CHAPITRE IX
AUTRES MANIFESTATIONS DE l'eSPRIT MILITAIRB
Au cours de cette enquête sur la psychologie dumilitaire, nous avons constaté que tout individu détenteur d'un pouvoir a une tendance à abuser de ce pouvoir. Nous avons signalé des cas nombreux de prépotence qui, tous, présentaient des indices de violence, cette caractéristique de la profession. Aux abus de pouvoir avec brutalité directement ou indirectement exercée ne se bornent pas les manifestations psychiques des professionnels. Il en est d'autres qui ne présentent point la caractéristique spéciale à la profession et qui, par suite se rapprochent des formes d'abus de pouvoir commis par les autres détenteurs de
l'autorité : Police, Magistrature, etc. Voici quelques cas pui-és au milieu d'une masse d'autres:
A Alger, le conseil de guerre condamne à mort un civil, M. Craman. Il était poursuivi pour avoir assailli dans la rue un zouave, Rapin, caporal dans la compagnie où M. Craman avait fait ses 28 jours, à la fin de 1890. Le caporal prétendait avoir été menacé à cette époque. M. Craman niait menaces et coups. Les témoins déclarèrent avoir vu une rixe entre zouaves et indigènes et non entre un caporal et un européen. (1)
A Saint-Avertin (Indre-et-Loire), le 22 juillet, travaillaient sur leur champ, MM. Frémondeau père et fils. Vint à passer un lieutenant, M. Méquille, qui, à cheval, baguenaudait dans la campagne. Il s'engage sur les terres de M. Frémondeau, en pleine propriété privée. Le paysan le prie de se retirer, le lieutenant n'en fait rien. Les deux laboureurs accourent alors et lui intiment Tordre de quitter leur propriété, M. Méquillé refuse et porte un coup de cravache à M. Frémondeau fils, qui riposte par un coup de manche de fourche, et les deux paysans chassent de leur propriété le lieutenant qui y avait pénétré de vive force. Battu et peu content, M. Méquillé porte plainte, l'affaire vint devant le tribunal qui acquitta les prévenus, attendu qu'ils étaient en état de légitime défense et en droit de refuser le passage sur leur terre. De moins en moins
<1) Hamon. L. C, année 1891, p. 45.
content, le lieutenant chercha comment faire condamner MM. Frémondeau ; il enquête et finit par découvrir que le flls était soldat en congé, et qu'il appartenait au 3* dragons. Aussitôt le lieutenant Méquillé du 32« d'infanterie porte plainte à l'autorité militaire ; le cavalier Frémondeau est arrêté et traduit devant le conseil de guerre présidé par le lieutenant-colonel Moreau. Ce conseil siégeant à Tours, condamna le cavalier Frémondeau à trois ans de prison. (1)
En 1864, à Saïgon, un civil, le fermier de l'opium, est, pour fraude, poursuivi devant le conseil de guerre. M. Telesco est condamné et le jugement est confirmé par le conseil de révision. II demanda alors à se pouvoir en cassation, mais le gouverneur amiral delà Grandière refusa de transmettre ce pourvoi. (2)
Le 10 octobre 1892, vers minuit, un sous-lieutenant d'artillerie à l'école d'application de Fontainebleau, M. NoUet, interpelle violemment dans la rue un soldat qui, ne l'ayant pas vu, ne Tavait pas salué. M. B..., agrégé de l'Université, témoin de la scène, ne put retenir son indignation devant la façon avec Istquelle le sous-lieutenant traitait le soldat. « Vous faites là un bien vilain métier, lui dit-il. Vous êtes un idiot. On ferait bien de vous envoyer au Dahomey. » Furieux, le sous-
(1) Hamon. L. C, année 1891, p. 424.
