SEXUALITÉ
Nul ne peut se soustraire aux besoins gêné* siques, leur satisfaction n*est donc nullement caractéristique de la psychologie d'une profession. Cependant dans la profession militaire, on trouve certains modes de satisfaction de ces besoins, sinon spéciaux à la profession, au moins plus fréquents chez elle que dans toute autre* Ainsi il n'est point de guerre sans viol, il est banal de te dire, bien que, dans les récits de guerre, on en trouve relativement peu de narrés, car les auteurs ont éprouvé le même scrupule que M. H.; Oauthier-Villars a noté en publiant le carnet du lieutenant Emmar. Toutefois, dans les exemples
par nous cités, on a pu en relever plusieurs cas.
Ces viols ne doivent point surprendre, car la guerre réveille la bête enThomme ; elle obnubile les sentiments de pitié, nous Tavons constaté par moult exemples-types, en même temps qu*elle supprime toute entrave aux instincts bestiaux — survivance deTanimale ancestralité, — qui gisent en tout encéphale humain* Le besoin génésiqne ^tant un des plus impérieux de tous, sa satisfaction par tous moyens s'impose et de là nécessairement naît le viol, la conquête féminine par une cour ad hoc exigeant trop de temps. D'ailleurs, il semblerait que le meurtre appelle le coït et la débauche ; dans les guerres étrangères ou civiles, des coïts sanglants suivent toujours les batailles. Combien d'assassinats sont suivis de débauches ! Les impulsivités de quelques individus se donnent libre cours et les autres par crainte du ridicule imitent. Il y a une griserie du sang qui pousse les hommes à satisfaire leurs besoins génésiques par tous les moyens, sans s'occuper "S'ils lèsent ou non autrui.
Cet état est une conséquence inéluctable de la guerre, mais en période de paix cette griserie du sang n'existe plus, aussi la satisfaction génésique n'a plus lieu que rarement par les viols. Outre que la violence, spéciale au milieu, estatténuéet
il y a la crainte d'une pénalité, de l'opinion publique ^i agit sur les individus en même temps que les longs loisirs d'une garnison leur j^ermettent de conquérir des femmes par une cour ad hoc ou de recourir aux maisons publiques, toujours nombreuses en les villes militaires. Point n'est besoin d'être un observateur profond pour noter que les femmes sont le grand sujet des conversations — reflets des pensées — des militaires dans leur désœuvrement des villes de garnison, il suffit de remémorer ses souvenirs pour constater ce fait ; il suffit d'avoir fréquenté quelque peu les cafés où vont les officiers pour le noter, voyant le jeu s'ajouter à ce grand sujet ^es conversations. Qui ne sait la grossièreté pornographique des chansons de marche, des paroles mises sur les sonneries de clairon ou de trompette ? Â titre de document, et comme touche du tableau psychique de la profession, je citerai le tefrain suivant :
Âh 1 le bon curé que nous avons là 1
Quel V... de chien qu'il a,
long C(imme le bras, Dans les milieux militaires, les appétits sexuels i9emblent se surexciter. Cela est probablement dû à Faction mutuelle des individus les uns sur les autres. Si l'on observe une, troupe en marche, •quand elle rencontre une femme, on voit les^
regards s'allumer, od entend les lazzis grive»» ou grossiers. Les officiers, qui, généralement, soBt d'une culture plus policée que les solcfats, gea» du peuple sans grande éducaticm ; le» officiers, dis-je, participent de cet « allumement > général et comme leurs hommes, avec eux quelquefois^ échangent des remarques grossières sur lafemme. Le désœuvrement, Tinintellectualité des travaux militaires doivent aussi avoir une influence excitante sur les besoins génésiques, causes d^uae grande quantité de manquements à la morale commune (vols, etc.), de la part des militaires ayant peu ou point de ressources pécuniaires.
« C'est un fait d'expérience, écrit M. J. Chevalier (1), toutes les fois que pour une raison ou pour une autre, on réunit et on fait vivre eu commun un grand nombre d'individus du même sexe à l'exclusion de l'autre, on voit naître et se développer presque fatalement, comme une sorte de miasme, la dépravation qui pousse cesindi vidas aux rapprochements contre nature, la perversion endémo-épidémique des masses. Sont, à ce point de vue, corruptrices toutes les grandes collectivités quelles qu'elles soient, pénitentiaires, militaires, religieuses, etc..» > »
(i)VInèer8lonFemulle,p, 199, 202, 20a, 208. — Lyea iS93. Stovck éditeur.
