‹ Psychologie du militaire professionnelChapitre 4 sur 23 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

Mais il y a quelque chose de plus triste et de plus grave. Le voici:

J'ai souvent olDservé sur les jeunes gens de mon pays les ravages que peut causer un séjour de trois années à la caserne. Ils sont indéniables et profonds. J'ai connu des jeunes hommes très travailleurs, d'une nature généreuse, d'un esprit droit, pleins de gaité et qui semblaient destinés à être heureux dans la vie autant qu'on peut l'être. Ils partent pour l'armée. Au bout de trois ans, ils reviennent, mais combien changés ! Ils n'ont plus de goût au travail, ne savent plus que faire, sont tristes. L'atelier, où, jadis, ils travaillaient en chantant, ils le méprisent; les champs leur font horreur. La plupart d'entre eux ne songent plus qu'à être domestiques dans des maisons riches. Après quelques mois passés chez eux, dans la paresse, le dégoût, l'ennui, les uns ne trouvant plus le moyen, dans un milieu dénué de plaisirs, de satisfaire des habitudes crapuleuses acquises au régiment, les autres dévoyés par d'irréalisables ambitions, ils quittent le village, et s'en vont grossir le nombre des misérables à la ville. L'armée, dont les philosophes optimistes nous disent que c'est une famille maternelle, n'a pu faire de ces jeunes gens que des révoltés, des déclassés ou des malheureux. Je vous assure que le nombre devient de plus en plus petit de ceux-là qui, sortant de la caserne, recommencent avec courage la besogne interrompue. » (Echo de Paris, 12 décembre 1893) *

D'ailleurs déjà en 1892, le P. Forbes, eii. se basant sur des travaux de syphiligraphie du D^ Fournier et de différents autres médecins, avait dit :

« L'armée rend aux familles des hommes pourris jusqu'aux moelles, atteints de maladies honteuses et de vices dégradants. » (Parti ouvrier, 8 février 94.)

On eût cru. à lire les violentes attaquer dont mon livre fut l'objet, que pour la pr emlère fois Tapho-

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risme « L'armée est l'école du crime » voyait le jour. Hélas ! Gomme pour toute pensée on peut ré-

Séter Nil novi sub sole. Bien longtemps avant moi 'autres le dirent, et d'autres le répétèrent. Sans parler d'Emile de Girardin qui presque textuellement écrivit cette vérité, — nous l'apprîmes de notre ami F. Pelloutier en janvier 1894 — combien de penseurs sous des formes différentes exprimèrent même pensée.

Pour Lac Tzè, où fleurit V armée ^ fleurissent aussi les misères et les ruines.

Pour Sénèque, on ne peut dans le même temps agir en bon général et en honnête homme.

Tertullien affirme que, la tromperie, les cruautés, les injustices sont les apanages de la guerre.

Selon Swift, dans le Voyage de Gulliver : Le soldat est un être salarié, pour tuer de sang froid autant quHl peut d'êtres de sa propre espèce qui ne Vont jamais offensé.

Dans son Télémaque, Fénelon considère la guerre comme le plus affreux de tous les vices dont Thomme soit affligé.

Machiavel a dit : « Plusieurs sont de cette opinion (et ils ont raison) que deux choses ne peuvent être plus dissemblables et en désaccord que la vie civile et la vie militaire. Une coutume civile est considérée comme impropre et embarrassante par colui qui serait prêt pour Texécution de quelque violence. Les coutumes civiles sont douces et ejféminées et pour un homme dont le métier est d'étonner et d' épouvanter le monde entier, il serait à peine logique de montrer de la douceur et de la complaisance v:s-à-vis les autres hommes... Toute fraude dans les actions est abominable; en matière de guerre c*est louable et glorieux.,. Celui qui fait profession de la guerre ne peut pas être autrement que vicieux. La guerre fait des voleurs et la paix leur dresse des potences... »

Ecoutez ces paroles populaires d'un vieux proverbe

italien : « Quand la guerre commence, les portes de Penfer s'ouvrent. »

Et celles-ci d'un vieux proverbe espagnol : « La guerre festoyé de morts. »

Oyez ce dire de Voltaire : « Yoleurs et soldats sont synonymes.,. Placez ensemble tous les vices de tous âges et de tous lieux et jamais ils n'atteindront les méchefs et les énormités d'une seule campagne. »

De Burke cette opinion : « La guerre suspend les règles de l'obligation morale et ce qui est longtemps suspendu est en danger d'être totalement abrogé. »

(( Le véritable esprit militaire est celui qui nous fait trouver Le meilleurmoyen de brûler, piller ^massacrer et ensuite de dresser les autres à en faire autant. » (Boucher de Perthes.)