(2) Ch. Duval. Souvenirs militaires et financiers^ p. 150- 151. — Paris 1891. Savine éditeur.
lieutenant fit arrêter M. 6... qui, après interrogatoire, fut relaxé. (1)
M. le commandant delà Panouse, du 1*' spahis, le 2 janvier 1891, dicta officiellement la décision suivante gui figure sur les registres : « Le maréchal des logis X... (un indigène), du détachement de... subira huit jours de consigne au quartier pour s* être permis d'adresser une carte de visite au chef d'escadron commandant provisoirement le régiment. Le maréchal des logis apprendra qu'il ne peut y avoir échange de politesse qu'entre officiers et que ceux-ci n'ont à attendre de la troupe qu'un dévouement muet et des marques de respect. »
« Il est difficile dans le delta d'évaluer la mortalité des troupes, écrit Mat-Gioi. (2) En temps
(1) Journaux des 11 et 12 octobre 1892. Cet incident typique m'en remémore un autre dont je fus témoin, il y a huit ans environ: C'était aux Champs-Elysées. Un sous-iieutenant d'artillerie, M. X..., se promenait avec nous, l'après-midi. Passe un sous-officier d'administration, un homme de 30 à 40 ans, ayant une dame à son bras. Il ne salue pas M. X... qui, tout en marchant, causait avec nous. Devant cet oubli de la hiérarchie, M. X.. s'arrête, interrompant sa conversation, se retourne, tait quelques pas en arrière en appelant le sergent qui, à son tour, s'arrête : « Eh bien ! sergent, quoi donc, on ne salue plus I » — « Mon lieutenant, je ne vous ai pas vu, je vous prie de m'excuser. » Le dialogue continua quelques instants; M. X... accepta les excuses du sergent qui put repartir avec sa temme. Pendant ce temps nous regardions cette scène, si stupéfiés que nous oubliâmes de rappeler à notre ami X... qu'il est impoli de rompre subitement une conversation.
(2) Le Tonkin actuel, p. 140. — Paris 1891. Savine éditeur.
d^épidémie les lettres pour la France sont toutes ouvertes et les plus compromettantes sont retenues. »
A Bucharest, le soldat Stefan Gocojar a une maîtresse — ce qui, en Roumanie, est presque Téquivalent d'une femme légitime. Un soir, en allant la voir, il la trouve avec un homme nu, un lieutenant, M. Zodic. Observation du soldat à Tofflcier qui répond par une gifile et des coups de canne. Le soldat riposte et administre au lieutenant — complètement nu — une raclée soignée. M. Zodic porte plainte devant les autorités militaires. Le soldat passe en jugement et est con-* damné à six ans de travaux forcés. Le ministère public trouve cette peine insuffisante et fait appel. Le nouveau conseil de guerre octroya au soldat les travaux forcés à perpétuité. (1)
D'après une lettre d'un officier insérée dans rEcIair,les soldats allant au Tonkin ou en revenant sont traités horriblement mal sur les transports de la Marine qui, avec son égoïsme et sa morgue, continue à brimer les militaires. Les soldats n'ont pas d'eau, ils croupissent dans la saleté, ils couchent sur le pont ou dans la batterie, sans couvertures, sans hamacs. La nourriture est insuffisante et mauvaise. Les réclamations sont interdites à bord, et d'ailleurs à qui réclamer? Le commandant du bateau a sa table bien fournie et ceux qui y vivent paraissent se soucier fort peu des misères des soldats passagers. (2)
(1) Matin» Justices 20 octobre 189i.
(2) Hamon. L. C, année 1891, p. 651, 652.
Devant le conseil de guerre de Brest comparait le marin Quénéa, prérenu de voies de fait eu dehors du service envers son supérieur, le quartier - maître Pouchin. Le prévenu persistant dans ses dénégations, le président capitaine de vaisseau Constantin s'écrie : « Cette attitude vous coûtera cher ! » L'avocat, M' Dubois, proteste avec indignation contre cette phrase contraire à la loi et de nature à influer sur la décision des juges. < Je ne sais ce que la défense a pu conseiller à l'inculpé , » reprit le président. L'avocat protesta de nouveau disant qu'il n'avait qu'à se retirer. Le président retira sa phrase. Le prévenu eut un an de prison. (1)
En 1891, le conseil de guerre de Brest condamnait à mort le soldat Bordelais, pour avoir tiré sur son capitaine, sans l'atteindre d'ailleurs. L'enquête démontra qu'il n'avait pas visé. L'examen des pièces, que je dus à l'obligeance de M. A.Oorre, conduit à la conclusion que ce criminaliste avait donnée : Bordelais est un déséquilibré qui a voulu se suicider indirectement par son attentat appa* rent. Cet homme ne jouissait pas de la plénitude de sa raison . Son avocat, M* Dubois, réclama un examen mental. Le ministère public, l'officier Launay, s'y opposa et affirma, lui, que Bordelais était sain d'esprit. (2)
Un réserviste, Uny, à la suite de brimades
(1) Petit Parisien, 17 juin 1892.