« Parquer dans une enceinte pins ou moins limitée un certain nombre dlndividus de même «exe et de mêmes appétits, c'est le vouer fatalement à la démoralisation ; Tentassement des hommes engendre le vice contre nature aussi «ûrement que la fièvre typhoïde. Plusieurs termes concourent à pareille floraison : le contact immédiat, incessant, exclusif; le logement en commun avec ses promiscuités du jour et de la nuit où les opérations de la toilette et les basses fonctions de la nature s'accomplissent forcément par tous, hous les yeux de tous ; l'inégalité des âges ; l'imitation ; la peur de paraître ridiculement délicat et quelquefois les menaces -et les violences... Les armées de terre et de mer »e sont pas à l'abri de la dépravation en temps de paix et surtout en campagne... > ' Et Corre dit d'autre part : « L'agglomération 1aM>p dense est mauvaise pour l'homme, à l'âge de certains besoins, qu'il n'a aucun moyen de satisfaire... Les plus vicieux deviennent des pédérastes ; les timides résistent aux tentations perverses pour s'abandonner aux joies solitaires de l'onanisme. »(i)
(1) Aoerçu général 4e la criminalité mititcnre en France, p. 13.
La pédérastie est le vice des agglomératioiis masculines, c'est par suite un vice esseûtiell&ment militaire. Il n'atteint point seulement les soldats par obligation, individus sans ressources pour se payer les filles nécessaires à la satisfao tion de leurs besoins, mais encore les militaires par élection, les officiers.
Les actes pédérastiques ne sont point tant rares que d'aucuns le croiraient, mais il est difficile d'établir une enquête à ce sujet. C'est surtout dans les armées coloniales, celles garni-, sonnant dans les pays d'Orient, où la pédérastie n'est point l'objet de la réprobation publique, que l'on constate la fréquence de cette inversion. Lacassagne la signale pour l'Algérie en parlant surtout des soldats qui n'ont pas moyen de solder l'amour féminin. Chez les disciplinaires, où d'une façon absolue manque l'élément femelle, l'inversion sexuelle revêt les formes les plus diverses (pédérastie, onanisme, bestialité, etc.), donnant lieu à de si étranges scènes qu'il est impossible de les retracer en français. (1)
Bien que, de ce chef, la profession soit un milieu d'incubation d'où se répand, dans la société,
(1) Nous tenons de source sûre que Birihi, à ce sujet, a subi des coupures nécessaires, malgré qu'il eût été utile aa psychologue de connaître de ces scènes.
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cette inversion sexuelle, il se produit ce fait que la plupart des hommes, adonnés aux pratiques de la pédérastie pendant leur temps obligatoire de service, une fois rentrés dans le sein de la société civile, abandonnent ces pratiques d'autant plus aisément que Tamour féminin leur est possible. Ils ne sont point tant accoutumés à cet amour masculin qu'ils ne le puissent oublier quand il leur est permis de faire autrement.
Il en est difTéremment des professionnels mili* taires ; le plus souvent leurs moyens leur permettraient de se payer les femmes nécessaires à l'assouvissement de leur sens génésique, cependant ils se livrent nombreux, en Tarmée coloniale surtout, aux actes pédérastiques. Le& quelques exemples suivants le montrent :
En une lettre, le général de Lamoricière, parlant du maréchal Cbangarnier, écrivait : « En Afrique, nous en étions tous, mais lui en est resté ici. » (1)
A Médéah, au 1*' spahis, le médecin-major Boyer, en avril 1891, constate des affections anales (relâchement du sphincter), chez plusieurs soldats. Il les interroge et apprend que l'auteur de ces désordres organiques est le capitaine Bonis, chevalierdelalégiond'honneur. Aidé de M. Rocas^
(1) A. Hamon. L. G., année 1891, p. 653.
