh bien! grosse bote, tu es donc venue ici pour devenir plus grosse encore? » — « Aujourd'hui, j'ai rencontré un instituteur. Il m'a salué et m'a regardé comme un bœuf regarde la porte de son étable. » — « Vos gueules fonctionnent toujours ; vous parl^ sans cesse, et cependant vous êtes les plus bètes de la compagnie » — « Maudite charogne ! » — « Sale rhinocéros! » — a Queue de singe! » (1)
Pendant les manœuvres de 1891 , M. le médecinmajor Doursot traitait les hommes de fainéants, lorsque la fatigue les faisait tomber sur la route après des marches de 30 à 35 kilomètres, sac au dos, en plein soleil. (2)
A Tours, le 20 septembre, un officier de dragons* le marquis de X..., étant à l'Alcazar, insulte gros- Ci) Rappel, 20 novembre 1892.
<2) Hamon. L. G., année 1891, p. 539.
fièrement Tadjudant de service qui avait fait des observations à des sous-offlciers de dragons trop
bruyants. « Vous me faites vous et votre
consigne », dit ce marquis officier, (t)
Un sous-lieutenant au 3* hussards, M. Des Marauds, insulte grossièrement les réservistes: « Tas de cochons de pères de famille ! Pleins de soupe et de merde! attendez, je vais vous faire esquinter. » (2)
Au 11* hussards, le colonel Lenormand traitait ainsi ses hommes: « Tas de brutes I tas de lusses! tas de chameaux! Foutez-moi ce cochon-là en prison! Bougre de rosses! » Le commandant d'Hombres était encore plus grossier. (3)
Le 6 avril 1892, M. Paul Lordon rendait compte, dans VEcho de Paris, du concours hippique et écrivait: a M. G. Clolus a vu, je crois, sa chance compromise paT sa marche en avant sur Tobstacle. En même temps qu'il enlève sa monture, il se couche démesurément sur Tencolure. Qu'il me permette cette légère critique. »
Le signataire de cette note recevait le lendemain de M. G. Clolus la lettre suivante:
« Monsieur,
» Je comprends que vous critiquiez des jockeys » ou des palefreniers, non des gentlemen ou des » officiers. Je vous interdis formellement de
(1) Lanterne, 23 septembre 1890.
(2) Action, 16 février 1892. Lyon.
<3) Capitaine Nercy, dans le Peuple de Lyon, 7 août 1892.
> vous occuper de moi. Mon seul droit, pour cela» » c'est celui du plus fort, et j'espère vous le
> prouver si vous avez la malechance de recom* » mencer. Tenez-vous le pour dit.
» G. Glolus, » Lieutenant au 28* dragons^ » 22, avenue Rapp. » (1)
En 1881, auTonkin, un caporal, M. Philibeaùz» se suicide dans un accès de fièvre chaude. Au rapport, le colonel Laurent dit: « ... Après toutes ces considérations, le colonel déclare que le caporal Philibeaux est mort lâchement, en manquant à tous ses devoirs, et qu'il ne mérite que la sépulture des lâches; il ne sera accompagné, au trou ou on l'enfouira, par aucun de ses cama* rades ; on louera un cabrouet (brouette annamite), et deux annamites pour le porter au cimetière. On demandera à la Place si elle n'a pas de vieux effets de condamnés et le sergent chargé du peloton des punis s'assurera que l'on a enterré la charogne. » (2)
A Gahors, le capitaine Deschamps se suicide.
On lui fait des obsèques solennelles, avec musique, compagnie en armes, délégation d'officiers, le général et le colonel assistent aux funérailles. (3^|
Au 143* de ligne, à Garmaux, le sergent Aubriot se tue pour échapper i une punition, — il était sorti étant consigné. — Le commandant Debar
(1) Jouraaux des 12 et 14 avril 1892.
(2) Radical du Sud-Ouest, 12 février 1892. Agen.
(3) Libre Parole, 19 juillet 1892.
dit aux soldats : « Jeunes gens, Toraison funèbre de votre sergent sera bientôt faite ; ce n'est plus qu'une charogne... un morceau de viande bon à mettre dans un trou pour y pourrir. » (1)
 Strasbourg, un soldat, s'étant suicidé, est enterré l'après-midi. Quatre hommes de corvée portèrent le cercueil, sans aucune couronne, sans personne qui l'accompagnât. Il fut jeté dans une fosse, ensuite comblée, toujours sans la moindre cérémonie. « L'enfouissement d'un chien, lit-on dans le XIX* Siècle (2 octobre 1892), aurait certainement été entouré de plus de sollicitude. >
Ces quelques faits types sont caractéristiques de l'état d'âme du professionnel. L'opposition de la conduite des supérieurs, lors du suicide de soldats et d'officiers, est spécialement lumineuse. Elle prouve, sans possibilité de contestation, que l'exercice du pouvoir a tant atrophié la mentalité des exerçants qu'ils sont arrivés à se considérer comme d'une essence supérieure à celle de leurs subordonnés. Un cas, celui de M. Ololus, prouve que cette hyperexcitation autoritaire est telle que, vis-à-vis des hommes de même classe sociale, ils se livrent à des manifestations ridiculement grossières.
Le crime — c'est-à dire tout acte qui lèse la
(1) Intransigeant, 3 septembre 1892.
liberté individuelle, — par sa définition même» (comprend la série des actes de même nature — ayant un caractère commun ; celui de lésion ; — mais ces actes ne sont point tous du même degré. La grossièreté, telle qu'on la constate dans le milieu militaire avec l'impossibilité pour l'injurié de se faire respecter, constitue bien un crime de même nature, mais de degré différent, que les manifestations criminelles par nous signalées. Comme nous l'avons dit, cette grossièreté est inhérente à la profession. Considérez, en efTet, les individus de même couche sociale que les militaires professionnels, c'est-à-dire les hommes de science, les magistrats, les hommes de lettres, les ingénieurs, les artistes, les professeurs ; vous ne constaterez point chez eux cette grossièreté. Cependant, ils sont analogues d'éducation familiale, scolaire ; ils fréquentent les mêmes milieux mondains. Cette grossièreté est donc bien une manifestation des effets de la profession sur ceux qui élisent pour elle.