(2) Hamon. L. C, année 1891, p. 174-175. — E. Laurent,. V Année criminelle, 1891, Storck éditeur.
tue un soldat ; le conseil de guerre le condamné à 20 ans de travaux forcés, alors que le médecinmajor Rouget le déclare irresponsable, (i)
Le 17 novembre, à Brest, le conseil de guerre condamne à un an de prison pour refus d'obéissance, le soldat de marine 0... qui nvsiii prétexté une indisposition pour refuser d'exécuter un mouvement. Ce soldat était réellement malade et le médecin l'avait exempté du port du sac>,au peloton de punition. L'assistance, lit-on dans la Bretagne^ un journal conservateur, fut stupéfiée de la sévérité du verdict. (2)
A Nantes, le conseil de guerre, le 6 avril, condamne le réserviste Chevalier à cinq ans de prison. Son crime : le jour où il se rendait à son régiment pour faire ses 28 jours, il s'enivra, fut insolent envers deux supérieurs et cria: Vive l'Anarchie ! à bas la France ! Vive l'Allemagne ! (3)
A Presbourg (Autriche), le conseil de guerre condamne à mort un soldat qui avait frappé de son sabre un officier qui le maltraitait ; ce même conseil inflige seulement des airéts à deux lieutenants coupables de sévices vis-à-vis leurs inférieurs. (4)
Au sujet de l'affaire Korneienko (p. 93), le docteur Skarialine demanda une enquête médicale. La délégation ne voulut pas reconnaître le
(1) République française, 24 avril 1890.
(2) Hamon. L. C, année 1891, p. 650.
(3) MaUn, 7 avril 1892.
(4) Intransigeant, 18 mars 1892.
fait éyident de la mutilation ; aussi Skariatine, dans un rapport ofB.ciel, qualifta, un des médecins dHndigne de sa profession. Skariatine fut pour- BuiTi à cause de cela. Un juge d'instruction fut chargé de Tenquôte: les officiers Savenkov, Jikharef, Danilevsky témoignèrent des infamies, des abus. Alors le chef de la division vint au régiment et réunit les officiers pour leur dire que certains officiers avaient l'audace de soutenir Skariatine qui s'appliquait à brouiller tout le inonde. « Selon moi, conclut le général, il faudrait exclure ses officiers du régiment comme on chasse une brebis galeuse hors du troupeau. » Il résulta de là que Savenkov, Jikharef, Danilevsky et Sytchevsky furent exclus de l'armée ! (1)
En 1884, le soldat italien Misdéa, dans un accès de folie causé par le désespoir, tue diverses personnes. Bien que le crime fût du ressort de la justice ordinaire, le tribunal militaire, appelé à le juger, le condamna à mort. Le ministère public, un officier, se vanta de cet arbitraire car, dit-il, « en ce cas donner une entorse à la loi est CBuvre sacro-sainte, pourvu qu'on fasse un exemple. » (2)
En ces faits -types, comme dans tous ceux cités au cours de cet essai, se retrouvent, à l'analyse de leur étiologie, les mômes facteurs : exacer-
(1) Tikhomirov. L. C, p. 395-396.
(2) Merlino, L. C, p. 217.
bation du concept autorité, solidarité professionnelle, anesthésie morale. Seul le facteur violence disparait ou se présente considérablement atténué.