lieatenant, il fait une discrète enquête à la suUe de laquelle il adresse au colonel de Vergenoe3 un rapport accusant formellement M. Bouis de pédérastie et de vols sur l'ordinaire de ses hommes. Le 21 avril, veille de Tinspection générale, le commandement de Tescadron est retiré à M. BouiSt invité à demander sa mise à U retraite. Le lieutenant Rocas est envoyé en .disgrâce à Laghouat et rayé du tableau pour la croix et Tavancement. M. Boyer conte les fait» au général-inspecteur qui, avec le colonel et le commandant de la Panouse, Tinvite à se taire. En mai, M. Bouis frappe à Timproviste M. Boyer, -qui dépose une plainte davant le juge de paix. Le colonel arrête raffçiire qui regarde Tautorité militaire et invite le médecin -major à se battre en duel avec le pédéraste. Celui-là refuse naturellement de croiser le fer avec un voleur. Le conseil régi* mentaire se réunit et, sans audition de témoinSi déclare M. Bouis innocent des faits de vols et de -pédérastie et M. Boyer coupable de forfaiture à Thonneur. Ne voulant pas rester sous cette accusation de lâcheté, ce dernier écrit au doyen it» capitaines qu'il est prêt à se battre avec quiconque se portera garant de Thonneur du capitaine Bouis. Personne ne se présente. En juillet^ devant toius les ofiQciers. le commandant de la Panouse insulte •son inférieur, M. Boyer, le chassant de sa présence« Quelques jours plus tard, à la réception ^'un régiment de passage, M. Boyer reprocl^ publiquement ce fait à son chef qui le punit d*arréts simples, changés en arrêts forcés par le
colonel, transformés en arrêts de forteresse par le général. Dans la nuit du 1*' au 2 août, M. Bouis est surpris dans un garni borgne avec un jeune arabe dévêtu, remplaçant le spahi sous ses ordres. Il y avait excitation de mineur à la dé« bauche, Tarabe ayant moins de quinze ans.
M. Bouis est emmené au poste où il resta pendant onie heures ; des poursuites vont avoir lieu mais le commandant, en l'absence du colonel, revendique Taffaire et rend une ordonnance de nonlieu. M. Boyer est mis, le 4 septembre, en nonactivité par retrait d'emploi et embarqué pour la France. M. Bouis est mis à la retraite sur sa demande. Il est évident que le colonel et le commandant avaient intérêt à protéger M. Bouis. — Seraient-ils des sectateurs de l'amour socratique? — Le procureur de Blidah écrit au maire de Médéah, M. Daudet, pour Tinviter à révoquer les quatre agents qui avaient arrêté M. Bouis ; le maire refuse et invite le parquet à poursuivre ; quant à lui, il estimait que ses agents avaient accompli leur devoir. Toute la population civile était d'ailleurs pour M. Boyer, connaissant M. Bouis et ses prouesses. Alors le parquet poursuit les quatre agents sous l'inculpation de violation de domicile et de séquestration arbitraire ; l'affaire vint devant le tribunal correctionnel de Blidah, le 10 octobre. M. Bouis, partie civile, demandait 100,000 francs de dommagesintérêts. Le tribunal se déclara incompélent, renvoyant les prévenus devant la Cour d'assises ; le ministère public fit appel et l'affaire fut é voit
quée devant la Cour d'Alger qui rendit son arrêt le 23 janvier 1892. Il infirmait le jugement et déclarait: Bouis était signalé comme faisant habituellement des propositions déshonnétes à de jeunes garçons; le brigadier de police ne pouvait se méprendre sur la raison qui conduisait Bouis et le jeune Arabe à l'hôtel d'Orient, maison peu recommandable ; les agents ont frappé à la porte et le capitaine a lui-même ouvert, il n'y a donc pas de violation de domicile ; c'est sur les instructions du commissaire de police que les agents ont eu cette conduite : ils avaient la certitude que, dans cet hôtel borgne, un délit se commettait et la conviction d'un devoir à accomplir. En conséquence la Cour renvoyait les prévenu» des fins de la plainte, déboutait M. Bouis de sa demande et le condamnait aux dépens. (!)