De Louise Ackermann ces vers :

Du moins te poursuivant jusqu'en pleine victoire, A travers les lauriers dans les bras de THistoire Qui, séduite, pourrait l'absoudre et te sauver guerre, guerre impie, assassin qu'on encense, Je resterai navrée et dans mon impuissance Bouche pour te maudire et cœur pour t'exécrer. » {Pensée d'un Solitaire.)

Dans l^ Esprit humain de Gondorcôt, nous lisons : « Les peuples plus éclairés se ressaisissant du droit de disposer eux-mêmes de leur sang et de leurs richesses apprendront peu à peu à regarder la guerre comme le fléau le plus funeste, comme le plus grand des crimes... Et les guerres entre les peuples comme les assassinats seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature... »

Encore ces lignes dues à Guy de Maupassant et extraites de Sur l'Eau: <(. Les peuples en viennent à comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait être la diminution; que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut pas être la circonstance atténuante ; que si voler est une honte, envahir ne saurait être une gloire. Ah 1 proclamons ces vérités absolues, déshonorons la guerre... Les hommes de guerre sont les fléaux

du monde... Entrer dans un pays, égorger l'homme qui défend sa maison parce qu'il est vêtu d'une blouse et n'a pas de képi sur la tête; brûler les Habitations de misérables qui n'ont plus de pain, casser des meubles, en voler d'autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs on poudre et laisser derrière soi la misère et le choléra... »

D'autres encore, philosophes, écononotnistes, penseurs de toutes sortes ont exprimé celle même opinion. Tels Barbauld et Aikings dans leurs Lvenings at Home ont qualifié la guerre de série d'assassinats, de meurtres collectifs.

Or, en toute sincérité, de ces opinions de Lao Tzè, de Sénèque, de TertuUien, de Swift, de Féneion, de Machiavel, de Voltaire, de Burke, de Boucher de Perthes, de Gondorcet, de L. Ackermann, de Guy de Maupassant, ne ressort-il point que, pour ces philosophes, le militarisme était l'école du crime.

Dire que la misère et les ruines fleurissent où Tarmée est florissante c*est dire que V armée est cause de ruines et de misères^ c'est-à-dire criminelle.

Dire qu'un individu ne peut agir en même temps en bon général et en honnête homme, c'est dire que le bon général agit nécessairement en malhonnête homme, c'est dire qu'il est un crimineL -

Affirmer que la guerre a pour apanages la tromperie, les cruautés, les injustices, c'est dire qu'elle engendre des trompeurs^ des cruels j des injustes, c'est-à-dire des criminels et ces c7Hminels sont des guerriers^ les militaires professionnels.

Dire que le soldat est un salarié pour tuer ses semblables, c'est dire que le militaire est un assassin.

Dire que la guerre est le plus affreux de tous les vices, le plus grand de tous les crimes, c'est dire que

ceux qui V exercent —par vocation — sont les plus vicieux^ les ijIus criminels de tous les hommes.

Dire que celui qui fait profession de la guerre ne peut pas être autrement que vicieux, c'est dire que la guette et par conséquent le militarlsine sont V école du crime (1).

Ne vous semble-t il pas étrange de voir statufier ces philosophes comme Voltaire, Burke, Féuelon, S^ift, etc., auteurs du même aphorisme que nous exprimâmes, et qui tant nous vahjt d'injures?

Ne vous sembie-t-il point que cette répétition d'identique pensée, sous des formes tant différentes, à des époques si diverses, en des lieux si dissemblables, par des hommes si étrangers les \ins aux autres et tous k déduisant des faits observés, ne vous semble-t-il pas, dis-je, que cette répétition ^i fréquente revêt la pensée du caiactère de vérité?

Pour nous, cela nous paraît tel et nous croyons penser plus justement en pensant comme Lao Tzè, Sénèque, Tertullien, Swift, Fénelon, Machiavel, Voltaire, Burke, Franklin, Tolstoï, Colayanni, Gorre, et tant d'autres qu'en pensant comme les généraux lung, Du Barail, comme MM. G. Dreyfus, Pevrouton, etc.

Quelques-uns, en petit nombre, m'objectèrent que ma psychologie retardait, car elle (.onnait Tétat d'âme d'une armée disparue (2).

(1) Si Ton nous objectait que tous les soldats sont dans ce cas des assassins, des criminels; nous répondrions que cela est vrai, mais qu'entre le soldat par obligation et le militaire par vocation, il y a cependant une différence. Elle gît en ce que Je premier est un criminel far occasion et le dernier par profesMion.

(2) Mercure de France, octobre 1893, un profes^onnel mUi-

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