Point n'est la peine d'examiner en détail chacun de ces cas-types, le lecteur aisément trouvera, en les affaires Telesco, NoUet, La Panouse, X..., etc., les éléments constitutifs de l'exacerbation du concept autorité ; en les affaires Frémondeau« Oocojar, Skariatine, etc., ceux constitutifs de la solidarité professionnelle ; en les affaires Oraman, Bordelais, Chevalier, etc., ceux constitutifs de Tanesthésie morale.
D'aucuns, observateurs superficiels, pourraient objecter que ce sont là des cas exceptionnels et nullement types de ce qui est. Cette objection ne vaut. En effet, Tétat d'esprit qu'ils révèlent est conforme à celui décelé par toute la série des faits signalés précédemment, puisés parmi des milliers d'autres analogues.
En outre, j'ai pu relever dans les journaux de province, sans choix préalable (1) les comptes
(1) Pour des causes inutiles à relater, Tagence de coupures de journaux, le Courrier de la Presse ^ m'envoyait les coupures concernant le militarisme et parmi elles les comptes rendus des conseils de guerre parus dans les journaux locaux. Il n'y eut aucun choix de ma part, aucune idée préconçue qui me fit procéder à leur dépouillement. Je tiens d'ailleurs les noms et dates des journaux à la disposition de
rendus de 112 affaires jugées pendant le premier trimestre 1892 par les conseils de guerre de quinze villes françaises (Alger, Auch, Besançon, Blidah, Bordeaux, Grenoble, Le Mans, Lille, Lyon, Nancy, Nantes, Oran, Rouen, Toulouse, Tours). Sur ces 112 affaires, 65, soit 58,03 0/0, concernaient des crimes militaires (insubordination, outrages, voies de fait, désertion, insoumission). Ces 65 crimes militaires n'entraînèrent que sept acquittements, soit 10,77 0/0, alors que les crimes militarisés (vols), au nombre de 47, donnaient une proportion d'acquittement de 25,53 0/0. Sur ces 65 affaires militaires, quatorze concernaient des voies de fait ou des outrages par gestes ou menaces à des supérieurs ; aucun accusé parmi ces quatorze ne bénéficia d'un acquittement. Il y eut trois inculpés pour voies de fait sur des inférieurs et sur ces trois inculpés
ceux qui voudraient vérifier les faits d'où j'ai tiré les chiffres ci-dessus. Il y a donc probabilité très grande pour que ces conseils de guerre représentent la moyenne de la manière de juger des conseils de guerre. Dans la mentalité que ces jugements décèlent, n'interviennent point comme tacteurs les milieux climatériques et sociaux puisque les villes où siégeaient ces conseils sont sous des climats différents, sont de population urbaine beaucoup différente et que par suite le milieu social présente des dittérences. L'influence professionnelle seule agit sur la cérébralité des ofïiclers-juges pour déterminer les jugements.
deux furent acquittés, le troisième condamné au minimum.
Si, maintenant on examine en quoi consistaient les outrages ou les voies de fait des inférieurs aux supérieurs, on constate, par exemple, que deux soldats furent condamnés à un an de prison pour avoir dit à un caporal, Tun « espèce de vendu », Tautre « si tu étais civil, je te casserais les reins » ; deux autres furent condamnés à mort pour avoir, run,jeté ses boutons de capote à la tête du président du conseil de guerre, l'autre pour avoir lancé une boucle de pantalon dans le dos d'un officier.
Onavouera queces condamnations impitoyables quand il s'agit àHnférieurs fautifs, ces acquittements certains quand il s'agit de supérieurs^ montrent sans conteste une étrange exaspération du concept autorité, une non moins étrange solidarité professionnelle. La disproportion stupéfiante entre Tacte, motif de la condamnation, et la pénalité infligée découvre nettement Tanesthésie morale des professionnels. Cette disproportion entre Tacte-motif (outrages) et l'acte motivé (pénalité), nous laretrouvons dans nombre de crimes selon la loi, surtout ceux commis par des individus que les criminalistes, partisans d'une responsabilité partielle, ont tendance à
considérer comme irresponsables. Cette analogie entre le professionnel militaire et le criminel tératologique est à rapprocher de celle que nous avons constatée relativement à l'analgésie physique.