A Cho-Bo, la garde muong (cadres : officiers européens) fut menée à la baguette. Les plus effroyables punitions corporelles punissent les fautes les plus légères et parfois même les plus introuvables. Les retenues de solde les plus arbitraires furent faites, on n'a jamais su ou voulu dire au profit de qui. Les soldats muongs servaient de coolies, de boys, de femmes, volontairement ou par force, aux désœuvrés et aux indignes qu'on leur avait donné comme chefs. (2)
(1) A. Hamon. L. G., année 1891, p. 654-655. — Ces faits ont été Tobjet d'un rapport au Sénat par M. le sénateur Dide (Journal officiel 15 juin 1892.) — Voir aussi Le scandale de Médéak. Brochure in-8 de 47 pages. — Paris 1891.
(2) Mat-Gioi. Deux années de lutte, p. 75-76. — Paris 1892. Savine éditeur.
Le 11 novembre 1891 une scandaleuse affaire était découverte à Ghâlons. Un capitaine de chasseurs, M. Lefèvre, très riche, un lieutenant, M. Put, fils d'un ofQcier général, un raaréchsd des logis Maillet — il avait l'habitude de porter un maillot en dentelle rose, — un soldat, Barre, furent compris dans une affaire de pédérastie. Le maréchal des logis fut cassé et envoyé, ainsi que le soldat, aux compagnies de discipline ; les officiers quittèrent simplement l'armée. (1)
En janvier 1893, à Tlemcem, un petit garçon de six ans fut l'objet d'une tentative de viol par deux militaires (officiers ou sous-officiers de chasseurs). Son corps était labouré de coups d'éperon ; des pièces de monnaie adhéraient à la peau, comme collées, tant on les avait fortement appuyées sur ses flancs. L'eofant a survécu, il fut plus de deux mois à l'hôpital. La justice civile ouvrit une instruction et passa la main à la justice militaire qui resta oisive. (2)
Je me tiens à ces citations. On remarquera qu*en ces exemples-types divers actes criminels se greffent sur l'acte pédérastique et parmi eux il est aisé de mettre en lumière ceux caractéristiques de la profession. La violence se retrouve dans les agissements de la garde muong, de l'affaire de Tlemcem ; l'abus du pouvoir se révèle
(1) A. Hampn. L. C, année 1891, p. 653.
(2} Echo d'Orariy Radical Algérien, 18 mars 1893.
dans les affaires de Médéah et de Châlons ; on constate des vols dans les affaires Bonis et de la garde muong.
Dans l'affaire de Médéah, la solidarité provoque ce fait stupéfiant : M. Bonis déclaré innocent, M. Boyer déclaré coupable d'avoir forfait à rhonneur parce qu'il a révélé les ignominies d'an pédéraste et d'un voleur, M. Rocas puni pour ces mêmes révélations ! Les faits sont publics, notoires, prouvés et malgré un lumineux rapport d'un sénateur, M. Dide, le docteur Boyer est toujours en retrait d'emploi. Les officiers de tous grades, devant qui le fait a été porté, se sont solidarisés avec un pédéraste par esprit de corps, qui, là encore, est géniteur d'actes criminels vis-à-vis MM. Boyer et Rocas.
Le même phénomène se constate dans l'affaire 4e Châlons. Il est évident, pour qui n'a pas de parti-pris, que les simples soldats sont pédérastes avec leurs supérieurs, souvent par crainte. Ils n'osent refuser, ils savent trop la multitude de moyens que possèdent les supérieurs pour « repincer » les inférieurs qui se refusent de leur obéir. En tout cas, il est certain que jamais un soldat n'osera faire des propositions à un officier. Il se déduit de là, si on accepte l'idée de culpaiilité et de pénalité, que le supérieur est plus
coupable, puisque incitateur, que rinférieur; logiquement la pénalité doit donc être plus forte pour le supérieur que pour l'inférieur. En fait, c'est le contraire qui a lieu parce qu'intervient l'esprit de corps. Ainsi, dans l'affaire de Ghâlons, le soldat et le sous-officier sont punis disciplinairement; les officiers restent indemnes, ils quittent l'armée, ce qui ne peut être considéré comme une punition.
Dans ces affaires de Médéah, Ghâlons, Cho-6o, Tlemcem, les agissements de l'autorité militaire, et par conséquent de l'essence des professionnels dans cette profession hiérarchisée, éclairent vigoureusement la psychologie des exerçants du métier des armes. Ils viennent une fois encore en confirmer la nature établie par tous les exemples-types précédents.