On ne peut valablement arguer que ces faits sont exceptionnels ; la façon dont nous les avons recueillis ne présupposait aucun résultat déterminé ; la fréquence de ces phénomènes et leur internationalisme prouvent la non-valeur de cet argument. Ce sont là purement et simplement des faits symptomatiques d'un état essentiel de la profession. Sous les influences, éducative préalable à l'entrée dans le métier, et professionnelle agissant sur des cérébralités prédisposées, se forme nécessairement une mentalité spéciale. Celle-ci conçoit comme bien» justes, ces actes que le philosophe ne peut pas ne pas blâmer et réprouver.
D'aucuns, se retranchant sur ce dernier boulevard, argueront des nécessités de la discipline ; par suite, acceptant la définition que nous avons proposée pour le crime, ils diront que ce sont là des crimes nécessaires, conséquemment imblâmables, louables même. Si Ton considère ces faits sans parti pris, en admettante nécessité de la discipliùe, on est amené inéluc-
tablement à dénier à ces phénomènes la posai-» bilité de la maintenir ; bien plus ils en sont destructeurs. En effet, la disproportion entre Tacte-motif et la pénalité-motivée frappe tous les individus, même les moins penseurs, et provoque chez eux une réaction qui se manifeste diversement suivant leur personnel tempérament. Cette réaction est encore accrue par la comparaison que chacun est poussé à faire entre le traitement infligé aux soldats' et celui infligé aux supérieurs pour des actes identiques.
Ces faits, à notre époque de publicité, sont connus de tous par les millions de feuilles chaque jour répandues ; chacun à leur lecture est amené à la réflexion, et de cette réflexion consciente ou inconsciente naît Tesprit d'indiscipline. Les individus arrivant ainsi sous les drapeaux ne possèdent point l'esprit militaire ; ce sont des militarisés qui passeront leur temps de service en réagissant, suivant leur tempérament, passivement ou activement, contre la discipline chère aux professionnels. L'esprit d'indiscipline chez les militarisés a obligé à un affaiblissement de la discipline^ ce don t se plaignent sans cesse ses admirateurs. Ils proposent une sévérité plus grande et surtout la non-publicité de ces faits. Ce sont là des propositions irréflé-
chies, car à notre époque de libre examen -*j'entends soeialement libre — la publicité est inenchainable et une sévérité plus grande ne pourrait qu'activer encore la réaction dont les symptômes sont multiples, réaction que nous jugeons moralisante, bonne et juste.
Dans les affaires Bordelais, Uny, O.-., l'eiacerbation du concept « supériorité professionnelle » conduit les professionnels à une manifestation curieuse : conviction d'être omni^'cient on tout au moins plus savant que tout autre individu non-professionnel militaire. Il ne faut pas croire que cette conception est spéciale aux professionnels-juges dans cette affaire ; elle est générale, à des degrés différents, chez tout individu porteur d'un uniforme ou simplement revêtu d'un pouvoir quelconque. Ainsi, en ces affaires, plus savants en maladies mentales que les médecins étaient les of&ciers, de même que dans les affaires Ëyraud, Ânastay (1), etc., plus savants que les aliénistes étaient les magistrats. Chez les professionnels militaires, cette conviction de Tomniscience ou de la plus grande connaissance se constate,
(1) On lira fructueusement à ce sujet une brève étude critique du D' A. Corre parue dans V Art social sous le titre: liotes et Réflexions sur la Justice criminelle en France. A. propos de i'afïaire Anastay. 1893.
^oup un observateur sagaee, même dans ks milieux mondains. Il semble que le fait de revêtir un u&ifiM*me octroie à celui qui en est digne le don miraculeux des connaissances multiples. La profession militaire est si supérieure à toutes les autres que tout membre d'icelle possède les conjoaiasances les plus diverses ; il dogmatise de omw re $Qibili et quibu^dâm aliis.
On peut faire la constatation de cet esprit dans la célèbre affaire Turpin où Ton voit des profes- ^ioonels-militaires mettre toutes sortes d'entrave^ h l'^optiou d'un explosif parce qu'ils n'en sont point les inventeurs. Quand il est enfin adopté» on les voit se l'approprier, s'en faire déclarer les auteurs pour accaparer la gloire, tant ils sont jponvaincus qu'eux seuls professionnels sont ^pdblçs de cette invention. Ce n'est point là une atsertioA sans preuve, le lecteur qui en douterait ifourra se reporter à Ministère et Mélinite, où il trouvera tous les faits exposés en détail, ayec une [correspondance officielle bien suggestive. En 4'autres affaires contées dans des ouvrages, on observe la même tendance mentale à l'affirmation de leur omniscience. Ainsi dans l'^lgonie (Vune -^Hiiété, nous avons constaté deux cas au sujet 'des ballons dirigeables et de l'étamage des obus.
Non-seulement le professiaimel toadi affirmer
BOn omniscienice Yis-i-vis du civil, mais encore tlans le sein de la profession, yis-à-vis des autrea militaires ne faisant point partie de la même arme. Les exemples suivants le prouvent :
En 1866, le commandant d'infanterie Chassepot présenta un fusil que la commission d'artillerie n'examina point. Pour obtenir cet examen, le commandant dut, en pleine revue, sortir des rangs et présenter un placet à l'empereur. Napoléon III nomma une commission spéciale d'examen composée de généraux. A l'unanimité moins une voix la commission adopta le chassepot et cette voix était celle du représentant de la commission d'artillerie. Le général Bourbaki, président, lui dit : « Général, c'est honteux, vous avez voté contre votre conscience. » (1)
En 1872, M. Odobez, manufacturier à Morex, présente un fusil à une commission présidée par le général Douai qui dit à l'inventeur : c Notre commission étant faite pour rechercher le perfectionnement à apporter aux armes de guerre, nous ne pouvons adopter le fusil d'un civil. » (2)
En 1886, M. A. Picard, présentant un fusil, le général d'artillerie Nismes dit au général dïnfanterie Picard, oncle de l'inventeur : « Tout ce qu'on invente doit d'abord porter le nom de Gras^
(i) A. Picard. — Le/uêil d répétition et le patriotiem de la commission d'artillerie, p. 7. — Brochure iii-8. — Paris 1886.
(2) A. Picard. L. C, p. 7.
puis un autre nom s'il y a lieu. » Le général Picard observa alors : « Et si mon neveu consentait à ne réclamer à TEtat, en cas de succès, que le simple remboursement des dépenses nécessitées par ses recherches, qu'arriverait il ? » — t Oh I alors, répondit le général Nismes, la situation aurait pu et pourrait être bien modifiée.» En une autre conversation le directeur de Tartillerie Nismes dit : « Tant que vous réserverez des droits d'auteur sur vos présentations au gouvernement, je m'opposerai à toute nouvelle transformation à faire en manufacture. » Le général Rolland dit à M. A. Picard : « Vous ne réussirez jamais puisque vous n'êtes pas de l'artillerie. » Le lieutenant-colonel Lebel fut le rapporteur de la commission, son rapport fut défavorable au fusil Picard, M. Lebel présentait lui-même un fusil qui fut adopté. (1)
Le commandant du génie Gh. Renard, auteur d'un ballon dirigeable qu'il construit aux frais de l'Etat, est toujours rapporteur sur les projets de ballons soumis au ministère de la guerre. Le commandant de génie Penel dit unjouràcetégard:
ir M. Renard rejette de piano tous les projets soumis à la section technique. » (2)
Ces affaires éclairent bien la mentalité des pro-
(1) A. Picard. L. G., p. 11, 33 et 34. — Ministère etMélir nUe,p. 64-70.
(2) A. Hamon et G. Bachot, p. 298, Agonie d'une société» — Paris 1889. Savine éditeur.
fessioanelB qui, dans te sein de la profession, ont ctëé des rartes de clans en opposition entre eux. L'observation du général Bourbaki. les dires des généraux Nismes et Rolland, la remarque du commandant Penel montrent «et antagonisme «des armes en même temps qu'elles révèlent chez le général Nismes, le commandant Renard, etc., cette tendance à affirmer la supériorité de leur savoir sur les autres professionnels d'une arme différente, ou sur le civil comme le prouve la réponse du général Douai. En même temps l'acte du commandant Renard, du lieutenant-colonel Lebel, acceptant de rapporter sur des engins de guerre de même nature que ceux dont ils sont eux-mêmes inventeurs, acte qui les fait à la fois juge et partie, révèle, cbez ces individus, une délicatesse peu affinée, indice d'une moralité fruste constatable aussi chez ceux qui choisissent ces officiers pour rapporter sur ces questions. Cette prétention à l'omniscieace ou tout au moins à la supériorité de leurs connaissances,le8 professionnels l'ont d'autant plus qu'ils avancent en grade. L'adjonction d'un galon sur la manche de leur tunique,à lui seul,leur octroie une science plus profonde ; cela leur parait tant naturel qu'ils ne conçoivent pas qu'on trouve étrange semblable prétention. Ils arrivent dans cet ordre d'idées à
uifee infatuaiiou et d^auire pari à un assendtte^ ment abscâument iridieulea. Ainsi par eala seul qu'ils expriment une pensé, elle eafc FexpreflBtea de^ la vérité ; ils ne peuTent se tromper ; et des subordonnés, toutrà-fait eouTaincusde laiaussetè de ees idées, les apprcMiTeront» taat il leur paraitrait monstrueux de s'élever contre les assertions d'un individu, leur supérieur en grade. Pour les proieseionnelsr la profondeur et la multiplicité des connaissances sont corrélatives du grade.
Cet état d'esprit n'est pas unanime, mais il est général, les exemples ci-dessus par la diversité d£s individus mis en cause le montrent* Si l'on réfléchit sur cette phrase d'un médecin militaire, phrase précédemment citée : c Tout porteur de sabre ou d'épée prétend ou pense que la société est faite pour le militaire », on voit encore mieux la générs^ation de cet état d'esprit. Les lecteurs de la Dd6acle se rappellent sans doute que Zola a noté ce sentiment dans le commencement de son osuvre.
Ces prétentions, génitrices d'actes criminels> doivent leur origine à la conception que les pro* fessionnels se font de la discipline et de leur supériorité professionnelle. De par leur passage dans des écoles spéciales, où ils sont arrivés « par un travail machinal et monstrueux », comme
r-écrit Taine, ces professionnels ont subi une homogénisation de leur mentalité. Chez eux c se trouvent supprimées, écrivions-nous (1), l'originalité, la conception différentielle de faits, dldées abstraites, d'où Tobligatoriété pour ces esprits de n^avoir aucune idée nouvelle et même de s'opposer à l'expansion de ces idées nouvelles. Ils sontrou* tiniers par principe et ils ne peuvent être autre* ment puisque toute invention est en contradiction nécessaire avec ce gui est admis, c'est-à-dire avec ce qu'ils ont appris ». « Au sortir de ces mêmes écoles, dit Taine (2), la fatigue profonde, l'alanguissement, la flânerie au café ou à domicile, l'affaissement cérébral » sont les phénomènes nécessairement subis par tous ceux qui y ont passé.
Ces individus, entrés dans la carrière des armes, subissent, en sus de cette homogénisation et de cet affaissement cérébraux, les influences de la discipline et de Tinfatuation professionnelle. La conséquence logique est une hyperexcitation du concept supériorité, d^où réaction négative contre toute idée qui n'émane pas d'eux, et atrophie absolue de l'individualité, tous élé-
(1) A. Hamon el G. Bachot Ministère et Mélinitej p. 130. ^2) H. Taine. Vie et Opiniona de Thomas Graindorge.
ments qui se rencontrent dans leurs agissements» dans les faits-types que nous venons de rapporter, n se développe chez les professionnels une véritable mégalomanie spéciale, une forme de césarite. Les agissements qui en résultent sont souvent criminels car ils lèsent des individualités nombreuses. Cette forme de la criminalité militaire est analogue à la criminalité d'autres détenteurs de TAutorité : les magistrats, les fonctionnaires de certaines administrations spéciales telles que Ponts-et-Chaussées, etc.